Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 13

 

Un véritable plan se met en place depuis que j’ai annoncé à mes amis les intentions du roi. Prévenir les villageois, cacher le maximum de réserves.

Les prisonniers libérés ont été envoyés dans d’autres domaines grâce à des contacts de commerçants ambulants. J’ai préféré ne pas savoir lesquels, moins il y a de personnes informées, mieux c’est.

J’observe ces hommes autour de moi et je les admire. Malgré toutes les galères, toutes les souffrances qu’ils affrontent depuis toujours, ils sont dotés d’une force de caractère surprenante. Pas un seul ne s’est lamenté. À tout problème existe une solution. Voilà leur mantra.

— Lorsque les choses nous échappent, nous devons nous contenter de ce qu’on peut réaliser avec les miettes qu’il nous reste, récite Haylom.

J’étouffe d’embarras. J’ai honte d’être la fille d’un tel monarque, je souffre de ne rien pouvoir entreprendre de plus. 

Là n’est pas notre seule mission. Des données me sont transmises au sujet des autres princes, les engrenages se mettent en place.

— Tous sont de bons monarques, hormis, peut-être, celui du royaume des collines oubliées, commence Artus.

— Mais il a trois fils en âge de se marier pourtant toujours célibataires, tranche Haylom.

— C’est une information à prendre en considération, insiste Anton. Parmi les trois princes, un seul tend à devenir comme son père, malheureusement, c’est le plus âgé, celui qu’on présentera à la princesse sans doute.

— Concernant Oriasa, on dit le souverain juste avec son peuple, monstrueux avec son épouse. Il y a deux héritiers desquels peu d’informations filtrent, termine Artus.

Aucun de leurs renseignements ne m’avance. Je les transmettrai à Martin, en espérant qu’il puisse me conseiller au mieux. Perdue dans mes pensées, réchauffée par le feu, le thé qu’on m’a offert entre les mains, je reste muette depuis de longues minutes, je croule sous le poids de la culpabilité. Je ne suis pas sans ignorer ma position. Au même titre que mes amis, je demeure une victime d’Andral de Calligre, néanmoins, mon rôle me force à endosser une responsabilité et je suis démunie.

Prenant conscience du temps qui passe, tous s’activent à nouveau. Il n’y a pas une minute à perdre, nous devons mettre en place le plan prévu afin de sauver le peuple pour l’hiver. Il leur reste trois jours afin de prévenir tout le monde de cacher le maximum de nourriture et de bois.

Alors que tous se lèvent, gagnant l’extérieur, j’ai l’impression que mes articulations sont rouillées. Le froid m’a figée. Je peine à me mettre debout avec le sentiment que le sang ne circule plus dans mes membres.

— Tu vas mourir gelée à te trimballer sans manteau, m’interpelle Artus.

Je hausse les épaules, il ne manquerait plus que ce soit lui qui me plaigne. Toujours muette, je prends la direction de la sortie, salue chacun de mes amis.

— Bon courage à tous. Désolé de ne pouvoir agir autrement, m’excusé-je.

— Tu accomplis ce que tu peux, Ben, c’est déjà beaucoup plus que quiconque dans ce château, me rassure Pavia d’une tape puissante sur ma fragile carcasse.

— Je vais effectuer un bout de chemin avec toi, Ben. J’ai besoin de marcher, m’impose Artus.

Je brûle d’envie de partager un moment avec lui. Pourquoi ? Alors qu’il pourrait me tenir pour responsable de cette mascarade. Je devrais avoir peur. Plus rien ne fonctionne dans mon crâne en sa présence, c’est comme si mon corps désirait la proximité du sien. Je suis bien trop sensible à son regard orageux. Le silence est le seul témoin de notre promenade vers le bois dans lequel mon costume de princesse m’attend. Mes pensées sombres ne me permettent pas d’entretenir un dialogue.

— Comment vis-tu l’avenir, Ava ? Tu sembles si résignée quant à ta place dans l’équation.

— Il serait culotté de me plaindre, tu ne crois pas ?

— Tu en aurais tous les droits au contraire. Comment s’est passé ton séjour avec le prince d’Apophère ?

— Disons qu’il n’est pas tombé sous mon charme.

— Alors c’est un idiot.

Une douce chaleur prend forme au milieu de ma poitrine. Les papillons reviennent prendre possession de ma cage thoracique... Se pourrait-il que cette sensation soit partagée ?

— Ou peut-être a-t-il besoin de lunettes ?

J’accueille avec plaisir l’insinuation cachée derrière ses paroles, témoin d’un intérêt naissant pour ma petite personne. Je souris, gênée, baisse les yeux sur mes doigts noués. C’est la seule et unique fois qu’un homme semble sensible à mes charmes.

— Je pense souvent à toi, Ava... Je sais que je n’en ai pas le droit, c’est plus fort que moi.

D’une main gantée de laine posée sur ma joue, il propulse en moi une sensation de bien-être qui me pousse à fermer les paupières. C’est le geste le plus doux, le plus gentil qu’on ne m’ait jamais témoigné. Alors que j’ouvre lentement les yeux, je surprends les siens rivés sur mes lèvres et mon souffle s’accélère. Va-t-il m’embrasser ? J’en ai tant envie. Là, maintenant dans ces bois, par cette température aussi glaciale que mon cœur.

J’ai besoin qu’il le réchauffe. Je n’ose plus bouger d’un pouce lorsqu’il avance d’un pas vers moi. Ne sachant comment me comporter, je baisse les yeux. Pourtant, mon attitude doit porter à confusion, car il recule dans la seconde, privant ma joue de la chaleur de sa paume.

— Non ! prié-je, catastrophée à l’idée de ne pas saisir l’occasion qui se présente ou de le blesser.

À mon tour, je me rapproche, attrape sa main, la pose à l’endroit qu’elle vient de délaisser. Sans qu’aucune réflexion ne freine mes mouvements, j’observe la mienne posée sur son doux visage. Mes doigts, nus de tout gant, me permettent de percevoir toutes les sensations de sa peau : le rugueux de sa barbe qui repousse, la tendresse de ses lèvres.

Fascinée, j’ose relever les yeux afin de l’affronter lorsque sa bouche s’abat sur la mienne alors que ses bras s’enroulent autour de ma taille.

Une vague d’émotions m’emporte, j’en oublie ma condition, la sienne, l’endroit où nous nous trouvons, la montagne de problèmes sous laquelle nous croulons. C’est doux, c’est tendre, je ressens toute l’urgence de ce baiser, tout ce qui nous lie, tout ce qui nous sépare.

Lorsque Artus passe un bras dans mon dos dans le but de me rapprocher encore un peu plus de lui, je ne peux retenir un petit gémissement. Tandis que sa langue s’invite à la rencontre de la mienne, je ne suis plus Ava, princesse de Slore. Je suis juste la jeune fille la plus heureuse du monde.

La chaleur qui prend possession de ma bouche, du reste de mon organisme, est ardente. L’impression de prendre feu, d’être voulue, désirée. Voilà toute la puissance d’une étreinte sans mot, sans promesse, brute de vérité.

Je serre, à mon tour, les bras autour du cou d’Artus, écrasant mon corps contre le sien. Avec l’envie de le retenir, espérant que ce moment ne finisse jamais. Malgré les températures négatives, je m’embrase. Notre baiser devient plus urgent, moins doux, mes sens explosent jusqu’à ce que, tout à coup, la bulle éclate.

Artus me repousse, regarde partout autour de lui, les yeux écarquillés, une main cachant sa bouche.

— Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je suis désolé ! crache-t-il tout en reculant.

— Non pas ça, Artus. Je te supplie de ne pas regretter ce qu’il vient de se passer. Ne gâche pas le plus joli moment de ma vie.

Mes mots doivent l’atteindre, car il arrête de gesticuler et dépose un regard étonné sur mon visage…

— On ne devrait pas se le permettre ! s’insurge-t-il.

— Bien sûr que si ! J’en avais envie. J’en ai tant besoin…

Un soupir lui échappe, me déchire. Va-t-il mettre fin à ce qui me bouleverse ? Une poignée de secondes s’écoule, je crois manquer d’air, puis son corps percute à nouveau le mien dans une étreinte brûlante.

Les au revoir sont difficiles. Une voix malsaine, que j’ignore, me crie à la prudence. Artus ne pourrait pas me manipuler. Dans quel but ? Je retourne au château sur un nuage alors que la situation ne pousse pas au rêve. La sensation d’être désirée dépasse les autres sentiments, même négatifs. Je ne saurais décrire la vague qui me soulève à chaque pensée destinée au jeune homme. J’aurais tant aimé pouvoir me confier à une amie, à Brie.

Perdue dans ma bulle de bonheur, je percute Martin au détour d’un couloir. Ce dernier secoue la tête après m’avoir étudiée, les sourcils froncés. D’une main ferme, il empoigne mon avant-bras, me presse jusqu’à son bureau.

— Quelles sont les nouvelles ? grogne-t-il.

Je ne l’ai pas revu depuis l’entretien avec Andral, je n’ai pas oublié son attitude ni mes incertitudes.

— Puis-je vraiment vous offrir ma confiance, Martin ? Lorsque mon père m’a quémandée dans son espace personnel, j’ai eu l’impression qu’il en savait un peu plus que nécessaire.

— Ma chère Ava, si je lui avais colporté ne serait-ce qu’un quart de tes manigances, tu serais tant abîmée par ses heurts que tu ne serais même plus capable de t’exprimer !

Peinée par ses propos déversés sans aucun sentiment à mon égard, je reste interdite. Le regard fixe, j’acquiesce. Il a raison. Aucun coup, aucun reproche ne m’a été attribué par le roi.

— J’ai été les prévenir. Ils vont tout mettre en œuvre dans le but de cacher le maximum de réserve.

— Bien. Tu as eu de la chance qu’on ne t’aperçoive pas sortir. Cela prouve deux choses : nos gardes sont incompétents et tu es inconsciente. Y a-t-il un autre sujet sur lequel tu souhaiterais te confier ?

La peau pâle, sensible, de mon visage doit me trahir, cependant, je secoue la tête de façon négative. Tout n’est pas bon à partager. Sa moue m’apprend qu’il ne semble pas convaincu, pourtant il abdique.

— La famille du royaume des Lunes a été la première à répondre à notre invitation. Ils seront ici dans trois semaines. Ils n’ont qu’un garçon, Dièz, ainsi que trois filles. Ce mariage serait avantageux pour eux sur tous les points ainsi que pour notre peuple. Ce sont des gens biens, Dièz aussi. Il faudra te montrer sous ton meilleur jour.

— J’essaierai.

— Ava. Je ne te demande pas d’essayer, mais d’y parvenir.

Je soupire. Au diable ta considération, Ava !

Le domaine des Lunes n’est pas si loin de chez nous. Il siège au milieu de la mer blanche, au nord de nos terres, j’ai entendu murmurer que leurs paysages ressemblaient beaucoup au royaume d’Apophère. Dièz serait donc un bon choix, mon esprit, lui, vogue auprès d’Artus. De ses yeux, de ses mains, de la façon dont il m’observe, de celle qu’a mon cœur de battre plus fort en sa présence.

Je secoue la tête. Interdiction de ternir cette histoire naissante, puis-je m’octroyer une once de bonheur ? Juste un instant ?

Les trois jours précédant l’attaque de mon père paraissent se dérouler en un claquement de doigts. Je suis terrorisée par ce que je m’apprête à entreprendre. J’ai la conviction que Artus ne m’en voudra pas, néanmoins j’ai si honte, si peur que les autres me reconnaissent. Participer à cet acte de cruauté, être consciente que nous allons affamer ces pauvres gens qui travaillent d’arrache-pied… C’est au-dessus de mes forces. Pourtant, je me dois de cacher mon désarroi.

Mon père, lui, a rarement été si jovial bien que son teint cireux m’interroge. Il crie à tout-va depuis qu’il est debout. J’ai, de manière exceptionnelle, été conviée au petit-déjeuner gargantuesque précédent notre départ. Ma mère, Martin, ainsi que les gardes les plus proches du roi sont aussi présents à table.

La reine garde le nez dans sa tasse de thé. Les soldats engloutissent tout ce qu’ils parviennent à attraper. Martin est égal à lui-même, comme si rien ne l’atteignait tandis que mon père tient à peine en place sur sa chaise, tant il a l’air excité.

J’ai la nausée en pensant à la suite de la journée, aux actes que je vais commettre, à l’image que je vais transporter. Aucun aliment ne traverse le barrage de mes dents, même ma boisson chaude ne réussit pas à passer à travers ma gorge comprimée.

On m’a forcée à enfiler ma tenue la plus exubérante, un manteau assorti. Toute de rouge et d’orange, je pourrai me fondre au travers des flammes que j’allumerai tout à l’heure.

Christin a relevé mes cheveux en une coiffure sophistiquée, tellement tirée que j’en ai déjà mal à la tête. Assise dans la voiture, face à Andral, je serre mes doigts à m’en couper la circulation, les mains cachées à l’intérieur d’un manchon en fourrure de la même couleur que ma robe. L’angoisse me terrasse.

Riley nous accompagne à dos de cheval. À travers la fenêtre de la calèche, je capte son air peiné. Nous sommes impuissants.

À l’arrivée à la première bourgade, c’est Martin qui réclame l’impôt. Puis mon père me pousse hors de la voiture, me conduit vers la grange principale. Celle que tous les villages possèdent afin d’y déposer le foin, le bois pour l’hiver. Elle fonctionne de façon coopérative. Chacun y apporte ce qu’il cultive, les autres paient en échange de ce qu’ils peuvent amener.

C’est donc la réserve de la ville que nous allons détruire. Lorsque les portes de la grange s’ouvrent, je crains que mes amis n’aient pas passé le message au reste du village. Elle est pleine à craquer. N’ont-ils pas effectué de provisions ailleurs ? Triturant mes lèvres de mon incisive, je cherche une personne qui pourrait me rassurer, en vain.

Après un discours horripilant, pendant lequel mon père assoit son autorité, prévient que sa clémence ne durera pas, une torche enflammée apparaît dans ses mains meurtrières. La chaleur du feu se répand jusqu’à mon visage. Difficile pour moi de cacher aux yeux du peuple les tremblements d’appréhension de mon corps. Le roi s’approche de moi, me tend l’arme du crime paré d’un sourire dément. La peur est le premier sentiment qui s’impose. Mon père m’effraie, la détresse au fond de son regard me terrorise, est-il aussi sûr de lui qu’il le crie toute la sainte journée ?

— Tu sais ce que tu as à accomplir, murmure-t-il.

À ce moment-là, j’adjure pour un miracle afin de ne pas donner une fausse image de moi à mon peuple, pour ne pas gâcher leur travail. Mes prières restent cependant sans réponse. Je n’ai aucun moyen de m’échapper ou d’arrêter ce massacre. Les protestations qui montent depuis la foule me poussent à penser que les villageois n’ont pas été informés. Était-ce trop tard ?

« Nous allons tous mourir cet hiver si vous détruisez nos réserves ! »

« S’il vous plaît, ne commettez pas ça, pensez aux enfants ! ».

Je ravale les larmes de frustration qui brouillent ma vue et me serrent la gorge. D’un avertissement discret, Martin me prévient qu’il faut me hâter avant que mon père ne s’énerve ou ne soit pris d’une autre folie. Tentant d’occulter les pleurs des plus petits, les lamentations des femmes, la colère des hommes, je m’avance afin de lancer la torche enflammée, de toutes mes forces, en plein milieu de la grange.

En un clin d’œil, l’immense brasier réchauffe l’atmosphère. Le roi paraît satisfait, fier de lui.

— Remarquez ce qu’il en coûte de se jouer de moi ! Vous n’êtes rien, vous ne serez que tas de poussière lorsque j’en aurai terminé avec vous, bande de vermines ! Osez encore me menacer ! Osez seulement ! s’insurge Andral de Calligre.

L’âme en peine, je marche dans les pas du monarque qui s’avance vers la calèche, évitant ainsi qu’il ne me rabroue, sous le regard furieux de mon peuple. Pourtant il me sourit, pour la première fois de ma vie, mon père semble satisfait de moi, quelle ironie !

Une scène se déroule à l’identique dans la bourgade suivante. J’ai peur que mes amis n’aient pu prévenir tout le monde, car, là aussi, la grange paraît pleine à craquer. Il m’impose le même manège, pousse vers la calèche, ordonne le départ. En route vers le dernier village, je crains de ne plus parvenir à satisfaire Andral. J’ai laissé un peu de mon âme dans chacune de ces granges, les forces m’abandonnent. Ici, je devrai affronter des gens que j’apprécie, cela me paraît insurmontable.

C’est l’endroit où l’attentat a eu lieu, celui qui abritait les prisonniers avant qu’on ne les arrête. Mon père semble possédé par la fureur.

— Venez ! Présentez-vous à moi, vous qui avez tant de courage ! Je sais que les coupables sont ou ont été parmi vous ! J’ai la conviction que vous les protégez. Tout ce que j’entreprends aujourd’hui ne provient que des conséquences des actes de vos compatriotes ! Lorsque vous aurez froid et faim cet hiver, vous penserez à ces imbéciles qui ont essayé de me porter préjudice ! Vous qui, par deux fois, m’avez manqué de respect, sachez que le moindre écart sera puni de façon plus sévère encore qu’auparavant. Si quiconque ose tenter quoi que ce soit, il sera responsable d’un sacrifice. J’attraperai la première personne qui me tombe sous la main avant de la pendre à l’entrée du château !

Son monologue achevé, le roi, essoufflé, m’impose l’arme du crime, me pousse sans ménagement vers la grange. Je ne supporte plus d’entendre les pleurs, les cris, la détresse de mon peuple. Je me sens à deux doigts de laisser jaillir la bile qui brûle mon estomac. Alors que j’avance avec peine vers le lieu maudit, mon regard accroche celui d’Artus, stoppant ma progression. Accoudé à l’une des arêtes de la grange, il se fond dans le décor parmi les villageois. Mon cœur tambourine, puis d’un pincement de lèvres, d’un léger hochement de tête, Artus m’incite à lancer la torche.

Je n’ai plus la force de retenir les larmes d’amertume qui s’accumulent derrière mes paupières en mettant feu aux récoltes. Lorsque mon père découvre mon visage humide, son sourire prend une nouvelle ampleur.

J’aurais besoin de silence, de solitude afin d’évacuer ma peine, mais le roi, tout à son excitation malsaine, entretient un dialogue ahurissant avec un Martin bien ancré dans son rôle de conseiller.

— C’était une bonne idée, qu’en penses-tu Martin ? As-tu aperçu leurs visages dévastés ? Ah ah, grand bien leur fasse la famine !

— J’imagine qu’ils auront compris, Votre Majesté, temporise Martin.

— Il me faut prévoir la suite, punir d’autres méfaits, durcir les règles. Le prochain… Ah ! le prochain rebelle sera mon plus bel exemple. Si on le pendait par ses tripes ?

Ma gorge se serre de dégoût tandis que Martin demeure muet, se contentant de sourire à son roi. Son calme me donne envie de le secouer dans tous les sens.

Arrivés chez nous, il est temps de garnir un peu plus nos réserves déjà pleines à craquer de tout ce dont les villageois se sont séparés. Je ne décolère pas, leur vie est d’une injustice ! 

Ce n’est qu’une fois en sécurité relative sur mon lit que je m’autorise à lâcher les sanglots qui s’accumulent depuis le début de l’après-midi. On frappe à ma porte. Peut-on me laisser une minute ? Juste une minute de répit, est-ce trop demander ? Martin entre sans attendre de réponse, prend place à côté de moi.

— Ça aurait pu être pire. Il n’a causé aucune victime, nous pouvons nous estimer heureux. Tu as joué ton rôle à la perfection. Je sais que c’est difficile, néanmoins tu auras encore à prouver ta loyauté d’ici ton mariage, sans doute après aussi. Il est impératif que tu t’endurcisses, Ava.

C’est le mot de trop et j’explose.

— M’endurcir ? J’espère que c’est une plaisanterie ! Je suis aussi résistante que le granit ! Grâce à mes chers parents, à leurs employés, à vous ! Comment voulez-vous que j’aie une once de tendresse en moi alors que j’affronte l’ignominie, la violence, l’abus de pouvoir depuis toujours ? Ne vous méprenez pas, Martin ! Je suis certainement la femme la plus solide que vous connaissez, pourtant ça n’empêche pas la compassion, la soif de justice, la colère envers la cruauté ! Jamais je ne m’y habituerai et vous pouvez me croire, mon mari devra composer avec celle que je suis, que ça plaise à mon père ou non. Maintenant, laissez-moi, qu’on ne m’attende pas pour dîner, vous n’aurez qu’à leur annoncer que je suis souffrante !

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