Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 5

 

Il me reste un peu de temps pour mes loisirs avant de devoir revenir dans mon austère demeure. J’en profite pour découvrir des rues qui me sont inconnues au sein du village. Les maisons sont toutes colorées de différentes façons, de délicieuses odeurs s’échappent de chacune d’entre elles. On aperçoit le linge propre étendu sur des fils en plein vent, des chiens se promener en liberté.

J’ai l’impression d’évoluer au sein de l’un de mes romans. Un banc accueille ma pause repas. Face aux montagnes d’Utlendoro qui me sont si chères, la vie semble un peu moins triste. Le panorama est aussi beau que depuis la fenêtre de ma chambre, je me demande si j’aurai, un jour, l’occasion de l’admirer depuis le versant opposé.

Les territoires ancrés derrière la barrière d’Utlendoro appartiennent à un autre monarque : la famille Pederson. Martin m’a informée que le seul héritier de ce roi était un fils âgé de dix-sept ans, qu’il serait sans aucun doute invité à gagner ma vertu. On raconte sur lui qu’il est un souverain sévère, intraitable, néanmoins qui reste juste avec son peuple. J’ignore comment il est possible d’allier les deux, m’interroge sur ce que cela peut bien signifier, une fois dans l’intimité. Je suis bien placée pour savoir que les rumeurs sont souvent éloignées de la vérité... Il faudrait que je me renseigne plus à leur sujet.

Apaisée par le panorama ainsi que la sérénité du lieu, je sursaute lorsqu’une personne prend place à mes côtés sur le banc.

— Tu ne rentres pas chez toi ? m’interroge Elia.

— Je suis bien mieux ici.

— Je te comprends, je détesterais vivre si près d’une telle famille de fumiers !

Blessée d’être identifiée à mon père, je ne parviens pas à m’empêcher de rétorquer :

— Tous ne sont pas comme le roi, au fond.

— Peut-être, pourtant aucun ne tente quoi que ce soit dans le but de changer les choses, donc, à mes yeux, ils sont tous rangés dans une boîte identique.

Sans voix, je laisse mon regard errer vers les montagnes. Je comprends sa déduction, mais s’ils apprenaient... S’ils se doutaient à quel point il est difficile d’être la fille du souverain, ou sa femme. J’ai beau en vouloir à ma mère, de n’avoir jamais essayé de raisonner son mari, de n’avoir jamais essayé de me préserver, une part de moi la plaint. Il faut être soit fou soit désespéré pour prendre le risque de contrarier le monarque.

—Tu ne retournes pas chez toi ?

— J’étais en chemin lorsque je t’ai surpris assis là. J’habite dans la prochaine rue. Papa va revenir tard, je dois préparer le repas.

— Et ta maman ?

Alors qu’elle se recroqueville sur elle-même, je prends conscience d’avoir, peut-être, été trop curieuse.

— Ma mère est morte en me mettant au monde, reprend-elle. Il n’y a que mon père et moi. Il travaille dur pour que je ne manque de rien.

— C’est lui qui t’a appris la lecture ?

Je recule de quelques centimètres devant le regard furieux qu’elle me lance.

— Je t’ai aperçue déchiffrer la liste de noms, me justifié-je.

— Il n’y a que le groupe dans la confidence. J’étais une enfant intenable. Lire a été la seule façon qu’il a trouvée afin de me canaliser. Si ça s’ébruite, je pourrais, au mieux, être dénoncée à la cour, au pire, ne jamais être demandée en mariage. Les hommes n’apprécient pas les femmes intelligentes, ça les rend vulnérables.

Je glousse et pour la première fois, Elia me sourit. Je jure de garder son secret au moment de la saluer. J’aurais adoré visiter sa maison, connaître l’homme avec qui elle la partage dans le but de commencer à tisser un lien. Me rapprocher d’elle pourrait me faire découvrir un véritable foyer. Pourtant, je comprends qu’elle ne m’invite pas.

Le cœur un peu gonflé de gratitude, avec l’impression d’être en train de créer une amitié, je repars vers ce lugubre château qu’est ma demeure.

Lorsque je parviens au milieu des bois, nous sommes en milieu d’après-midi, pourtant, le froid est déjà présent. L’hiver arrive bientôt. Avec lui, commenceront les voyages ayant pour but que je rencontre mon futur époux. Toute à mes sombres pensées, j’enfile ma robe de princesse en vitesse, remets mon sac dans le creux de l’arbre, invisible à tous.

Lors de mon prochain rendez-vous avec le groupe, je me risquerai à prendre un cheval jusqu’à la forêt pour gagner du temps.

Disposant de quelques heures avant le dîner, je tente d’atteindre les cachots. C’est une partie du château que je n’ai jamais visitée. Comment venir en aide à ces hommes sans un minimum de savoir au sujet de leur lieu de détention ? Mes pas résonnent sur le marbre des dalles, j’approche de façon nonchalante du couloir que j’évite depuis toujours face à l’interdiction formelle de m’y aventurer. Comme je m’en doutais, un soldat garde l’accès.

— Bonjour, je souhaiterais m’entretenir avec les prisonniers, informé-je le garde.

— Non.

— J’ai besoin de discuter avec eux, dans le but d’aider le roi. Vous devez me laisser franchir la porte.

— Aucune visite, ce sont les ordres.

Impossible de cacher ma moue agacée, pourtant, je n’insiste pas. Il m’est improbable de risquer d’être dénoncée à mon père. Il est impératif de mettre au point un nouveau schéma, de trouver une autre solution. Les bibliothèques auxquelles j’ai accès ne détiennent aucun plan du château, quant à Martin… accepterait-il de m’en dévoiler plus sur les cachots ? Tentant de contourner la bâtisse par l’extérieur, j’espère qu’une écoutille permette de me rendre jusqu’aux cellules. Bingo ! Il y a bien quelques microscopiques fenêtres munies de barreaux au ras du sol.

Il est tout bonnement inenvisageable que quiconque puisse sortir par là. Les ouvertures doivent mesurer une vingtaine de centimètres de largeur, la moitié de hauteur. Comment diable pourrais-je apporter mon aide ? Les bras croisés sur la poitrine, je marche de long en large sur l’étendue d’herbe à la recherche d’une idée. En vain. Dans l’attente d’une meilleure solution, peut-être d’une possibilité d’évasion, pourquoi ne pas m’efforcer d’améliorer leur confort ? Les températures baissent de façon drastique au coucher du soleil, des couvertures seraient un premier pas. Une deuxième difficulté se présente, les « fenêtres » donnent-elles directement sur les cellules ? Osant le tout pour le tout, je m’assure que personne ne m’observe avant de m’accroupir face à une des ouvertures.

— Quelqu’un m’entend ? chuchoté-je.

Aucune réponse. Je réitère un peu plus fort, priant pour qu’aucun garde ne soit présent en bas. En l’absence de réaction, je commence à douter de l’endroit où je me trouve. Je prie pour avoir trouvé les cachots et non pas les réserves. Seigneur, faites qu’ils ne soient pas déjà morts !

Mon cœur se serre à cette supposition, je suis sur le point de m’en aller quand je perçois du bruit par la petite ouverture.

— Eh oh, vous m’entendez ? répété-je.

— Ou... oui, nous sommes là. Qu... qui est-ce ?

Le claquement de ses dents ne permet pas à l’homme d’articuler, j’en déduis que je suis au bon endroit. J’oublie toute prudence devant l’atrocité des conditions de détention.

— Quelqu’un qui désire vous aider. Êtes-vous nourris ?

— On nous... nous app… pporte du pain, de l’eau une fo... fois par jour.

— Je vais revenir. Je ne pense pas avoir été suivie, dans le doute, ne discutez avec personne d’autre.

Je n’attends pas de réaction et me rue vers les cuisines, dénigrant toute circonspection. La pièce est vide lorsque je pousse la porte, j’y pénètre, en profite pour attraper un grand torchon, y entasser tout ce que je dégotte : fruits, miche, viande séchée. Un nœud à chaque extrémité afin de harnacher mon baluchon de façon à me permettre un retour en trottinant. Un détour par la lingerie s’impose, j’espère y découvrir une couverture ou quoi que ce soit pouvant leur tenir chaud. Manque de chance, les employées sont en train de s’occuper des lessives, je ne peux rien voler sans que l’on m’arrête. Tant pis, je rebrousse chemin, direction la petite ouverture.

— Eh ! Eh oh ! vous êtes toujours là ?

Question idiote, où veux-tu qu’ils aillent, Ava ?

Un murmure me parvient. Je m’assure, en passant mon bras dans l’interstice, que mon colis atterrira dans l’une des cellules. Une fois tranquillisée par les prisonniers, j’y introduis mon torchon.

— Dès que cela me sera possible, je vous ramènerai de quoi vous tenir chaud. En attendant, ne les laissez pas trouver vos provisions. À plus tard !

En me redressant sur mes jambes, mon pouls est frénétique, mes mains s’agitent. La peur d’être découverte, punie ne me quitte pas, pourtant j’ai la certitude d’avoir agi selon mes valeurs.

— Qui es-tu ? me demande-t-on alors que je rebrousse chemin.

J’hésite à donner ma véritable identité afin de prouver ma différence par rapport à mon père, néanmoins, j’ai peur que les hommes n’aient pas confiance en moi.

— Je m’appelle Ben, je suis un ami de Pavia et Artus, susurré-je.

— Seigneur, ce sont mes neveux ! Ils vont nous trouver une solution, hein ?

Le cœur en miettes, je ne peux confirmer, évitant de mentir à nouveau, je prends congé.

Dénicher des façons de les aider au mieux est une torture pour mon esprit. Pourrai-je oser une évasion ? Non, les risques sont trop grands.

Mon père n’aurait aucune pitié envers moi si on me surprend. Toute à mes pensées désordonnées, j’investis le château et accuse une pointe de culpabilité au plaisir de la chaleur qui m’accueille.

Je m’approche de la bibliothèque quand j’entends la voix de Martin qui s’avance vers moi. Tentant de paraître aussi innocente qu’à mon habitude, je continue mon chemin tout en restant attentive, mais au moment où les deux hommes m’aperçoivent, leur conversation se termine net.

— Bien, Ava. Tu tombes à pic. J’allais justement vers les cachots en compagnie de Riley afin d’essayer de soutirer des informations aux détenus. Je souhaiterais que tu m’accompagnes pour une nouvelle leçon. Tu n’auras, bien sûr, jamais à entreprendre cela, pour autant, tu prendras peut-être conscience des responsabilités d’un monarque ainsi que des menaces qu’engendre le pouvoir.

À l’intérieur, j’exulte. C’est l’opportunité rêvée, néanmoins personne ne doit suspecter mon intérêt, alors j’arbore un air horrifié avant de reculer d’un pas.

— Je ne crois pas que ma place soit dans les entrailles du château aux côtés de criminels. Imaginez que l’un d’eux parvienne à se libérer, à m’attaquer ?

Jouer la jeune écervelée reste l’une des attitudes les plus faciles à revêtir, efficace, étant donné le visage blasé du garde rapproché de mon père. Il hausse exagérément les yeux au ciel avant de m’assurer sa protection. Rassurée, mon attention se détourne vers Martin qui, lui, semble perplexe.

— Tu m’as demandé de l’aide, Ava, dans le but de t’améliorer. Bientôt, tu devras prendre conscience de ton rôle au sein du royaume. Cela passe par la compréhension. Aie confiance en moi.

Le visage résigné, j’enclenche un pas vers le conseiller de mon père en hochant la tête. Tout en maintenant un air apeuré, je marche à la suite des deux hommes qui se dirigent vers les cachots. Pendant que Riley explique, au geôlier en place, la raison de notre présence, je suis prise de panique. Le soldat est le même qu’un peu plus tôt, le même à qui j’ai demandé de me laisser entrer tout à l’heure. Vu la façon dont il me regarde, là, maintenant, j’ai la certitude qu’il va me dénoncer.

— Tu as eu ce que tu voulais finalement ! me grogne-t-il.

Je ne réponds rien, évite le regard suspicieux de Martin. Mon pouls s’emballe, je ne trouve aucune excuse pouvant justifier mon intrusion précédente. Pas après le cinéma que je viens de leur servir.

Je me détends lorsque mes deux accompagnateurs décident de ne pas relever, et j’investis les lieux à leur suite. La porte est étroite, le couloir pourvu de marches qui mènent aux cachots l’est tout autant. Un air moite à l’odeur rance caresse mon visage, seules quelques torches nous permettent d’avancer sans tomber. J’ai la nausée tant l’effluve d’humidité est désagréable, une vague de frissons me submerge, la température ne doit pas dépasser les dix degrés, ici.

Au bout de quelques minutes de descente, nous parvenons sur un sol terreux, donnant accès à une vaste salle voûtée comprenant une dizaine de cellules. Contre toute attente, elles sont assez larges pour accueillir une douzaine d’hommes chacune. Au plancher, de la paille, un seau de métal. Rien de plus.

Je scrute chaque détail, prends conscience que chaque geôle possède sa propre petite ouverture à barreaux donnant sur l’extérieur. Le silence règne. Étrange, où sont-ils ? Je dévisse la tête dans tous les sens afin de repérer les malheureux. Recroquevillés au sein du même cachot, les uns blottis contre les autres, je les découvre. Les tremblements qui agitent leurs corps ne laissent aucun doute sur la raison de leur réunion.

La seule déduction est que cela facilitera mes échanges depuis l’extérieur.

Il n’y a qu’une sortie, aucun garde supplémentaire. Il me semble de toute façon impossible de s’évader de là à moins d’avoir la clé de l’énorme serrure. Riley et Martin se postent face aux intéressés tandis que je reste un peu en retrait, impressionnée. C’est le bras droit de mon père qui prend la parole en premier, me poussant à croire qu’il ne me manipule pas depuis le début.

— Bonjour, messieurs, je suis Martin Paquette, le bras droit, confident de notre monarque. Épargnez-moi vos lamentations ou autres arguments, j’ai déjà la certitude de votre innocence.

Je reste abasourdie par ses propos, par l’absence de réaction de Riley. À en croire les visages des prisonniers, je ne suis pas la seule.

— Si j’en suis certain, c’est parce que je suis la personne qui vous a choisis pour endosser cette responsabilité. Oh, je sais, je sais, vous ne comprenez rien à ce que je vous raconte, c’est normal. Ce dont je suis sûr aussi, c’est qu’au moins l’un d’entre vous connaît les vrais coupables.

Je suis perdue... Est-ce un tour de manipulation dans le but de leur extraire un nom sous la contrainte ou bien a-t-il l’intention de les punir malgré leur absence de responsabilité ? Sans m’en rendre compte, je me suis avancée, Martin se retourne vers moi alors qu’il me découvre à ses côtés.

— Approche, Ava ! Messieurs, voici votre princesse, votre future reine. Ne vous fiez pas à son air innocent, elle est bien plus maline qu’il n’y paraît.

J’ai du mal à déglutir, que se passe-t-il vraiment ici ? Est-ce à moi que Martin veut donner une leçon ou à ces prisonniers ? Je tente une œillade vers Riley, qui reste bloqué face à la cellule sans laisser transparaître la moindre émotion. J’observe à nouveau Martin, qui s’adresse, une nouvelle fois, aux huit hommes devant nous.

— Elle pourrait être d’une grande aide pour votre communauté, pourtant si j’arrête les véritables ravisseurs aujourd’hui, ce qu’elle s’évertue à instaurer ne pourra jamais se concrétiser. Je vous demande de réfléchir, de bien y songer. Vous avez le pouvoir de dénoncer les coupables, de constater le règne de son père se poursuivre avec la même injustice ou bien vous pouvez choisir de vous sacrifier, de participer à l’évolution d’une nouvelle ère.

— Notre peuple se dévoue depuis des générations ! Nous avons assez donné ! s’écrie un prisonnier.

Mes oreilles bourdonnent devant le flot d’informations, je n’arrive plus à percevoir les sons correctement, je me sens sur le point de défaillir. La honte surpasse tous les sentiments négatifs qui m’assaillent. Pourtant, c’est la peur qui rend mes mains moites, ma bouche sèche, mon cœur irrégulier. Sans pouvoir le contrôler, mon corps tremble, je suis ridicule, finie. Martin connaît ma vérité. Il sait tout. Que va-t-il advenir de moi ?

J’ignore quoi penser de tout ce que je viens d’entendre, de l’absence de réaction du garde le plus proche de mon père, des mots des prisonniers.

Quand je réinvestis le présent, que je discerne à nouveau ce qui s’ébruite autour de moi, Martin est en train de prendre congé.

— Je vous laisse, bien sûr, le temps de la réflexion. Les bals pour la présentation des princes candidats à la vertu d’Ava commencent dans deux semaines. C’est là que débutera notre travail, à nous. Vous avez donc dix jours devant vous. Bonsoir, messieurs.

Médusée, je suis tentée de m’enfermer dans la cellule, ne sachant ce qui m’attend en remontant à la surface. Le souffle me manque, la peur m’étreint lorsque Martin se tient à nouveau face à moi. J’essaye de déchiffrer ce qui se cache derrière son attitude inexpressive, mais je suis incapable de déceler la moindre émotion. Je me tourne vers Riley qui m’adresse un rictus en coin. Le garde m’étant sympathique, voilà une révélation à marquer d’une pierre blanche. Est-ce un sourire bienveillant ou au contraire sarcastique ? Je ne pourrais le dire. Alors que le choc doit se lire sur mes traits, la peur sans doute aussi, Riley me pousse vers l’escalier lugubre. Je cours presque jusqu’en haut des marches tant j’étouffe et, une fois la porte des cachots refermée, j’ignore comment me comporter. Tandis que Martin salue son acolyte, j’attends patiemment la suite des événements.

Martin se dirige enfin vers moi, m’inspecte de haut en bas avant d’arrêter son regard sur mon visage, de me surprendre à nouveau.

— Il ne s’est rien passé ce soir. Nous ne nous sommes même pas rencontrés. Après le dîner, rejoins-moi dans mon bureau. Ton père sait que je te donne des leçons.

Il tourne les talons à peine sa phrase finie, me laissant pantelante au milieu du couloir. Sans plus attendre, je file vers mes appartements afin de me préparer pour le repas, la tête en ébullition devant toutes les questions qui se bousculent.

Martin, qui êtes-vous vraiment ?

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