Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 21

 

Je n’ai d’autre choix que d’emboîter le pas à Cameron. Si la température est plus agréable au sein des murs du château, celle qu’entretient le prince entre nous demeure glaciale. Lorsque nous parvenons au salon, le roi, la reine, Jasper, ainsi que Martin sont présents. Désemparée, je cherche le bras droit de mon père du regard afin de tenter de comprendre ce qui se déroule et qui m’échappe. Relevant la panique dans mon attitude, mon ami s’approche, pose une main se voulant réconfortante sur mon épaule. L’enfant en moi rêve de fuir cette pièce, pourtant la bienséance n’autorise pas la faiblesse, surtout pas vu les instants houleux en compagnie de Cameron.

Malgré moi, l’angoisse transparaît dans des frissons incontrôlables. Ces derniers ne passent pas inaperçus aux yeux de Martin qui m’observe, l’air soucieux, alors que le roi échange avec son fils aîné. Néanmoins, il reste focalisé sur le duo que mon ami et moi formons. Son attitude fermée ne m’annonce rien qui vaille.

— Ava, je suis si heureuse que vous rencontriez enfin mon cher Cameron, me confie la reine.

Comme par magie, le visage de Cameron change du tout au tout. Ses traits se détendent, son regard s’illumine lorsqu’il se tourne vers sa mère. Le coup de grâce, c’est l’infime rictus qui se dessine sur ses lèvres. Un uppercut dans l’estomac pour moi. Je comprends déjà que je suis perdue.

Comment peut-on briller ainsi juste en souriant ?

— Il n’est pas que bourré de qualités humaines, vous savez, Ava ? Cameron est un fin stratège, proche de son peuple. Il sera un roi aussi fabuleux que son père, continue Livia Pedersen alors que son fils baisse la tête par pudeur.

Je dois avoir l’air d’une sombre idiote, pourtant, je suis incapable de décrocher de mon admiration. J’ai chaud, trop chaud, faites que la rougeur de mes joues ne soit pas identifiée ou qu’elle soit attribuée à la lampée de vin que je peine à déglutir. La panique ? Sans doute. Jamais je ne serai à la hauteur de cet homme, impossible qu’il me désire pour épouse ! Cette famille est si remarquable face à celle d’où je viens… Je les admire d’être aussi proches les uns des autres, de leur peuple. Qu’adviendra-t-il lorsqu’ils comprendront que je n’ai reçu aucune éducation en ce sens ? Quand ils verront la relation que j’entretiens avec mes parents ? Je rêve si fort de ce qu’ils ont.

Cette journée, qui avait bien commencé, est en train de m’échapper. Je cherche du réconfort auprès de Martin, mais il est en pleine conversation avec le couple royal, loin de ma prise de conscience. Lorsque j’ose un regard vers Cameron, je le surprends occupé à m’observer, la mâchoire serrée, l’air à nouveau mécontent. La courbe anguleuse de cette dernière happe mon esprit, je me perds une ultime fois dans la contemplation de son magnifique visage. Quelle femme futile suis-je en train de devenir ? Il est impératif que je parvienne à me secouer. Il n’est pas question de toi, Ava. Pense à ton peuple !

Une grande inspiration m’offre un court répit pendant lequel je tente de me concentrer sur le roi occupé à énoncer les mesures mises en place pour ses gens, happant mon attention.

— Nos règles sont établies en concertation avec des membres de la population élus par les villageois eux-mêmes, nous informe-t-il.

— J’aspire à pareille harmonie chez les Sloriens, Votre Majesté. Vous seriez un exemple pour mon futur rôle, m’exprimé-je en toute sincérité.

Cette société, c’est tout ce dont je rêve au sein de mon royaume. Tout y est juste. Je prends alors conscience que je n’ai pas le choix, il me faut subtiliser le cœur de Cameron. Les demandes de mon père, ses sombres projets n’ont plus aucune importance face à tout ce que me promet une alliance avec le prince d’Oriasa. Le problème, c’est que j’ai l’impression que même si j’ai gagné en confiance dans ce jeu de séduction, de pouvoir, je viens de tomber sur plus fort que les autres, plus fort que moi. 

— Vous savez, Cameron a vingt ans maintenant, si nous lui avons toujours laissé le temps ainsi que le choix, nous souhaiterions qu’il se décide enfin à s’unir à une personne de son envergure. Je suis capable d’assurer mes fonctions bien sûr, pourtant j’aimerais pouvoir profiter avant d’être trop âgé ! 

Si j’accompagne l’hilarité polie de Martin, cette information cruciale vient apporter une difficulté supplémentaire à ma mission. Cameron n’est pas célibataire faute de prétendantes, il paraît juste qu’il n’ait pas encore trouvé chaussure à son pied. Or, son attitude à mon égard ne me donne pas beaucoup d’espoir pour la suite. 

Il me semble que cette entrevue dure des heures, je suis incapable de manger une seule des délicieuses pâtisseries, qui nous sont proposées, tant mon estomac demeure noué.

Lorsqu’enfin, nous sommes autorisés à vaquer à nos occupations, je n’ai qu’une idée en tête : m’entretenir avec Martin. Je suis la première à m’échapper de la pièce dont l’ambiance est lourde. Du coin de l’œil, j’observe les deux frères se diriger vers les écuries tandis que ma patience à attendre mon ami s’évapore.

— Il faut qu’on parle et vite ! soufflé-je en attrapant le bras de Martin afin de le conduire à l’extérieur.

— Laisse-moi au moins enfiler un manteau, bon sang ! 

— Pas le temps, je suis à deux doigts de vomir d’angoisse ! Nous devons

nous mettre à l’abri des oreilles indiscrètes. 

Je n’ai pas gain de cause, Martin m’abandonne alors que je me ronge les ongles en effectuant des allers-retours incessants sur la terrasse. Une fois qu’il me rejoint, je gémis :

— Je n’y arriverai pas. C’est impossible !

— Qu’est-ce tu racontes ? 

— Cameron, il me déteste déjà ! Vous avez entendu son père ? Il n’a pas trouvé une seule princesse digne de lui ! Non, mais regardez-moi ! Je ne serai jamais suffisante. Pourtant, il est l’unique prétendant qui conviendrait à notre peuple ! 

Nous avons migré dans le jardin, j’arpente une lignée d’orangers dont les branches croulent sous le poids des fruits odorants. Une de mes mains broie ma hanche tandis que l’autre enserre mon front dans une optique de massage bienfaiteur inutile. Martin, immobile, les bras croisés sur son torse, me sourit comme si j’étais en pleine représentation humoristique. 

— Vous allez vous moquer encore longtemps ? N’avez-vous pas entendu ce que je viens de vous énoncer ? 

— Ava. Il va t’adorer.

— Vous vous trompez de frère, je peux vous assurer que Cameron me déteste. Avez-vous surpris les regards qu’il me lance ? 

— Tu l’intrigues ! Il est intelligent, je ne m’inquiète pas le moins du monde. 

— Eh bien moi si ! Seigneur, je ne me pense pas capable de jouer à ça avec lui. 

— Il te plaît aussi, affirme-t-il.

Je m’immobilise pour la première fois depuis le début de notre discussion. Son ton, le fait qu’il lise en moi si facilement…

— Je…

— C’est une bonne chose, Ava. Je serai heureux pour toi s’il devient ton

époux. 

— Cette phrase sonne comme une fatalité. 

— Parce que mon existence en est une. Cet homme aura la chance de partager sa vie avec une femme incroyable. 

J’ignore comment répondre. Ce compliment me va droit au cœur, l’attitude de Martin, pourtant, ne me permet pas d’en être satisfaite. 

— Aie confiance en toi. Demeure telle que tu es, tu n’as jamais eu besoin de mes leçons afin de charmer qui que ce soit.

— Merci, Martin.

— Allez, rentrons, tu es frigorifiée. 

Alors que nous prenons la direction du château, mes neurones sont en effervescence, rester moi-même suffira-t-il vraiment ?

Une conversation me tire de mes pensées, alors que j’en cherche la provenance, je surprends les deux frères nous observer. Depuis quand nous espionnent-ils ? Nous auraient-ils entendus ? Impossible, nous étions trop éloignés d’eux, n’est-ce pas ? Cette journée risque de me rendre malade si l’ascension des émotions ne se calme pas vite. Je soupire, après tout, rien ne sert de m’inquiéter. Attendons que Cameron réclame ma compagnie avant d’imaginer quoi que ce soit.

Une fois à l’intérieur, loin de celui qui me perturbe les hormones, je respire déjà un peu mieux.

— Avez-vous connaissance du patio du château ? questionné-je Martin.

— J’ai comme l’impression que tu aimerais me montrer ça ! devine-t-il.

— C’est un vrai bijou d’architecture, vous ne trouvez pas ? Je me demande comment ils ont réussi à planter ce genre d’espèces au vu des températures… m’interrogé-je à voix haute.

— C’est, en effet, assez agréable, confirme Martin le nez en l’air.

Des arbres aux odeurs sucrées, des fleurs aux couleurs exotiques sont posés çà et là. Une petite fontaine circulaire assez large afin que nous puissions nous asseoir finit de parfaire l’endroit. 

— Vous voyez ce plafond ? Il ressemble à une bulle de savon laissant la lumière du soleil pénétrer. C’est ingénieux, c’est sans doute grâce à cela que la pièce se maintient en tempé…

Martin ne m’écoute plus. Il se lève d’un bond avant de me souffler un « À plus tard ».

Les yeux écarquillés, j’observe mon ami me fausser compagnie sans explication et avise de la présence de Cameron épaulé à l’embrasure de la porte du patio, les bras croisés. Mon palpitant accélère immédiatement sa course, un frisson de panique remonte de ma colonne vertébrale vers ma nuque. Dieu qu’il est beau ! À l’opposé d’Artus, Cameron est sans doute l’homme le plus attirant qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Le silence s’impose, ni lui ni moi ne bougeons. Puis, toujours muet, le prince s’avance vers moi, s’installe à la place qu’occupait Martin il y a quelques secondes, avant de m’examiner sans aucune gêne.

Il est proche, bien trop pour me permettre de garder l’esprit clair. Mon cerveau s’est mis en pause, si bien qu’aucun sujet de conversation ne me vient. Il doit me penser stupide. Sa prestance, son impression de supériorité me désarment. 

— Est-ce un jeu pour vous, Ava ?

— Que sous-entendez-vous ? 

— Les hommes. Sont-ils une sorte de défi pour vous ? ose-t-il demander. 

— Je vous demande pardon ?

Ne vient-il pas de m’insulter ?

— N’ayant pas la décence d’attendre ma venue, vous vous rabattez sur mon cadet au bras duquel je vous découvre, lors de notre première rencontre.

Un filtre tombe, celui de la prudence. Me laisser injurier ? Jamais, aussi charmant soit-il. 

— N’ayant pas la décence d’être présent lors de mon arrivée dont je n’ai pu choisir la date, car vous me l’aviez imposée, j’ai poliment accepté l’invitation de votre frère !

— Qu’en est-il de cet homme qui vous accompagne ?

Il n’est pas vexé ? Parfait.

— Martin ? Il est le conseiller et ami de mon père ! Qu’insinuez-vous ? 

— Sa façon de vous scruter n’est pas celle d’une personne censée vous chaperonner. 

Décontenancée par son audace, aucune répartie ne me vient. Son sens de l’observation est impressionnant, Martin voit juste, il est préférable que je reste moi-même face à ce prince. 

— Que vous ayez raison ou non, je ne suis pas responsable de l’attitude des hommes à mon encontre. J’aimerais comprendre votre animosité à mon égard. Avant même de m’adresser la parole, vous m’aviez déjà jugée. 

Sa manière de me dévisager, pleine de confiance, me déroute malgré moi. J’en viens à détailler l’intégralité des couleurs au sein de ses pupilles lorsqu’il détourne la tête afin de préférer le dôme de lumière au-dessus de nous.

— Les gens sont si… superficiels. Je n’ai pas encore décidé dans quelle catégorie j’allais vous placer. Je me méfie de tout le monde, surtout des femmes pour être honnête, confie-t-il avant d’expirer lentement.

J’essaye au maximum de repousser la fascination que j’éprouve pour son profil marqué, son nez droit, ses yeux hypnotisants ainsi que cette mèche de cheveux indomptable, sans arrêt en travers de son front. Il engage une conversation franche, la plus intéressante que j’aie pu avoir jusqu’ici avec les princes. Je dois saisir l’opportunité.

— Croyez bien que la méfiance m’accompagne aussi en ce qui vous concerne. Étant donné les enjeux pour mon peuple, je vous accorde pourtant le bénéfice du doute avant de vous cataloguer sans même vous connaître. Si vous le voulez bien, nous pourrions recommencer sur des bases saines, honnêtes, afin d’ainsi apprendre à nous découvrir vraiment. Personne ne vous forcera à m’épouser, Cameron. 

Un sourire désarmant pour seule réponse agace la peau fine et sensible de mes joues pâles, ne cachant rien de l’impact de son charme.

— Que diriez-vous d’une balade à cheval, Princesse de Slore ? propose Cameron en me tendant son coude. 

J’ai bien peur de ne pas pouvoir refuser grand-chose à Son Altesse. En attrapant son bras, je dois me retenir de ne pas trembler. Il sent bon, beaucoup trop, je perds la tête. Je le laisse me guider près des écuries, d’ores et déjà sous le charme.

— Les personnages royaux ont-ils une quelconque appréhension à monter à la cité de Slore ? demande-t-il en sortant un cheval de son box.

Il me confie les rênes que j’attrape sans hésiter avant de vérifier que la selle est bien attachée.

— Certaines apprennent en secret, surtout celles qui n’aiment pas trop l’injustice, réponds-je sans le regarder.

Me voilà à flirter avec un homme avec tant de facilité que c’en est effrayant. J’ose un coup d’œil vers son visage et… ce sourire… Est-ce une manière de me prendre dans ses filets ? Martin met peut-être trop de confiance en ma capacité à égaler ce prince en question. Nous montons en selle sans un mot supplémentaire, Cameron mène nos chevaux sur un chemin différent de celui emprunté par Jasper un peu plus tôt.

— Ce village-là n’existait pas, il y a de ça quelques mois, m’informe-t-il en désignant une bourgade de la main.

— Votre population s’agrandit ?

— J’ai formé mon armée, mon clan. J’ai besoin qu’ils m’accompagnent lors de mes déplacements, besoin qu’ils vivent près de moi. Refusant d’imposer une vie au château à personne, nous leur avons construit ce hameau.

L’admiration que je ressens transparaît sans doute sur les traits de mon visage, pourtant ça n’a plus d’importance. Écouter Cameron m’expliquer le travail accompli pour les siens sans même tenter de se vanter annihile les enjeux, le paraître.

Je passe un moment enrichissant. Le prince chérit ses terres ainsi que son peuple. Loin de vouloir s’en cacher, il semble même fier de cela. La visite s’étend aux endroits demeurés sauvages.

— J’aime beaucoup Oriasa, vos forêts en particulier, me confié-je.

— Vous n’avez pas encore aperçu les falaises qui dominent l’océan d’Orluire.

Je secoue la tête, foudroyée par le charme de cet homme. J’ai peur, tout à coup, de souffrir d’un échec envers mon peuple, ainsi que mon cœur. Heureusement, la vue m’offre un exutoire bienvenu.

— Nous y sommes presque.

Je peux déjà entendre le fracas des vagues, le mugissement du vent. C’est à la fois effrayant et fascinant.

— Incroyable, murmuré-je pour moi-même.

Les falaises meurtrières sont d’une beauté sans égale. Le contraste le plus saisissant qu’il m’ait été donné d’observer. L’air humide maltraite mes cheveux défaits, le sel imprégnant l’oxygène se savoure. Je me sens libre, à ma place. Tant à ma place que je me surprends à me projeter vivant au sein de cette région. Cameron reste discret, se lasse-t-il de la vue, lui qui la côtoie depuis sa naissance ?

— Vous avez une parole avenante pour chacun des villageois que vous croisez. On pourrait penser qu’aucun ne vous est inconnu.

— J’aimerais tous les connaître. Beaucoup me sont déjà familiers. Je fréquente ces gens depuis toujours, j’ai grandi avec leurs enfants, étudié avec leurs mères, leurs tantes alors quoi de plus normal ?

Muette devant cette attitude que j’admire, je l’observe à la dérobée. Ce comportement m’en apprend beaucoup plus sur la personne qu’il est vraiment, bien plus que tout ce que j’ai pu lire, entendre jusqu’à présent. Je savoure ma chance d’avoir l’opportunité de partager un peu de son temps. Il est plus engagé, plus responsable que les autres princes… Je n’ai aucun doute. Si je parviens à épouser Cameron, je sais que je serai comblée à ses côtés malgré tout, si ce n’est que pour la bienveillance qu’il démontre envers son peuple. J’esquisse un sourire inconscient, heureuse de le connaître, qu’enfin j’aperçois un peu de bonté, de justice dans ce monde de fous.

Malheureusement, je ne suis pas certaine qu’il partage mes sentiments, car, abasourdie par ses relations avec les villageois, je n’ai été capable d’aucune réaction. Étirer mes lèvres ne sera pas suffisant, je crois. Perdue dans le ressac, je me remémore les paroles de Martin, appliquant ses conseils pour rester moi-même.

Alors que nous sommes appuyés contre le muret qui forme le dernier rempart entre nous et les falaises abruptes, je me tourne vers lui. 

— Ne prenez pas mon absence de réaction pour de l’indifférence. Je... J’aurais aimé avoir un père commele vôtre. Vous êtes ce que j’espère pour mon peuple.

Son silence ne m’effraie pas. Je dois prouver ce dont je suis capable, montrer quelle princesse se tient devant lui.

— Je sais ce qui se joue lors d’un mariage dans notre rang. Si on m’a poussée à endosser un rôle afin d’obtenir les faveurs de la totalité des hommes qu’on mettait sur mon chemin, je ne m’amuserais pas avec vous, Cameron. Mon peuple souffre depuis trop longtemps de la cupidité d’un mauvais roi. Il a besoin de quelqu’un comme vous. 

— Qu’en est-il de vos choix personnels ? 

— Ils sont secondaires. Je me contenterai de ce qu’on me donnera, tant que le quotidien des Sloriens s’améliore. 

Affronter un regard si franc, celui d’un homme qui ne m’est pas indifférent, s’avère bien plus difficile que d’endosser un rôle. Je ne joue pas que pour l’avenir de mon peuple, ici. Le silence s’étire. Un vent furieux, venu du large me frigorifie, pourtant je maintiens ma position, tente de transmettre tous mes espoirs, toute ma bonne volonté à celui qui pourrait sauver mon futur. Ce qui se déroule devant l’océan, là, maintenant, est plus important que tout.

— Comme vous l’avez souligné, cette mascarade n’est qu’un divertissement dans lequel seul le plus intelligent ressort gagnant. Nous possédons le plus vaste territoire du continent d’Okéron, Ava. Les prétendantes sont nombreuses. Je connais bien le roi Andral de Calligre... Je n’ai aucune envie d’être lié à lui, quels qu’en soient les enjeux, récite-t-il comme si cette phrase avait été apprise par cœur. 

Sans me laisser l’occasion de répondre, Cameron pose une main dans le bas de mon dos avant de me pousser vers mon cheval. Le contact de sa peau contre mon corps ne permet pas à mon esprit d’analyser ses ultimes paroles. Les frissons qui me recouvrent ne sont sans doute pas dus au froid ambiant.

La chevauchée vers le château ne dure pas assez longtemps afin de me permettre d’effectuer un tri dans les informations reçues. Cameron reste muet. Pense-t-il avoir scellé l’issue ? Je n’ai pas prononcé mon dernier mot, pourtant je ne peux m’empêcher de me sentir vexée. Si je suis loin d’être insensible à son charme, il semble que je n’aie aucun effet sur le prince d’Oriasa.

De façon tout à fait ridicule, je laisse Cameron déposer une nouvelle fois sa main au creux de mes reins afin de m’accompagner à l’intérieur du château, sans broncher. Quand il me libère, mon traître de corps a l’audace de ressentir un vide. J’aimerais trouver un argument intelligent, un élément qui pourrait lui imposer réflexion. Nous sommes à la croisée d’un carrefour, dont celui menant à ma chambre. Pourquoi reste-t-il ? Qu’attend-il de moi ? Alors que j’inspire un bol d’air afin de plaider ma cause, des pas résonnent à l’autre bout du couloir.

Cameron me surprend alors, se penche vers mon visage, si près que je peux sentir la chaleur de son corps s’étendre sur le mien, le parfum de sa peau.

— Vos cheveux ébouriffés par le vent vous donnent une attitude sauvage qui vous sied à merveille, Ava. À ce soir, au dîner, murmure-t-il. 

Avant qu’il ne m’abandonne pantelante au milieu du passage, je jure que son nez touche la pointe de mon oreille. Le souffle chaud qui l’accompagne laisse une traînée de nouveaux frissons dans son sillage.

Oh ! Cameron Pederson, je vois clair dans votre jeu ! Croit-il pouvoir me déstabiliser si facilement ? Eh bien, en toute honnêteté, il y arrive. Je me secoue afin de regagner ma chambre au plus vite. La partie commence à peine, donnons un peu de fil à retordre à cet homme sûr de son charme. 

Un bain vivifiant plus tard, je choisis de porter la robe offerte par le roi, de remonter mes longs cheveux bruns en un chignon tressé qui dégage l’intégralité de mon visage. Puis je dépose quelques gouttes de parfum musqué sur ma peau. Le serre-tête fleuri en place, je suis prête afin de gagner le cœur de Cameron.

Je jaillis hors de ma chambre, bien décidée à trouver Martin, dans le but de lui raconter ce qu’il vient de se passer. Pourtant, au détour d’un croisement, je suis dissipée par une musique mélancolique s’échappant d’une pièce entrouverte.

— J’ignorais que vous jouiez du piano ! m’exclamé-je en entrant sans frapper. 

Martin sursaute, cesse sa musique. Son silence accompagne son observation. Il me détaille de bas en haut avant de siffler d’approbation. 

— J’en déduis que la tenue produira son effet ? demandé-je. 

— Bonne déduction. Tu me cherchais ? 

Je raconte alors la balade, nos conversations ainsi que la façon dont Cameron m’a abandonnée pantelante dans le couloir un peu plus tôt dans la journée. Martin a un sourire désabusé. 

— Il agit comme je l’attendais. Je suis persuadé que tu lui plais déjà. Je me répète, reste toi-même, tout ira bien. D’ici notre départ, il sera fou de toi. Tu es jolie, Ava. 

La tristesse dans l’intonation de sa voix me laisse morose, Martin n’a-t-il jamais pensé à son avenir ? À sa vie personnelle ? Je me secoue, ignorant le côté midinette en moi. Il serait bon de se souvenir que rien de tout cela n’est pour moi. Mon peuple a le droit d’avoir un monarque comme Cameron, je me dois donc de le lui apporter. 

— Je vais rester un peu ici, jouer m’avait manqué. À tout à l’heure au dîner, murmure-t-il.

Un plan. C’est ce dont j’ai besoin, un allié dans le but de me faciliter la tâche. Jasper pourra remplir ce rôle à merveille, j’en suis certaine. Le château est immense, il me faut de longues minutes afin de retrouver la chambre du jeune prince, lorsqu’enfin j’y parviens, la porte est entrouverte.

— Il y a quelqu’un ?

— Oh, Ava, entrez, entrez ! Vous êtes divine, ma mère a de bons goûts. 

— C’est gentil. 

Jasper m’a déjà conquise. Sa franchise, son naturel enjoué forment de lui une personne aimable. Je refuse de l’entraîner dans une quelconque manipulation. J’ai seulement besoin d’un peu plus d’informations afin d’attirer Cameron dans mes filets. 

— Vous êtes si différent de votre frère, affirmé-je. 

— Cameron a beaucoup d’obligations contrairement à moi qui suis libre comme l’air, me répond-il en souriant. 

Sa réplique me heurte de plein fouet. Il est vrai qu’autant Cameron que moi ne sommes émancipés de rien, nous croulons sous les responsabilités malgré notre jeune âge. La culpabilité m’assaille soudain… puis je me secoue. Non, la vie de beaucoup de gens dépend de l’issue de cette visite. 

— Lui arrive-t-il de se détendre, d’avoir des occupations moins... responsables ? 

— Lorsqu’il est en compagnie de ses meilleurs amis, oui. Ils font partie de la garde de la couronne aujourd’hui, au même titre que mon frère et moi, nous avons grandi ensemble tous les quatre. Nous sommes inséparables depuis.

— Quelle chance vous avez eue ! J’aimerais beaucoup avoir des personnes de confiance comme ça moi aussi.

— Vous allez les adorer ! Venez, nous avons encore du temps avant le dîner, je vais vous les présenter.

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