Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 1

 

 

Le jour de mes dix ans aura sonné la fin de mon enfance. Depuis ce moment, je n’accepte plus la présence de ma nourrice. Je me débrouille pour me laver et me vêtir. Seuls les petits-déjeuners me sont portés, car on ne m’autorise pas le loisir de dormir le matin, bien qu’on me laisse désœuvrée toute la journée.

Enfin, c’est ce qu’ils croient, car j’ai un plan. Notre société, machiste, arriérée, cruelle, que mon père entretient, aime à penser que les femmes sont inutiles. Ainsi, toute culture, tout art, tout ce qui est utile, plaisant, leur sont interdits.

Si vous naissez de sexe féminin dans la cité de Slore vous n’avez que deux options. Soit vous voyez le jour au sein d’une famille aisée, dans ce cas, votre mission consiste à apprendre à coudre, à jouer de la musique, à plaire, à parader. Soit vous naissez dans une famille pauvre. Dès votre plus jeune âge, vous tentez alors de gagner votre pain par le travail, quel qu’il soit. La suite est la même pour toutes les femmes : trouver un mari, le satisfaire.

Sur le papier, j’ai de la chance. Je suis l’enfant unique du roi d’une des plus puissantes cités du continent d’Okeron. La vérité est bien plus sombre, mon père espérait un fils, ma mère fut incapable d’enfanter après moi. Déception. Il pouvait prendre une maîtresse, pourtant l’enfant n’aurait pas été légitime selon nos lois. Je suis donc un poids, un parasite, tout en demeurant la seule héritière d’un royaume acquis à la sueur du front. J’ai grandi dans la violence, les reproches, sans aucun acte d’amour. Mon père interdit à tous de montrer un infime signe d’affection envers ma personne. Une façon de me sanctionner de n’être qu’une fille, de punir ma mère, de nous endurcir.

Cléo, ma génitrice, douce enfant d’un riche duc d’une province lointaine, est belle comme le jour, ainsi que dépourvue du moindre trait de caractère. Du plus loin que je me souvienne, le roi a toujours rabaissé son épouse. Au mieux, il l’ignore, peu de personnes peuvent se vanter de connaître le son de la voix de la reine.

Mon destin me conduit donc à une existence similaire. J’aurais pu l’accepter, ne connaissant rien d’autre. Je m’en serais contentée si mon père n’avait pas commis une ultime erreur : celle de me prouver qu’il ne possédait aucune limite.

Je suis capable d’encaisser les critiques, les coups, la vie qu’on m’oblige à mener, néanmoins, observer des innocents souffrir à cause des mains d’un égoïste au ventre rond alors que les leurs sonnaient creux... c’est trop.

Dépourvue de la moindre faculté, conformément à mon sexe ou ma condition, mon seul pouvoir sera celui de mon mari. Or, j’ai bien l’intention de le choisir moi-même. Pour cela, il me faut apprendre. Les filles n’ont pas le droit à un précepteur, la lecture étant une aptitude à laquelle je n’ai pas accès, c’est par ça que je souhaite commencer. Plusieurs nobles vivent au palais en se relayant tout au long de l’année afin d’occuper nos somptueuses chambres d’invités.

Parmi ces familles se trouvent de jeunes garçons qui ont la chance d’obtenir les meilleurs professeurs. J’ai d’abord pensé à me grimer en l’un d’eux, pourtant cela comporte trop de risques. Si je suis prise sur le fait, les conséquences pourraient être terribles.

Alors, tous les matins, après avoir englouti mon petit-déjeuner, je préviens de mon départ en balade. C’est un mensonge, car, qu’il pleuve ou qu’il vente, je me faufile dans la salle de classe située à l’intérieur des remparts du château. Le petit bois près duquel il se trouve est un alibi parfait, au sein duquel je dois me rendre avant que les élèves ou le précepteur n’arrivent. J’ôte mes chaussures dans le but de me fondre dans le décor sans salir puis cours me réfugier dans le petit placard qui abrite tout un tas de matériel. Il y a tant de fournitures que je disparais sous les cartes, ardoises, parchemins... Je me mets bien au fond, derrière plusieurs tableaux afin de limiter les risques. À travers les murs d’une finesse dangereuse, j’écoute, j’enregistre.

C’est difficile, je n’arrive pas toujours à avoir le livre qui convient, mes crayons sont vieux, usés, car je les chaparde. Mon papier a souvent déjà servi, peu importe, j’ai le temps. J’apprends des choses si intéressantes que ma haine envers mon père grandit de jour en jour. Comment ose-t-il priver une partie de sa cour, de son peuple, de ce savoir ? C’est l’histoire de nos ancêtres !

Je comprends que la cupidité n’est pas née avec l’actuel roi de la cité de Slore, que les guerres sont soulevées par les opportunistes, les hommes aux dents longues. Bien sûr, il n’est jamais question de femmes dans ces histoires, les poèmes, la bataille. Comme si elles n’existaient pas. Mon écriture est si laide que je ne parviens pas toujours à me relire, étant donné que personne ne m’apprend à me corriger, j’essaye d’être indulgente avec moi-même et je persévère.

Souvent, je flanche, je baisse les bras. À quoi bon ? Qui suis-je ? Un grain de sable, rien de plus. Or, pour mon plus grand malheur, le souvenir des corps mutilés par mon père me hante, me remémore la raison de mon acharnement. Grâce à moi, l’avenir sera différent. C’est une nécessité. À l’heure de la pause repas, mon cœur bat la chamade, à tel point que j’ai peur qu’on me découvre. Je dois attendre que les élèves sortent, être sûre que le professeur soit, lui aussi, parti. Puis, il faut prendre garde à ce que personne ne me surprenne à m’enfuir de la salle. C’est là, le plus difficile, car je ne dispose d’aucune visibilité.

Je scrute à gauche, à droite : personne. Je me mets donc à courir le plus vite possible à travers les arbres les plus touffus, espérant me camoufler. Une fois en sécurité, le rituel est toujours le même : j’agis comme on l’attend. Un passage par la petite forêt, près des étables, me permet de cueillir diverses fleurs, de ramener un bouquet justifiant une si longue balade. Tout le monde m’ignore. Parfait ! C’est le moment que je choisis pour passer en cuisine me servir de pain, d’un morceau de fromage, ainsi que d’un fruit qui constituent mon repas quotidien. Personne ne se soucie de savoir si je mange à ma faim ou pas.

Les après-midi diffèrent selon les jours de la semaine. Parfois, les jeunes garçons s’entraînent au combat à l’épée ou à quelques arts martiaux que leur professeur rapporte de contrées lointaines.

Quelquefois, ils se mesurent aux armes à feu. Pour l’instant, ils se contentent d’en apprendre l’intitulé, l’utilité, observent leur maniement. Certains moments sont dédiés au sport, la course à pied, l’équitation, un jeu dans lequel ils doivent se lancer un gros ballon et dont j’ai oublié le nom.

Je me donne pour mission de participer à tout, autant l’avouer, ce n’est pas chose aisée. Alors, toute astuce est bonne à prendre. J’ai, un jour, réussi à subtiliser une tenue de garçon pendue sur la corde à linge. Cela m’a permis de passer inaperçue, avec un gros béret dans le but de cacher mes longs cheveux bruns.

L’ensemble est un peu large, pourtant je m’en contente.

Je ne peux bien sûr pas me rendre en sport avec eux, alors, profitant du fait que personne ne me remarque, je m’infiltre dans la bibliothèque qui jouxte la salle d’entraînement. Grâce à de minuscules interstices entre les différents pans de bois qui séparent les pièces, je peux espionner les mouvements des athlètes où qu’ils se déplacent dans la salle.

Je n’ai pas la prétention de croire que je pourrai me battre contre l’un d’eux sans être rétamée, pourtant, apprendre me stimule. Je refuse de grandir en ne sachant rien d’autre que coudre un bouton ou danser dans une belle robe.

Je répète les pas, les gestes, ce qu’il faut éviter, préférer, où frapper, comment esquiver. C’est grisant.

Parfois mon esprit d’enfant divague, s’imagine créer la surprise, devenir aimé de ma famille en prenant la défense de quelqu’un dans le besoin. Dans la réalité, je serais mise au tapis en quelques secondes, humiliée, huée. Peu importe, je refuse d’en apprendre moins que les garçons de mon âge.

Pour ce qui est des armes à feu, je n’ai pas trouvé de subterfuge, j’avoue, elles m’effraient. Il me semble compliqué de les manipuler, je n’ai pas confiance en elles, elles sont trop rapides pour tuer. Je ne supporterais pas de commettre une erreur, de blesser une personne par manque de connaissances.

Quant au sport, nul professeur n’est nécessaire. Courir est la seule activité qui m’a toujours été autorisée au château. La forêt n’a plus de secret pour moi. Ces moments me permettent de me défouler depuis mon plus jeune âge sans avoir besoin de justifier quoi que ce soit quand mes jupons sont salis ou mes chaussures usées.

Depuis mes dix ans, on m’autorise enfin la montée à cheval. Je me souviens encore des premières chevauchées, le vent claquant dans mes cheveux défaits, le roi grognant de honte face à ma désinvolture. Le fouet cinglant sur mes mains à la suite de cet instant de plaisir. Je rêve du jour où quitter l’enceinte du château sans garde se présentera.

Six années passent avec la lenteur d’un hiver glacial. Six années pendant lesquelles mon existence reste réglée comme du papier à musique : les mêmes horaires, les mêmes activités sportives, les mêmes repas.

Les quelques semaines d’été sont les plus savoureuses grâce à la venue des amies de ma mère, de leurs filles avec lesquelles j’ai l’impression de lier une amitié le temps de la période de vacances. Bien qu’elles se satisfassent de leur avenir morne, je ne suis pas arrivée à leur en vouloir, leur vie est plus douce que la mienne. Je comprends. Mes états d’âme ne se transforment pourtant pas, mes projets non plus.

J’ai grandi, certes, pourtant ma seizième année ne provoque rien de plus que les quinze premières, si ce n’est une détermination farouche. Je n’attends plus que les choses évoluent ni qu’il me soit porté une attention quelconque. Je prends chaque année supplémentaire comme un cadeau, un pas en avant vers mon but ultime. Mes progrès sont fulgurants. À force de travail, de détermination, mes efforts ont payé. Mon écriture est plus ronde, plus aisée à déchiffrer. Je vole chaque livre sur lequel je peux tomber afin de le dévorer en cachette. Je passe des heures dans les bibliothèques, absorbant tout ce savoir, donnant à penser que je me prélasse sur les liseuses.

Mon corps est toujours aussi mince, mes jupons cachent la tonicité de mes jambes. Mes gestes sont de plus en plus souples, je suis certaine de pouvoir me mesurer à un adversaire si l’occasion se présente.

Travailler mes muscles me permet de parvenir à escalader tout un mur sans trembler d’appréhension, on ne sait jamais, cela pourrait s’avérer utile un de ces jours.

La tenue que j’ai volée, il y a de ça des lustres, m’est un peu moins lâche. J’ai réussi à piller une autre paire de godasses à lacets que je bourre de paille dans le fond, car elles sont trop grandes.

Si mes seize ans ne m’émeuvent pas le moins du monde, cela change quand même le quotidien, car cette année signe l’ouverture des enchères à ma vertu. Je ne serai pas mariée avant l’âge de dix-huit ans, comme le stipule notre coutume, pourtant trouver le bon parti se prépare.

Or, le roi n’a que cette ambition pour sa fille, c’est le seul moyen que j’ai de lui être utile alors, il va mettre le paquet.

Comme le veut la tradition, nous allons errer de cours en cours sur les territoires plus ou moins proches qui auront répondu à la demande du roi. À l’issue de cette mascarade, un bal final sera organisé pendant lequel le grand vainqueur sera annoncé… Je déplore cette tradition machiste, arriérée. Désespérée de me voir offerte, présentée comme un vulgaire tableau, je n’ai pourtant pas d’autre choix.

Je sais d’ores et déjà qu’il n’a sélectionné que les princes dont l’âge coïncide avec le mien, les plus riches. Tous me sont inconnus, j’ignore jusqu’à leur réputation.

Si j’arrive à apprendre notre passé grâce aux cours des précepteurs, je ne connais rien ni personne de notre monde actuel. Afin d’écrire sa missive, mon père a certainement dû quémander un scribe, car il faut y dépeindre toutes les qualités d’épouse en ma possession. Outre le fait qu’il ne me connaisse pas, il est complètement incapable de citer un seul terme positif émanant de ma personne.

Bien qu’il déclare le contraire, je reste persuadée que les prétendants seront nombreux à répondre, dans le seul but d’acquérir le pouvoir d’un territoire puissant.

Seule héritière du roi Andral de Calligre, mon mari sera propriétaire d’un des plus vastes territoires du continent d’Okeron à la mort de mon père. Nos terres sont larges, fertiles. Sans compter les richesses amassées par ma famille au détriment de son peuple.

Afin de fêter cette formidable nouvelle, j’irai, accompagnée de mes parents, parader dans les villages jusqu’à la barrière d’Utlendoro pendant plusieurs jours.

Nous devrons être parés de nos plus beaux atours, les villageois nous couvriront d’offrandes.

J’en vomis d’avance. Ces gens se saignent pour payer un impôt ne leur laissant que le strict nécessaire, on les oblige, en plus, à honorer le monarque qui les affame ainsi que sa jolie petite famille. Parce que c’est l’image que nous donnons.

Le seul rayon lumineux à cette mascarade est l’idée que mes seize ans m’apportent le répit d’une liberté plus importante. C’est enfin l’âge où on m’autorise à sortir du château à ma guise. Malgré tout, c’est un bien grand mot, je me sais surveillée de loin à chaque soupir.

Il me reste une dizaine de minutes avant qu’on ne vienne me chercher pour la première journée de défilé. Par provocation, j’ai délibérément lâché ma longue tignasse brune qu’il m’est interdit de couper selon mes envies. Seule une fine couronne tressée permet de dégager mon visage.

Ma peau si pâle ainsi que mes cheveux si sombres mettent en valeur mes yeux couleur ardoise. Aussi, j’ai enfilé ma robe grise la plus austère afin de rallier ma tenue à mon humeur.

Au mieux, cet affront me coûtera une paire de gifles.

— Sale peste, regarde-toi ! Tu es ridicule, on croirait que tu te rends à un enterrement ! Le roi sanctionnera ta couardise. Tant pis hâte-toi, tout le monde t’attend, me prévient Christin.

Ma chère nourrice. J’ignore d’où lui vient cette haine envers moi. Peut-être n’a-t-elle jamais pardonné le nourrisson que j’étais, d’avoir régurgité mon lait sur son tablier neuf comme une punition face à sa méchanceté.

Lorsque j’arrive à la calèche, le regard de mon père se transforme. Fier comme un paon dans sa tenue d’apparat avec, à ses côtés, ma mère telle la reine qu’elle est. La tête haute, drapée dans une robe rubis s’accordant avec ses mèches tirées, je lui ressemble tant.

Je pourrais trembler sous les yeux menaçants du roi, pleurer sous la déception sans équivoque de la reine, pourtant mes parents m’ont habituée à pire, plus rien ne me touche alors. C’est bien le problème d’ailleurs, rien ne m’émeut ni ne me met en colère, si ce n’est la souffrance de mon peuple. Il est hors de question que je joue le jeu du « m’as-tu vu » dans le but de plaire à ces deux-là.

On m’oblige à monter sans ménagement dans la calèche, où tous m’ignorent.

La première bourgade dans laquelle nous nous arrêtons me rappelle tant mon premier voyage, à tel point que je suis incapable de profiter du paysage, ou des odeurs d’herbe fraîchement coupée. Nous gagnons la rue devant des villageois endimanchés pour l’occasion. Certains sont bien plus élégants que moi, la situation m’arrache un mince sourire. Je me retiens afin de ne pas me donner en spectacle, pendant qu’Andral énonce toutes les qualités que je pourrai apporter à mon futur époux, leur futur roi.

Ainsi, il les invite à me couvrir de cadeaux dans le but de me donner envie de soutenir au mieux mon mari dans sa difficile tâche de monarque.

Je suis si mal à l’aise que je n’ose regarder aucun d’entre eux. On vient déposer des vêtements, des bouquets, des paquets emballés, de la laine devant mes pieds aux souliers vernis, je meurs d’embarras.

Nous traversons plusieurs hameaux, la même comédie se poursuit. Je possède dorénavant plus de linge qu’il me sera possible de porter dans toute ma vie. Je pourrais décorer le palais entier avec toutes les fleurs. Quelle mascarade que tout ce cirque… J’ose à peine confronter mon peuple tant la honte me submerge.

L’épuisement s’abat sur mes épaules, j’ignore comment mon père parvient à débiter le même discours avec, à chaque fois, le même entrain.

Lorsque nous atteignons le dernier village, le plus proche de chez nous, en passant par la route du réservoir Auclemont. Un événement rend les choses un peu plus intéressantes.

Sur la place centrale, la calèche ne peut pas stationner, nous devons alors marcher quelques mètres afin de parvenir au centre des habitants. Les gardes veillent au grain, tout le monde sait que le moindre écart ne serait pardonné que par la tranche d’une épée affûtée. On nous propose des sièges près d’une fontaine, nous n’avons pas posé nos séants depuis dix secondes qu’une déflagration nous pousse tous à bondir.

La calèche vient d’exploser. Observer l’endroit dans lequel nous siégions quelques minutes plus tôt en feu est déroutant. Je peux affirmer, sans hésiter, que tout était prémédité, car le véhicule qui transporte les cadeaux, lui, est intact bien qu’il soit à côté.

Un branle-bas de combat se met en place, les villageois hurlent de terreur, les gardes courent dans tous les sens, le roi fulmine, la reine, égale à elle-même, ne bronche pas.

Quant à moi, je peine à contenir ma joie. Enfin ! Enfin après tant d’années à me demander pourquoi personne n’osait élever la voix, j’ai la preuve qu’il existe des gens courageux. Dans cet affolement, les soldats ne remarquent pas les quatre silhouettes camouflées s’enfuir à l’opposé de nous. Je suis la seule à réaliser que, d’une de ces cagoules, s’échappe une longue tresse de cheveux blonds.

Aujourd’hui, j’ai seize ans, et le destin vient de me montrer le chemin à suivre.

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