Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 3
Le temps file, la jeune fille ne réapparaît pas. Suis-je dans cette bergerie depuis dix minutes ou deux heures ? Je crois même avoir somnolé un instant, avant que cette maudite chèvre ne vienne se frotter contre moi.
Je me redresse, enlève les brins de paille qui se sont logés dans mes mèches brunes.
Les idées fusent dans ma tête : m’a-t-elle laissé miroiter qu’elle reviendrait dans le but que je croupisse ici, comme une mauvaise blague ? Même s’ils rappliquent, ses compagnons vont-ils m’accueillir de façon bienveillante ? S’ils décidaient de m’éliminer par peur que je ne les dénonce ?
Assise dans un coin, les genoux repliés contre ma cage thoracique, je me ronge les ongles d’appréhension, lorsque j’entends des intonations chuchotées se rapprocher. Je réajuste la capuche qui cache ma chevelure reconnaissable, baisse le menton sur ma poitrine avant de me relever.
Les voix se taisent devant le bâtiment lorsque celui-ci s’ouvre, me laissant découvrir cinq silhouettes. Étant à contre-jour, je ne distingue leurs visages qu’une fois la porte refermée. Le premier élément qui me frappe est la couleur de leur peau : burinée, terreuse. La jeune femme à la tresse blonde s’avance, ses doux yeux plissés à mon encontre. Deux des hommes demeurent côte à côte. Leurs cheveux de la même couleur sont éparpillés tels des nids sur la tête. Les traits fins de leurs visages se ressemblent beaucoup. Je reconnais la personne qui tient le rôle de chef comme étant le plus âgé. Avec sa chevelure grisonnante ramenée en catogan et son nez épaté, il pourrait impressionner, pourtant son regard pétillant m’arrache un soupir de soulagement. Halètement bloqué dans ma gorge lorsque j’analyse l’ultime arrivant. Ses yeux sont à l’opposé de ceux du vieil homme : hautains, pénétrants. Je frissonne sous son investigation. Quant au dernier, je ne me focalise pas trop sur son visage, car son apparence me donne froid dans le dos. Je retiens qu’il est brun, grand, qu’il a envie de me zigouiller sans aucun doute. Tous me fixent avec méfiance ou fureur, je me garde bien d’ouvrir la bouche pour le moment.
— Répète-leur ce que tu m’as raconté ! m’ordonne la blonde, acide.
— Euh... je... Mon nom est Ben, j’ai seize ans, mon père travaille pour le roi. Voué à le servir à mon tour, j’accompagne souvent les soldats. Je vous ai aperçus vous enfuir après l’explosion de la calèche. Du moins, j’ai reconnu sa tresse, énoncé-je en montrant de la main la jeune femme.
— Tu sais qu’on pourrait te tuer rien que pour ça ? me demande un des garçons.
J’avale ma salive avec difficulté en prenant conscience du pétrin dans lequel je me suis fourrée. Il est impératif de trouver les arguments afin qu’ils aient confiance en moi.
— Si j’avais voulu vous dénoncer, je ne serais pas ici, du moins seul. Je désire me joindre à vous. Je déteste le roi, je hais sa façon de gouverner et ne souhaite que sa déchéance. J’ai aussi des raisons... personnelles, qui me donnent envie de lui nuire. Si vous m’acceptez parmi vous, je pourrai être un atout. Je suis souvent à ses côtés, j’entends des choses. Je saurai me rendre utile.
Alors que ma tirade m’essouffle, le cœur battant. Je les observe un par un, constate que si certains réfléchissent à mes arguments, d’autres veulent juste m’enterrer vivante. Il leur en faut plus, je décide de m’enfoncer encore un peu plus dans le mensonge.
— Ma mère... est morte. Elle travaillait, elle aussi, au château quand elle est tombée malade. Elle pouvait guérir, les remèdes étaient hors de prix. Mon père et moi avons tenté de quémander de l’aide au roi, en vain. Il a seulement décrété que les vies les moins importantes ne devaient rien coûter à la couronne. Elle est morte dans la souffrance, depuis... je ne pense qu’à la venger. J’ai entendu des conversations, j’ai pensé qu’il fallait prévenir quelqu’un.
J’ignore par quel miracle je parviens à inventer une telle histoire, moi qui n’ai jamais eu d’amis, qui n’ai jamais eu personne à qui me confier ou qui aurait pu m’apprécier. Je crois que j’ai tant envie d’appartenir à un groupe que je serais prête à tout. Bien sûr, je pense chacun des mots concernant mon père. Quel effet cela peut-il bien faire de savoir qu’il y a toujours une personne dévouée à vous écouter ? Vous soutenir ? J’aimerais tant pouvoir parler de famille, d’amis, je serais si heureuse d’appartenir à quelque chose, moi aussi.
— Pourquoi nous ? Il y a beaucoup de monde qui déteste ce roi, demande le plus vieux.
— Parce que, du plus loin que je me souvienne, vous êtes les seuls à avoir osé quelque chose. Ils ont l’intention de punir des gens au hasard, car ils ne trouvent pas les vrais coupables. Il me semblait important que vous en soyez informés.
Ils se scrutent les uns les autres, chuchotent des mots qui me sont incompréhensibles, ne paraissent pas d’accord entre eux. Je tends l’oreille, essaye de comprendre les bribes qui me parviennent, néanmoins, les œillades noires du grand brun me poussent à reculer d’un pas.
Puis, le plus vieux, que je choisis d’appeler papi en attendant, m’ordonne de rester dans la bergerie pendant que tous regagnent la rue, sans doute pour discuter de mon sort sans que je sois témoin de leurs intentions.
Je démontre ma patience, encore une fois, pourtant le temps passe et une nouvelle angoisse me serre les entrailles.
À la luminosité qui baisse, je comprends que le jour décline, si je tarde trop à retourner au château, les gardes pourraient devenir suspicieux. J’attends quelques minutes, puis, alors que je les entends toujours chuchoter devant le bâtiment, je décide de sortir.
Un coup frappé pour m’annoncer avant de pousser la porte, je respire enfin mieux à l’air libre. J’ai à peine mis un pied dehors que je tombe nez à nez avec le plus jeune. Son teint hâlé, la poussière qui macule sa peau ainsi que ses vêtements témoignent du travail de la terre. Ses yeux bleus me sondent, empourprant mes pommettes.
Je me sens scrutée. Outre le fait que ce soit gênant, j’ai l’appréhension qu’on me reconnaisse. Pour être tout à fait honnête, on ne m’a jamais vraiment observée, surtout pas un homme, surtout pas si charmant. Des mèches blondes tombent négligemment sur son front, quand il durcit son air je me souviens que je suis censée être du même sexe. Reprends-toi, Ava !
— Désolé, si je suis absent trop longtemps, ils vont se méfier de moi. J’ai du chemin, il me faut partir, annoncé-je en me raclant la gorge.
Les membres du groupe s’écartent les uns des autres, me fixent. J’affronte leurs regards, un à un, attendant la sentence.
— Je m’appelle Haylom, annonce papi. Je suis le plus vieux de la bande, ce qui, d’habitude, m’apporte un certain respect. Il fronce les sourcils en scrutant ses compagnons et répète : « d’habitude ». On va te laisser le bénéfice du doute, car ton aide pourrait s’avérer utile. Attention, au moindre faux pas, tu disparaîtras de la surface de la Terre dans des circonstances mystérieuses, si tu comprends ce que je veux dire... termine-t-il.
Je vois tout à fait, oui. Pourtant, je me contente de hocher la tête en gardant mon sérieux, essaye de montrer qu’ils ne m’effraient pas malgré le rythme de mon pouls qui pulse à travers ma gorge.
— Rendez-vous dans trois jours, ici même, aux alentours de dix heures. Si tu pouvais, entre-temps, récupérer des précisions sur les déplacements d’Andral, ce serait un plus. Avant que tu ne partes, je vais te présenter notre équipe. Nous sommes tous liés par de sombres conséquences des actes de ce satané roi. Elle, c’est Elia, voici Anton, mon fils, lui, c’est Pavia accompagné de son frère Artus, m’indique Haylom en désignant chacun des membres de son clan.
Le dernier présenté, un charmant blond, ne semble pas ravi de m’accueillir dans leur bande. Je hoche la tête à chacune des présentations, les salue avant de m’enfuir en courant vers les bois. L’horloge de la place centrale indique dix-huit heures, le temps que je regagne les ronces, que je me change, la nuit sera sans doute tombée, le risque est grand.
Grâce à la pente descendante de la colline menant à la forêt, le retour se fait plus rapidement. Je parviens assez vite au chemin épineux au sein duquel je m’engouffre. Dans mon urgence, j’écorche mes mains, mon visage à plusieurs reprises, accroissant mon stress d’être découverte. Parvenue au bout des ronces, je retrouve mon sac, enfile ma robe dans l’urgence. Au moment de longer la cloison de pierre, je réalise que je n’ai pas cueilli de fleurs afin de justifier une telle absence comme j’en ai l’habitude. Je hausse les épaules. Préparons-nous à mentir une nouvelle fois !
Parvenue dans les murs du palais, mon souffle s’apaise. J’y suis. Je me précipite vers la porte des cuisines, un peu plus discrète que l’entrée principale du château, je n’ai pas encore atteint la poignée qu’une main m’attrape le bras et me le serre.
— D’où viens-tu comme ça ?
Je sursaute, grimace sous la pression des doigts du soldat qui m’a surprise. M’a-t-il repérée en train de m’introduire par la faille ? Je prie pour qu’il n’ait pas l’idée de fouiller dans mon sac de toile. Je me jure de le laisser parmi les ronces à ma prochaine excursion, si toutefois elle a lieu.
Mon cerveau tourne à plein régime en cherchant une affabulation crédible aux yeux de la société, je me souviens que, dans les romans, les mensonges les plus gros sont souvent ceux que les gens choisissent de croire.
— J’ai passé l’après-midi à observer les magnifiques haies de roses et me suis endormie sous leur effluve. Je viens de me réveiller contre l’un des rosiers. Jetez un œil à mes mains ! lui expliqué-je en tirant sur mon bras afin de me libérer de sa poigne.
Mon air contrit atteint son but, car la pression se détache de mon membre. Sans délicatesse, le soldat me pousse vers la porte, non sans un regard empli de mépris. Soulagée, c’est en trottinant que je regagne mes appartements afin de me rendre présentable pour le dîner familial dans la salle à manger.
Depuis l’obtention de mes seize ans, j’ai le droit, ou plutôt l’obligation, d’assister aux repas avec mes parents. N’y voyez aucun privilège, le but étant qu’ils s’assurent de ma capacité à me nourrir correctement en société sans humilier leur prestige. La course au prétendant ayant débuté, je serai bientôt amenée à prendre certains repas en présence de gens importants.
Ces moments sont toujours une torture pour moi. Bien qu’on ne m’ait jamais rien appris, on me reproche ma candeur.
J’ignore quel couteau utiliser ou quel verre. Doit-on commencer avant ou après telle ou telle personne ? Rien ne m’est épargné, comme toujours. Je n’ai que peu de temps pour me nourrir, mes assiettes me sont enlevées avant que je n’aie pu en manger la moitié. Résultat, toutes mes tenues sont trop grandes, tant j’ai perdu de poids.
Pourtant, aujourd’hui, plus que jamais, je me dois d’y assister. Cette fois-ci, j’écouterai tout ce qui s’y racontera, devenir utile à ces villageois devient ma priorité.
Enfin prête, maquillée, afin de cacher mes égratignures, je me dirige vers la salle où le roi prend tous ses repas. Il est dix-neuf heures trente-quatre, j’ai quatre minutes de retard, je sais déjà que je vais le payer.
Je tape à la lourde porte, qu’un garde ouvre pour moi, entre, tombe face à mes parents assis chacun à un bout de cette table ridiculement grande. Un arrêt utile à la révérence de circonstance, j’attends que mon père me permette de me relever.
— Tu es en retard. Viens ici !
Un sursaut m’échappe, son ton prouve qu’il est furieux. Je m’approche de son siège et n’ai même pas le temps de lever les yeux que sa main s’abat de façon brutale sur ma joue. La violence du coup me propulse au sol. Mon oreille bourdonne sous le choc. Le goût du sang inonde l’intérieur de ma bouche. Je serre les dents afin de ravaler les larmes qui brouillent mon regard, je ne lui donnerai pas ce plaisir. Je me relève avant qu’il n’ait envie de me battre à nouveau, effectue une énième révérence, présente mes plus plates excuses avant de rejoindre ma place. Je siège au milieu de mes deux parents, au centre, face à la porte, ainsi chacun peut scruter le moindre de mes faits et gestes.
Mon père semble s’être suffisamment défoulé puisque je n’essuie aucune nouvelle remarque sur mon comportement ce soir. Comme d’habitude, ma mère m’ignore. Je brûle de percevoir une émotion sur son visage, un léger mouvement qui témoignerait de son empathie envers moi. Je baisse la tête, encore une fois déçue de n’être rien qu’une poupée qu’on déplace à ses yeux. Le temps est long dans ce silence pesant, l’espoir de grappiller quelques renseignements s’amenuise, jusqu’au moment où l’on frappe à la porte. Martin, le bras droit du roi, son plus vieux confident, investit la pièce.
— Sire, désolé d’interrompre votre repas, j’ai des nouvelles capitales concernant l’attentat !
À l’intérieur, je souris. Comme si mon père attachait une quelconque importance à ces « repas en famille ». Mais les apparences ont la vie dure. Ma mère et moi-même sommes congédiées dans la seconde pour ma plus grande déception. La reine me souhaite bonne nuit, plus par politesse que par réel intérêt. Impossible de me résoudre à rejoindre ma chambre en sachant ce qui se joue derrière cette porte. Le garde commence à trouver suspicieux que je reste plantée là, ainsi, je prends la décision de tenter de m’introduire dans le bureau de Martin. Il avait un document à la main, peut-être obtiendrai-je une information ?
Je me hâte avant qu’il ne revienne. Les couloirs vides à cette heure-ci me laissent tout le loisir d’entrer sans être inquiétée. Surprise, je pénètre sans difficulté, la porte n’étant pas verrouillée. Dans sa précipitation à prévenir le roi, Martin a dû omettre la sécurité.
Je m’attendais à un bureau sordide, lugubre, contre toute attente, la petite pièce s’avère agréable. Une grande fenêtre orne le mur devant lequel se trouve un large secrétaire couvert de papiers divers. La bibliothèque est, elle aussi, bien garnie, l’envie de la parcourir se pointe, je la repousse. J’ai eu de la chance jusqu’ici, néanmoins mieux vaut se concentrer sur les documents qui jonchent la table de travail.
Si jamais je suis prise, je risque d’être battue plus que de raison, punie des rares choses que j’apprécie. Mais dans le cas contraire, je gagnerai sans doute la confiance de la troupe du village. La plupart des papiers ne sont que des factures d’armement ou des lettres de mécontentement, certaines répondent à des invitations. Je déchiffre chacune des missives avant de me rendre à l’évidence : rien ne m’intéresse ici.
Puis, je remarque une pièce de parchemin vierge trônant au milieu, comme si elle attendait d’être noircie. En passant les doigts dessus, mon intuition est confirmée. On devine des écritures en reliefs. Martin a dû s’en servir comme sous-main. Grisée, je repose la feuille, attrape un fusain que je m’empresse de frotter sur les gravures afin que les mots se dévoilent. C’est une suite de noms, bizarre... Pourquoi Martin aurait-il rédigé une liste ?
Tout à coup, des bruits dans le couloir me conscientisent qu’il est trop tard pour que je sorte sans être repérée. J’essaye de trouver une cachette, c’est utopique, car aucun recoin n’est suffisamment efficace pour me rendre invisible. L’adrénaline se déverse dans mes veines, me serre l’estomac. Inventer une excuse ? Fuir dès que l’occasion se présentera ? Mon souffle devient court, impossible de reculer. Je fourre vite le parchemin plié en quatre dans ma chaussure et décide de mentir pour la troisième fois de la journée.
Martin pénètre, seul, dans la pièce, marque un temps d’arrêt en me découvrant sur un des fauteuils près de la bibliothèque. Son regard surpris se métamorphose en un froncement de sourcils réprobateur.
— Comment osez-vous entrer sans permission, dans mon bureau, Ava ?
— Je suis vraiment désolée Martin, la porte était ouverte. J’avais besoin d’un confident, je préfère la discrétion. Il m’a semblé que vous attendre à l’intérieur serait une meilleure idée.
— Seriez-vous venue pour fouiner dans mes affaires ?
— Vous n’êtes pas sans savoir que l’art de la lecture ne m’a pas été enseigné…
À l’évocation de cette lacune, il paraît se radoucir, s’il apprenait la vérité...
— J’avais besoin de parler à quelqu’un qui soit proche de mon père, en qui il a confiance. Andral n’est jamais satisfait de mon attitude. Je pensais que, peut-être, vous pourriez m’aider à m’améliorer ?
À cette tirade, je perçois ses épaules se détendre, un sourire comblé prend naissance sur son visage.
— Excellente initiative Ava, il semble que vous grandissez enfin !
Ce jour-là, je comprends que flatter l’ego d’un homme peut s’avérer être une arme redoutable afin d’obtenir gain de cause.
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