Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 11
Nous parvenons au palais d’Apophère en fin de matinée, je suis stupéfaite par les différences entre nos deux royaumes. Alors que le château de Slore est muni de remparts infranchissables, de soldats montant la garde, celui de Clode Solar est libre d’accès à tous.
Il y a bien une immense grille à l’orée du chemin qui s’ouvre dès notre arrivée, personne ne surveille l’entrée. Mon père ne manque pas, d’ailleurs, de le commenter à notre hôte.
— Mon peuple n’a pas besoin d’autorisation pour venir me rencontrer, nous avons des rapports cordiaux qui m’autorisent à ne pas me méfier d’eux, apprend Clode Solar.
Si Andral se permet de glousser dans sa barbe, je trouve cela fantastique. L’espoir d’avoir un mari bienveillant renaît en moi. Il est vrai que tous les villageois que nous rencontrons saluent leur monarque, le sourire aux lèvres.
Il en est de même à l’intérieur du château, où tous semblent épanouis. Alors que nous sommes conduits vers nos appartements, je découvre l’adorable suite bleue dans laquelle on m’a logée. Brie, quant à elle, possède une chambre confortable attenante. J’aurai peu d’occasions de croiser mon amie durant notre séjour, cette dernière ayant pour obligation de se joindre aux employés du château.
Si la déception demeure, je n’oublie pas la raison de ma présence, la mission qui m’a été donnée. Je retrouve Nail avec qui je passe une agréable journée. En mon for intérieur, je prends conscience qu’il est un hôte bien plus charmant que j’ai dû l’être pour lui. Lors de son passage à la cité de Slore, je ne lui ai proposé aucune visite, ni du château ni de ses environs.
— Vous avez dû me trouver bien impolie lors de votre venue en Slore, soupçonné-je rougissante.
— Je compte bien avoir d’autres occasions d’explorer votre royaume. Notre excursion ayant été une surprise pour vous, je ne peux que comprendre votre attitude. J’espère que vous apprécierez votre séjour en Apophère, réplique-t-il, pas le moins du monde vexé.
Comme promis, Nail me conduit sur la plage. Lors de cette grande première, le choc me saisit. Immobile, les pieds dans les grains, je suis subjuguée par la beauté qui m’entoure. Sans pouvoir me retenir, j’aperçois mon corps se courber, cueillir une poignée de ce sable fin.
— Je croirais manipuler de la soie, c’est magnifique ! m’exclamé-je, charmée.
— Oh ! lorsque vos chaussures en seront remplies, vous trouverez ça moins sensationnel ! glousse Nail.
Je décèle de petits objets nacrés, biscornus, fantastiques. J’en inspecte un sous tous les angles. Est-ce un animal ? Un insecte d’ici comparable aux scarabées de chez nous ? Je scrute le minuscule trou dans l’espoir d’en découvrir l’habitant lorsque Nail s’intéresse à mon affaire.
— Oh ! ce n’est qu’un coquillage, soupire-t-il apparemment habitué.
— Coquillage, répété-je en me rappelant avoir lu ce mot dans un de mes romans.
— L’ancienne carapace d’un mollusque ayant terminé son cycle. Identique à un caillou à présent.
— C’est adorable ! Puis-je en garder un en souvenir ?
— Prenez-en des dizaines si cela peut vous ravir.
Le bonheur que ce moment me procure ne trouve aucune comparaison avec un instant déjà vécu. Le sol est doux, l’air est salé, un rayon de soleil effleure mes joues. Je remplis mes poches de ces minuscules coquilles afin de pouvoir en offrir à Brie. Elle adorera.
— Vous arrive-t-il de vous baigner ? interrogé-je.
— L’été, bien sûr. En cette saison, elle est plutôt fraîche. Je vous défie d’y tremper ne serait-ce qu’un orteil.
— Nail, j’aime les challenges, déclaré-je en souriant.
J’enlève mes souliers, m’avance vers l’écume blanche qui lèche la bande de désert fin et pousse un petit cri de surprise.
— Je vous avais prévenue ! Venez vous asseoir sur cette pierre, le soleil séchera vos pieds en un clin d’œil.
Assise proche du prince sur cet énorme rocher plat, mon regard se pose sur l’horizon. Apophère me plaît déjà beaucoup, Nail est d’agréable compagnie. Un œil attendri envers sa personne me confirme que oui, je pourrais ne pas tenir compte d’un physique qui ne me provoque rien si le quotidien auprès de cet homme ressemble à cette belle journée.
— Vous me fixez, déclare-t-il en souriant.
— Il pourrait être agréable de devenir votre épouse.
Ce qui résonnait comme un compliment dans ma tête semble avoir l’effet inverse sur mon hôte. Son air enjôleur s’assombrit, ses épaules se redressent, son visage se ferme. Aurais-je été insolente ou trop aventureuse ? Peut-être est-ce perçu de façon outrageuse de courtiser un homme ?
— Vous aurais-je manqué de respect ? Si c’est le cas, veuillez m’excuser, les mots ont tendance à s’échapper de mes lèvres.
— Le jour décline, retournons au château ! crache-t-il sans plus d’explication.
J’ai du mal à comprendre cette attitude différente. Peut-être qu’Artus a tort de prétendre que les rumeurs murmurées par mon père au sujet de mon physique sont fausses. Peut-être que Nail s’est senti offensé par ma proposition déguisée, lui qui essayait juste d’être poli par obligation ?
Artus... Voilà trois jours que nous avons quitté le royaume. La tentative de libération des prisonniers doit avoir lieu bientôt. J’aurais tant aimé agir avec eux...
Comme un orage arrivé sans prévenir, mon humeur s’assombrit, malgré les jolis moments partagés avec Nail. Avec son changement d’attitude reviennent les doutes, les rancœurs. Délaissée par mon hôte dès le château atteint, j’emprunte le couloir menant à ma chambre les épaules basses.
— Ava ? Vous êtes déjà de retour ?
— Je t’ai ramené un souvenir.
En mettant la main dans la poche de ma robe, le cliquetis des trésors frottant les uns contre les autres m’arrache un sourire. Je sors mon poing emprisonnant les trésors, l’ouvre devant mon amie émerveillée.
— Ces cailloux sont adorables !
— Ce sont des coquillages. Les anciennes carapaces de mollusques.
— Ce sont… des squelettes, alors ?
— Ou des mues. Regarde, celui-ci comporte un petit trou, si on pouvait y glisser une cordelette, cela créerait un joli collier.
— Je trouverai du fil ! Racontez-moi cette balade. La mer est-elle comme chez nous ? Il paraît qu’il y a du sable ici. Est-ce qu’on s’y enfonce ?
Je ris devant sa curiosité, relate tout ce que j’ai eu le bonheur d’observer. Néanmoins, mes pensées reviennent en boucle sur l’attitude de Nail et mon visage se ferme à nouveau…
— Brie ? J’aimerais te poser une question pour laquelle j’ai besoin d’une réponse honnête. Celle d’une amie, pas d’une employée à sa princesse.
— Bien, j’essaierai au mieux.
— Me trouves-tu jolie ?
J’aperçois ses sourcils se soulever, ses yeux s’agrandir, sa bouche s’entrouvrir, puis elle éclate de rire, m’arrachant un sursaut de surprise. Devant mon mutisme, son hilarité prend fin.
— Mince, Ava, c’était une question sérieuse ?
— Eh bien, mon père…
— Le roi, pardonnez-moi d’avance pour cette offense. Il a tort. La haine qu’il déverse à chacun de ses pas n’est que manipulation, méchanceté gratuite. Vous êtes une jolie jeune femme, Ava.
— J’ai voulu témoigner ma sympathie à Nail. Il s’est fermé, a coupé court à notre après-midi après ça.
— Peut-être était-il impressionné ? Tout cela est nouveau pour lui aussi, qui sait la pression à laquelle il est soumis derrière ses murs ?
Je reste dubitative, Nail m’avait plutôt l’air agacé. Néanmoins, devant mon absence d’expérience en la matière, je décide de ne pas tirer de conclusions hâtives et m’active à la salle de bains.
À l’heure du dîner, je rencontre enfin la petite sœur de Nail, Théa, treize ans, qui paraît être la jeune fille la plus triste au monde. Mon cœur se serre devant son visage poupon marqué par les larmes. En passant à côté d’elle, son frère lui presse l’épaule dans un geste qui se veut réconfortant. Le reste des personnes présentes agit comme si la scène était courante, ignore la jeune femme. Pour ma part, j’ai du mal à détacher mon attention du spectacle qu’elle offre. Un coup d’œil acéré m’apprend qu’elle n’apprécie pas mon investigation. Il semblerait que je n’aie pas l’accord à l’unanimité au sein de la famille royale d’Apophère. Il n’y a que le monarque qui paraît enchanté de nous avoir à sa table.
— J’espère que les spécialités de mes cuisiniers vous plairont. Notre proximité avec la mer nous permet une grande variété de poissons. Nous avons aussi la chance de disposer d’un large éventail d’épices grâce à nos échanges commerciaux.
J’aperçois le visage d’Andral se froisser. Jalousie ? La fréquentation des marchands est rare par chez nous, la menace du souverain de Slore refroidissant bon nombre de bateaux.
Pour ma part, je me délecte de ces nouvelles saveurs. Nail, lui, ne semble pas me tenir rigueur de mon attitude passée et entretient la conversation poliment lorsque mon père nous interrompt.
— Parlons affaires dorénavant, si vous le voulez bien. Pourriez-vous m’exposer les contributions susceptibles d’être allouées à mon domaine, si toutefois, j’acceptais de vous donner mon enfant ?
Le monarque d’Apophère avale sa bouchée de travers devant la surprise, l’affront que démontre mon père. Le malaise plane entre nos deux familles, la gêne me submerge, mes joues en rosissent. Lorsque l’on a un garçon, les négociations sont ouvertes. Un garçon peut devenir roi, soldat. Une fille, elle, demeure une simple monnaie d’échange.
Or, Andral de Calligre, tremblant à l’idée que son royaume disparaisse avec lui, doit impérativement m’obtenir un mari, un époux malléable serait un plus. Demander au père d’un prince d’exposer son offre relève de l’insolence ainsi que d’une impolitesse folle. Ou serait-ce de la manipulation ?
— Aurais-je mal compris ? Je pensais que c’était à vous de nous convaincre d’adopter Ava.
— Ava n’a aucun intérêt. C’est l’alliance qui est importante. Or, si je vous donne Ava, votre fils aura accès à tout mon royaume qui, vous n’êtes pas sans le savoir, est bien plus puissant que le vôtre. Je répète donc ma question, qu’avez-vous à m’offrir en échange ?
Le silence suit l’affront de mon père. Si l’ambiance demeure tendue, mes sentiments, eux, sont mitigés. J’ignore quoi penser de ce qui m’attend. Lorsque nous sommes enfin invités à disposer, je respire un peu mieux, satisfaite de quitter cette ambiance morose. Je cherche Nail du regard, dans l’espoir de partager une partie de la soirée en sa compagnie, de discuter, d’avouer mes torts suite à notre après-midi avorté. Mais le prince a déjà fui, m’arrachant un soupir.
— Tout paraissait si simple ce matin…
Les pensées en ébullition, je décide de profiter du calme des couloirs pour me balader et, au détour d’un escalier, j’aperçois une bibliothèque à la porte entrouverte.
Des rangées de livres sont exposées là. Alignées par couleur du sol au plafond, bien plus d’ouvrages qu’au château de Slore. J’amorce un pas vers l’entrée lorsque je perçois un murmure. Théa, allongée sur une banquette, murmure à voix haute ce qui me paraît être un poème. Le récite-t-elle de mémoire ou bien la Princesse d’Apophère a-t-elle appris à lire ? La curiosité m’ôte toute précaution. Sans vraiment prendre conscience de mes actes, je pousse la porte et investis la pièce sous le regard vide de Théa.
— Je… Excuse-moi, Théa, je t’ai entendue depuis le couloir, c’est si beau ! Accepterais-tu de m’en offrir un passage ?
En silence, elle se contente de hocher la tête, de reprendre sa tâche. Elle lit, donc. Sa diction fluide, le fait qu’elle ne bute pas sur les mots, prouve qu’elle a reçu un enseignement à la lecture, sans aucun doute. Le poème qu’elle récite m’est inconnu, les vers qu’elle délivre me chamboulent par leur justesse.
— Et alors que tous vivent intensément,
Le temps est pour moi un supplice.
Qu’il est dur d’attendre patiemment,
De pouvoir rejoindre les abysses.
Leurs sourires n’ont que peu d’importance,
Mon cœur n’attrape pas la pitié.
Ils ne mesurent pas leur chance,
Eux, qui ont tout ce qu’ils ont mérité.
Encore sous l’emprise des termes énoncés, je reste muette. La beauté, la tristesse qui s’échappent de ces quelques vers me bouleversent tandis que je comprends.
— Ce poème est de toi ?
— Ça t’étonne ? me crache-t-elle sur la défensive.
— Je suis surprise que tu saches lire, écrire, pas de ton talent. Les filles ont-elles droit à l’instruction dans ce royaume ?
— Oui. Mon père et ma mère avaient pour premier combat en tant que monarques de réintroduire l’égalité des sexes. L’éducation y est incluse. Malheureusement, elle n’a pas pu assister à la réalisation de tous ses efforts.
— Ce devait être une femme formidable.
— Je l’ai tuée.
Mon cœur se serre. Ces mots sont si durs dans la bouche d’une jeune fille telle que Théa. Je ravale mes larmes dont elle n’a pas besoin en supplément. Qu’il doit être atroce de vivre avec cette culpabilité chaque jour !
— Théa, tu n’es pas responsable... Ce sont des choses qui arrivent.
— Tu peux l’enrober dans de jolies phrases censées me réconforter, le fait est qu’à cause de ma naissance, elle n’est plus là.
— Tu n’es que le fruit de décisions prises par des adultes conscients de leurs actes. Ta mère connaissait les risques d’une grossesse, d’un accouchement. Toi, tu étais leur cerise sur le gâteau, c’est tout. C’est triste que ta maman n’ait pas survécu, pourtant je suis certaine qu’elle n’aimerait pas te découvrir embourbée dans la souffrance comme ça.
Et alors que j’ai l’impression que mes mots trouvent un écho dans les yeux de Théa, qu’ils deviennent un peu moins affligeants, Nail pénètre avec fracas dans la pièce et me lance un venin acide.
— Pour qui vous prennez-vous ? Tu ignores tout de notre famille ! Ne t’avise plus jamais de parler au nom de ma mère comme si tu l’avais connue !
— Ce n’était pas mon but, Nail. Jamais je n’oserais salir sa mémoire, ou vous offenser ! murmuré-je les mains levées devant moi, en signe de reddition.
— Éloignez-vous de ma sœur, maintenant, gronde-t-il.
Je fronce les sourcils devant son ton sec, son visage fermé. J’apprécie Théa, je n’ai rien dit de mal. En revanche, j’ai moins de plaisir à me faire rabrouer de la sorte. Nail semble être plus complexe qu’il n’y paraît. La douleur agit comme un moteur chez lui, pourtant, si l’avenir nous lie, il sera impératif qu’il me laisse m’exprimer. En arpentant les couloirs dans le but de retourner à ma chambre, je réalise que Nail ne pourrait pas être le mari que je recherche pour mon peuple. Il faut du sang-froid pour gouverner, j’ai besoin d’un mari à l’opposé de mon père, plein d’humilité et qui saura réfléchir avant de hausser le ton. Un homme qui ne rabaissera pas quiconque ne partagera pas son avis, quelqu’un qui n’écoutera pas que son ego. Son caractère colérique ne formerait pas le monarque que j’attends. Martin sera-t-il déçu de ma prestation ? Pensera-t-il que j’ai échoué, acceptera-t-il que Nail ne soit pas à la hauteur ?
« Méfie-toi des apparences »
Je ne dois pas oublier la raison de ma présence en Apophère. Dois-je mettre de côté la totalité de mes attentes pour la vie qui se profile. J’aimerais tant partager mon existence avec une personne qui m’apprécie un tant soit peu, est-ce vraiment trop demandé ?
Les images d’Artus s’imposent à moi, me rendent plus mélancolique encore. Ce jeune homme, à la beauté juvénile à qui je plais un peu, est travailleur, intelligent... Il serait un époux aimant, un roi convenable, si j’avais le pouvoir de changer les lois.
Brie me tire de mes fantaisies alors que j’investis la chambre bleue.
— Alors ? Racontez-moi ce premier repas ? Avez-vous rencontré la Princesse ?
Je témoigne de ma soirée dans une moue contrariée sous le regard fuyant de Brie.
— Parle, Brie. Tu sembles embarrassée.
— Eh bien, c’est que contrairement à vos premières impressions, les miennes sont plutôt agréables. Les domestiques sont bien traités, ici. Les employés disposent d’appartements en bon état, sont nourris correctement.
Je prends chaque information comme un conseil pour mon futur royaume. Il est vrai qu’au château de Slore, on ne dépense d’argent qu’en fonction de ce qui a de la valeur aux yeux du souverain. Les conditions de vie du petit personnel n’ayant que peu d’importance, je n’ose imaginer la vétusté des lieux dans lesquels ils vivent. La culpabilité d’avoir été aveugle face à la vie de ceux qui m’étaient proches m’assaille. L’enfant que j’étais ne s’est focalisée que sur sa petite personne, se trouvant bien seule, bien malheureuse. Artus avait raison, je suis une égoïste que l’ennui rongeait au sein de son palais doré.
Il m’est indispensable de parvenir à changer les mœurs dans mon royaume, quitte à ce que ce soit au détriment de mes propres sentiments. Quitte à m’oublier, à accepter Nail en tant qu’époux, à tout mettre en œuvre dans le but qu’il devienne le souverain que mon peuple réclame.
Néanmoins, malgré mes efforts, à la veille de notre retour à la cité de Slore, je dois me rendre à l’évidence. Si Nail paraît avoir pardonné l’épisode avec sa sœur, je ne crois pas un instant qu’il soit sensible à mon charme. J’ai pourtant tout essayé : la discrétion, l’exubérance, la proximité physique, la flatterie, l’humour. Nail n’a cessé de me fuir, s’est contenté de remplir ses obligations d’hôte bien élevé.
Je pensais avoir plus de temps avant le départ prévu. Malheureusement, Andral semble avoir besoin d’un médecin et, têtu comme il est, il refuse de consulter celui d’Apophère. Deux jours entiers qu’il est cloué au lit, assailli par de terribles crampes abdominales. J’évite de me réjouir, n’étant pas encore promise, s’il venait à passer l’arme à gauche tout de suite, je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait de mon peuple, de nos territoires. Une guerre, sans aucun doute.
Alors que Brie et moi bouclons nos bagages, je suis surprise par le silence qui règne.
— Tu es bien discrète aujourd’hui, Brie.
Son attitude embarrassée me fige. Alors qu’elle noue ses mains entre elles, danse d’un pied sur l’autre, je tremble.
— J’aurais préféré séjourner en Apophère plus longtemps, répond-elle en baissant les yeux.
— Je sais, je changerai tout dès que cela me sera possible à Slore, promis.
— Non, Ava. J’aimerais rester. Je veux dire, pour toujours. Les conditions de vie, de travail sont bien meilleures, en outre, j’ai plus de chance de trouver un mari au royaume d’Apophère qu’à la cité de Slore.
Je pourrais feindre la surprise, pourtant tout me criait qu’elle me le demanderait. Je n’ai pas les mots afin de décrire ce que je ressens. Mon côté égoïste souhaiterait lui interdire de rester, après tout, je suis sa Princesse. Mais qui suis-je pour forcer mon amie à vivre sous le joug de mon ignoble père ?
— Rompez ce silence, je vous en supplie ! On me propose une place que je n’accepterai pas sans votre accord. J’avais prévu de me confier, je pensais avoir le temps. Vous êtes devenue une personne que j’apprécie, Ava. Si c’est votre préférence, je repartirai avec vous sans émettre un son.
L’émotion embue mes prunelles, je ne parviens pas à ouvrir la bouche.
D’un geste du menton, d’une accolade sincère, je libère mon unique amie.
— J’espère que tu seras heureuse et que nous nous reverrons. Malgré les larmes que nous partageons, je peux deviner le bonheur de
Brie à l’idée de rester en Apophère. L’estomac noué, je gagne la calèche, m’apprêtant à endurer un désagréable moment en tête à tête avec mon père après lui avoir annoncé préférer me débarrasser d’une servante encombrante.
Le trajet retour est à l’opposé de l’aller. Si j’étais enthousiaste de découvrir de nouvelles contrées en compagnie d’une amie, avec la perspective d’un futur époux gentil et loyal, me voilà bredouille. Sans Brie, persuadée que Nail, qui peine à supporter ma présence, ne sera jamais mon époux.
Les paroles de mon père à mon sujet tournent en boucle dans mon esprit.
Suis-je alors vouée à demeurer engluée dans la solitude toute ma vie ?
Le regard perdu sur les magnifiques paysages que nous traversons, je ne parviens même pas à apprécier ma chance. Les étapes dans les auberges sont lugubres. Au premier arrêt, je dîne seule à table, le roi trop malade pour s’y présenter, Brie n’étant plus là, je picore simplement dans le but de ne pas vexer notre hôte. Les soldats me fuient comme la peste.
Lors des étapes suivantes, je touche à peine au plateau que je commande. Au fur et à mesure de notre ascension vers la maison, j’appréhende ce que nous allons découvrir.
Artus ainsi que les autres auront-ils réussi à libérer les prisonniers ? Si oui, quelles seront les conséquences ? Comment Martin réagira-t-il lorsqu’il apprendra que j’ai échoué à courtiser un bon parti ?
Toutes ces inquiétudes alors que tant de route reste à parcourir. Il reste trois princes à rencontrer sur le continent d’Okeron. Si aucun d’eux ne m’accepte pour épouse, il faudra miser plus loin ou trouver une solution aléatoire.
Enfin, au terme de trois jours de voyage qui m’ont semblé durer des mois, nous pénétrons sur le territoire slorien. Je suis épuisée physiquement, moralement. L’angoisse des événements à venir torture mes entrailles.
L’éclaireur qui patiente l’arrivée de notre caravane a été efficace. Lorsque nous parvenons à l’entrée du château, tout un bataillon se tient prêt à transporter le roi jusqu’à ses appartements dans lesquels l’attend son médecin, à n’en pas douter…
Ma mère est présente, elle aussi, pourtant elle ne m’accorde pas un regard. Martin non plus. Personne, en fait. Avide de solitude, j’attrape mes bagages sans aide aucune, avant de me diriger vers ma chambre. Néanmoins, un élément me force à stopper net mon avancée.
Le mur des geôles est intact, aucune trace d’explosion où que ce soit ! Mon cœur s’emballe. Que s’est-il passé ? Sont-ils toujours prisonniers ? Martin m’aurait-il trahie ? Le besoin impérieux d’aller vérifier leur présence dans les cachots me tiraille. Profitant de mon invisibilité aux yeux des autres, je me rue à l’intérieur afin de me délester de mes bagages, percute Riley.
— Trop heureuse de retrouver ton nid douillet ? demande-t-il, moqueur.
— Le mur des cachots n’a pas bougé.
— C’est rarement le cas avec les pierres, tu sais.
Je soupire, vraiment drôle !
— Où est passée ta servante ?
— Brie aura une vie meilleure en Apophère.
Il hoche la tête en attrapant mes valises et m’accompagne jusqu’à ma chambre. J’effectue un demi-tour immédiat lorsque les bagages sont déposés afin d’aller inspecter par moi-même.
— Où vas-tu si vite ?
— Ton mystère m’exaspère. Je vais donc aller vérifier par moi-même la présence ou non des prisonniers que vous étiez censés aider à s’évader !
— Calme-toi, Martin t’expliquera tout. Les murs sont peut-être immobiles, mais ils ont des oreilles, un peu de patience !
J’en ai si peu… Ça n’impacte pas Riley qui se contente de tourner les talons avant de fermer ma chambre. Dépitée, je m’autorise quelques minutes pour broyer du noir en me réfugiant sur mon lit et finis par m’endormir.
C’est la délicatesse de Christin en claquant la porte qui me tire du sommeil en sursaut. En voilà une qui ne m’avait pas manqué.
— Tu es à nouveau en retard pour le dîner ! Remercie le ciel que ton père ne soit pas à table !
Exit la bienséance, je glisse de mon lit, encore embrumée de sommeil, me rends dans la salle à manger sans passer par la salle d’eau. Vêtue de ma robe froissée, les cheveux défaits avec sans doute la trace du couvre-lit sur la joue. Qu’importe !
Lorsque j’investis la salle à manger, je trouve ma mère installée juste à côté de Martin, face à moi. Et, malgré les années, les désillusions, une part de moi, plus fragile que les autres, se met à espérer. Pourtant, comme toujours, je reste invisible aux yeux de cette femme qui m’a donné la vie. Les yeux baissés au sol, dans le but de cacher ma déception, je prends place en silence pour mon anniversaire.
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