Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 4
À ma grande surprise, Martin est un excellent professeur. Si j’ai d’abord feint l’intérêt dans ses enseignements, j’ai compris que les informations qu’il me délivrait sur les membres importants des cours voisines pourraient m’être utiles. Nous avons passé plus d’une heure à mettre en place un plan d’apprentissage, ayant pour but de me rendre bonne à marier et enfin, satisfaire mon père de mon comportement.
Quand je retourne dans ma chambre, je m’empresse de sortir le document de ma chaussure, le glisse sous mon oreiller avant de me préparer pour la nuit. J’éteins toutes mes bougies pour qu’aucune lueur ne soit visible depuis le couloir et m’assois sur le rebord de ma grande fenêtre.
La lune coiffe les montagnes de la barrière d’Ultendoro me donnant la luminosité nécessaire afin de déchiffrer la liste de noms que j’ai pu découvrir.
Il y a huit patronymes sur ce document, tous des hommes et aucun n’appartenant aux villageois qui se sont rebellés. Pourtant, Martin a bien annoncé que c’était en rapport avec l’explosion de la calèche. Un élément m’échappe.
Je ne comprends pas non plus la raison pour laquelle cette liste a été écrite dans le bureau du confident de mon père. À moins qu’il n’ait eu un visiteur tardif, il aurait dû recevoir cette information par missive sans avoir à la copier lui-même.
Déçue par cette maigre découverte, j’ai un sommeil agité. Il ne me reste que peu de temps afin de détenir des renseignements intéressants, sans quoi, on pourrait me rejeter de ce groupe. Plusieurs éléments ont leur importance ici. Tout d’abord, je me suis promis de retourner le règne de mon père, il est évident que seule, je cours à l’échec. Pourtant, je mentirais en prétendant ne pas vouloir plus. J’aurai peut-être le luxe d’appeler ces gens mes amis…
Pendant les deux jours suivants, je m’évertue à l’exercice, à la lecture, et je tends l’oreille, en vain. Aucune information pertinente ne me parvient, pas d’explication sur l’intervention de Martin lors de notre repas. Les leçons avec lui ne sont pas régulières, je ne suis jamais prévenue en amont quand ce dernier décide de me consacrer du temps. Il se contente d’un « maintenant » lorsque nous nous croisons dans un couloir. Peut-être souhaite-t-il garder secrètes nos entrevues ? Martin reste un mystère depuis toujours. Il est le seul qui n’ait jamais été méchant à mon égard sans pour autant se montrer avenant.
Ne l’ayant pas aperçu aujourd’hui, je flâne dans le jardin sous la fenêtre du bureau de mon père, l’oreille à l’affût. Je profite des rayons du soleil quand des hurlements résonnent.
Des cris, a priori masculins, me parviennent depuis l’entrée du château, soit à l’opposé de là où je me tiens. Pourtant, impossible de les ignorer au vu de leur puissance. Nonchalamment, je me dirige vers les voix dans le but d’en déceler l’origine et parviens à trouver un banc bien placé. Derrière ce jasmin grimpant, je suis camouflée, tout en parvenant à distinguer ce qui m’intéresse. Depuis l’entrée principale de la cour du palais, une troupe avance avec difficulté. Une dizaine de soldats traîne huit hommes maintenus par une grosse corde. De par leurs vêtements, je peux affirmer que ce sont des travailleurs d’un village voisin, je n’en reconnais aucun. Certains semblent abattus, muets, tandis que d’autres se débattent, crient à qui veut l’entendre leur innocence. Les soldats, agacés par leurs hurlements, les forcent à avancer à coups de pied dans le dos, les armes à la main.
— Je n’ai rien à voir avec l’attentat. Je récoltais ce matin-là ! Je n’ai même pas pu me présenter ! s’écrie un des hommes.
— Moi, j’étais sur la place, face à vous ! Regardez-moi, bon sang ! Vous ne pouvez que me reconnaître ! lâche un deuxième.
À ces mots, me reviennent en mémoire les paroles entendues depuis le bureau de mon père plusieurs jours auparavant. Je comprends alors que, dans le but d’apaiser le roi, il a été créé une liste d’hommes à punir au hasard pour l’exemple. La nausée me submerge. Une vague de dégoût me prend, une volée de frissons recouvre l’intégralité de mon épiderme. Ces pauvres hommes n’ont rien à voir avec l’explosion de notre calèche, que vont devenir leurs familles ? Quel sort mon père leur réserve-t-il ?
Alors que les gardes traînent les innocents vers les cachots, je retourne vers mes appartements. Espérant croiser Martin, je me jure de lui poser des questions de manière innocente, malheureusement, je ne croise pas âme qui vive. Tout en me préparant en vue du repas familial, je décide de tenter de soutirer des informations pour la première fois de ma vie.
Cette fois-ci, je suis à l’heure. Aucun regard, pas un bonjour. L’ignorance est totale, parfait, c’est toujours mieux que les coups. Pendant le service, j’exerce au maximum les conseils de Martin. Autant mettre à profit un de mes innombrables mensonges. Je suis étonnée qu’il prenne la mission tant à cœur, le temps libre me manque presque à présent. J’espère alors que mes expéditions au village resteront possibles et inaperçues.
Ne recevant aucune critique lors du repas, je profite d’un silence pour questionner le roi au sujet des prisonniers accueillis un peu plus tôt.
Il n’a pas l’habitude de percevoir le son de ma voix, encore moins de me savoir curieuse au sujet du royaume. Tandis que je patiente, attendant une réponse, j’observe Andral déposer ses couverts, le regard suspicieux.
— Pourquoi cette question, Ava ? Aurais-tu pitié de ceux qui ont attenté à notre vie ?
Entendre ces mots me glace. En effet, les personnes que j’essaye d’approcher avaient prévu de nous éliminer mon père, ma mère et moi. Face à d’autres bourreaux, suis-je digne de ce que j’entreprends ? Me voilà à pactiser avec des êtres qui, sans même me connaître, souhaitent ma mort… J’ai des difficultés à avaler ma salive en réalisant que je risque ma vie à leurs côtés. Malgré tout, je ne peux leur en tenir rigueur.
— Pas du tout, néanmoins, ils ont émis un tel vacarme que je me demandais si leur présence ici allait durer, réponds-je.
— Quand j’aurai terminé de m’amuser avec eux, ils auront tous bien saisi que je suis le genre de roi qu’on n’intimide pas. Je les tuerai ou je les renverrai estropiés. Ma décision n’est pas définitive, pour le moment.
Sa réponse m’empêche de déglutir. L’estomac désormais noué, je comprends qu’il va les torturer. A-t-il conscience de leur innocence ?
— Comment savez-vous que ce sont bien les coupables ?
— Tu poses beaucoup de questions ce soir, ma fille.
Mon cœur rate un battement, je comprends que j’ai été trop loin. Il est vrai que je ne me manifeste jamais. Soulever trois questions en un seul dîner a dû paraître étrange. J’avale difficilement une bouchée restée en travers de la gorge, bois une lampée de vin et tente de rassurer mon père.
— Je m’ennuie. Entendre ces hommes clamer leur innocence m’a donné réflexion, voilà tout. Veuillez pardonner ma curiosité.
Andral semble satisfait ou bien c’est ce qu’il laisse croire, car le silence reste maître durant le reste du repas. Il me faut être prudente, aussi cruel soit-il, il est pourtant loin d’être idiot. Je le sais capable d’attenter à mes jours s’il apprenait ce que je complote. J’aimerais pouvoir me confier à ma mère. Les amies qu’elle reçoit l’été n’ont pas du tout le même style de relation que nous. Plus d’une fois, je les ai surprises à bavarder, à rire. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu une seule discussion avec ma génitrice, je me demande même si elle s’est un jour occupée de moi.
Dépitée, tant par ce manque de données que par la pauvreté de mes contacts avec mes propres parents, je sors de table lorsqu’on m’y autorise avant d’emprunter le chemin de mes appartements, seule, comme toujours.
Malgré une bonne nuit de sommeil, je suis pourtant exténuée. J’ai hâte de retrouver ce groupe de villageois tout en tremblant d’appréhension. Le peu que j’aurai à offrir sera-t-il suffisant ? Aucune des informations que je vais transmettre ne va être utile. S’ils me repoussaient ?
Je suis tentée de prendre un cheval, de l’attacher dans la forêt pour gagner du temps. Pourtant, je ne suis pas sûre que les gardes me laisseraient aller à ma guise sans me suivre, sans parler du sac que je trimballe pouvant les pousser à s’interroger. Il vaudrait mieux éviter d’avoir à répondre à leurs soupçons.
Un petit tour en cuisine, et me voilà déjà au niveau de la faille dans le mur. Une fois dans le chemin de ronces, je me change en prenant soin de conserver mon encas dans l’une des grandes poches de mon pantalon avant de remonter jusqu’à la forêt.
Enfin parvenue au milieu des bois, je me mets en quête d’un arbre creux capable d’accueillir mon ballotin. Si je décide de monter à cheval demain, cela pourrait être plus pratique que de passer par les épines.
Sans plus attendre, j’avance vers le village. Profitant de mon avancée, je prends le temps de flâner dans les ruelles aux odeurs épicées par les petits plats refroidissant sur les rebords des fenêtres. J’observe les gens se sourire, mentionner leurs enfants, les difficultés des récoltes. Je salive devant tous les effluves qui envahissent déjà les étals, les auberges. Fascinée, je laisse courir mes doigts sur les fresques peintes sur les murs.
Devant l’école, je marque une seconde d’arrêt. Les garçons occupent la cour de gauche, les filles celle de droite. Même si elles n’apprennent que la couture ou la musique, elles semblent heureuses. Un sourire naît sur mon visage tandis que je savoure les leurs.
Je comprends que ma présence devient gênante à l’air renfrogné de l’enseignante. J’ai tendance à oublier que je déambule sous une apparence masculine.
L’horloge du village sonne dix heures du matin, il est temps pour moi de rejoindre le groupe.
L’appréhension grandit, l’intégralité de mes muscles se crispe, tandis que j’emprunte les ruelles jusqu’à me trouver devant la bergerie. N’apercevant personne, je m’adosse à la porte, mais à peine y ai-je posé l’épaule, que cette dernière s’ouvre sous mon poids. Je n’ai pas le temps de toucher le sol qu’on me plaque au mur, laissant glisser ma capuche.
Heureusement, j’ai attaché mes longs cheveux bruns grâce à des pinces afin de les maintenir sous le large béret. Prévoyante, j’ai aussi pensé à bander ma poitrine avec un linge, car dans la seconde qui suit, le jeune blond, Artus, effectue une fouille au corps. Immobile, abasourdie, il ne me faut que quelques secondes avant de changer d’attitude et de le pousser vivement.
— Ça suffit ! Je comprends votre méfiance, mais rien ne vous permet de me maltraiter de la sorte.
Mon exclamation ne paraît pas leur déplaire, bizarrement, l’inspection cesse dans la foulée.
— Alors Ben, qu’as-tu pour nous aujourd’hui ?
Je me dandine d’un pied sur l’autre, mal à l’aise d’être observée par cinq paires d’yeux dans un si petit espace. Je déglutis.
— Hélas pas grand-chose, me lancé-je. Je peux juste vous affirmer qu’ils ont arrêté huit hommes, accusés pour l’explosion de la calèche. Ils les ont enfermés aux cachots, le roi a l’intention de les torturer voire de les tuer.
Le silence est pesant, tous fixent le sol, sans doute rongés par la culpabilité. Plongeant la main dans ma poche, j’attrape le bout de parchemin abîmé afin de confier la liste à Haylom. Il ne lui faut que quelques instants avant de pousser un juron. Je frémis, ses lèvres pincées prouvent qu’il reconnaît les identités, puis il le dépose dans la paume de son fils. Chacun prend connaissance de la liste. Le silence est pesant. Quant à moi, je ne peux détacher mon regard d’Elia, qui, sans aucune difficulté, parvient à déchiffrer les noms.
Les deux frères, Pavia et Artus, sont mutiques. Ils paraissent statufiés. Chacun assis sur un ballot de paille, les coudes sur les genoux, les doigts entrelacés. Mes yeux se perdent dans la contemplation du plus jeune des deux. Son air sombre lui confère un charme qui augmente les battements de mon cœur. Ne souhaitant pas être surprise, je me secoue avant de dévier mon attention sur les membres de cet étrange clan. Elia effectue les cent pas. Ce qui a le don d’agacer Anton, car l’étroitesse de la bergerie la pousse à le frôler. Ainsi, à chaque virage, la longue tresse blonde vient fouetter le corps de son ami. Pendant ce temps-là, Haylom semble réfléchir. Il broie, à la froisser, la feuille de parchemin récupérée entre ses doigts abîmés puis prend à nouveau la parole.
— L’un de ces hommes est l’oncle de Pavia et Artus, m’apprend-il.
Les deux frères paraissent affectés, leurs mâchoires proches de se rompre. Tandis que Pavia réunit ses deux poings devant sa bouche, son cadet se redresse lentement sur ses pieds avant de lever les yeux vers moi. J’aspire tout l’air de la pièce, démunie face à leur douleur.
— Il y a six ans, lors de la dernière récolte d’impôts, nous étions aux champs en train de semer, préparer la terre. C’est un travail long, fastidieux dont on ne peut pas permettre de repousser les échéances. Alors, nos parents ainsi que notre petite sœur sont allés à la présentation. Ils s’y sont rendus sans nous, ce qu’a fourni notre maison n’a pas suffi au roi. Ils ont tous été exécutés, y compris notre frangine de six ans. Depuis, nous vivons toujours dans la maison de nos parents, sans eux. Notre oncle et notre tante nous aident beaucoup. Il est l’un de ceux qui ont été arrêtés. C’est moi qui devrais me trouver au fond de ce cachot, bon sang ! rugit-il, enfin.
Pavia se lève furieux, lui lance un regard qui me pousse à frémir alors qu’il ne m’est même pas adressé.
— Tais-toi ! Tu n’as pas non plus ta place dans leurs cachots. C’est une terrible coïncidence que notre oncle ait été arrêté, avec ton raisonnement, nous n’irons pas loin. J’ai besoin de toi ! On a raté notre coup, le roi ainsi que toute sa famille d’incapables auraient dû crever ce jour-là. Le timing a été notre unique erreur.
Ma gorge se serre, j’ai beau savoir qu’ils avaient prévu de nous tuer, je me sens comme un imposteur parmi eux. Je les comprends. Si ma mort seule pouvait sauver le peuple de mon affreux père, je l’offrirais. Le silence revient.
— Puis-je être utile ? Mis à part écouter aux portes, y a-t-il autre chose que je puisse exécuter ? demandé-je.
Aux œillades que tous me lancent, je conçois que j’ai gagné un tout petit peu de terrain. Aucun discours préétabli quant à ma désolation pour leur histoire. Aucune promesse vaine, juste mon honnêteté, mon aide à disposition. Si l’obligation à me grimer égale un mensonge, jamais mes mots n’ont eu autant de sens.
S’en suivent de longues minutes de concertations, de discussions jusqu’à ce que tous s’accordent sur un point : patience.
Ils me demandent de continuer à glaner des informations, puis me prient de tenter d’adoucir les conditions de détention de l’oncle des deux frères. J’acquiesce, espérant parvenir à trouver un subterfuge afin de tromper les gardes.
N’ayant rien mangé ce matin tant l’angoisse me tordait le ventre, c’est un gargouillement qui met fin aux débats. Les cloches de l’église viennent de sonner midi, achevant là cette réunion dans le but de se restaurer avant de retourner travailler. Nous nous mettons d’accord pour un autre rendez-vous trois jours plus tard, dans les mêmes conditions. Je retiens au maximum que mal un sourire, car qui pourrait comprendre ? Pour la première fois de ma vie, j’appartiens à un groupe à qui je suis utile, qui ne me traite pas comme une moins que rien. Perdue dans mes pensées, j’avance la tête baissée avant de percuter un mur de muscles en sortant du petit bâtiment. Artus m’attend, me scrute sans un mot. Face à son mutisme, je suis démunie, ignorant comment réagir. D’un haussement de sourcil, je l’interroge en silence quant à son comportement.
— Je n’oublie jamais un regard. Le tien ne m’est pas inconnu, j’en mettrais ma main à couper.
Tant bien que mal, je tente de ne laisser transparaître aucune émotion sur mon visage. La goutte de sueur qui perle le long de mon dos n’est visible pour personne. Celle qui naît au-dessus de ma lèvre supérieure par contre… Mes pupilles ardoise sont reconnaissables, heureusement, je ne suis apparue que peu de fois en public. Le seul jour pendant lequel nous aurions pu nous rencontrer se résume à celui de l’attentat. Je croise alors les doigts afin qu’il ne s’en souvienne pas et m’enfonce, encore une fois, un peu plus dans le mensonge.
—Il m’arrivait de venir faire des achats au village avec ma mère, peut-être nous y sommes-nous vus ? réponds-je en haussant les épaules.
Il a un temps d’arrêt avant de hocher la tête puis de partir à mon opposé me permettant, enfin, de respirer à mon aise.
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