Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 10
Notre expédition est censée durer trois jours. Trois longues journées à supporter la proximité de mon père dans l’espace réduit d’une calèche. Mon côté optimiste choisit de se réjouir des paysages. Les cinq royaumes du continent d’Okeron sont un total mystère pour moi hormis les informations glanées lors des cours dispensés par les précepteurs que j’écoutais en cachette. N’étant jamais sortie de la cité de Slore, mon excitation à découvrir de nouveaux panoramas, des coutumes différentes monte à mesure que nous approchons.
Nous avons pris la route à l’aube, étant donné ma courte nuit, je croule sous le sommeil. Tant mieux, cela me permet de fermer les yeux dans la calèche et ainsi d’éviter la vue horripilante de mon père assis face à moi.
J’aurais aimé voyager en compagnie de Brie et Nail, mais, comme l’a impoliment soulevé Andral De Calligre, nos moyens ne sont pas les mêmes, le confort de nos voitures non plus. Ce caprice n’est pas sans rappeler au roi d’Apophère que si Andral est le nécessiteux dans l’histoire, c’est bien Nail qui serait gagnant dans ce mariage. Clode Solar d’Apophère étant un homme avant tout, je me suis sentie gênée pour lui et à en croire son visage, Nail aussi.
Ainsi, nous arpentons la route depuis quelques heures à peine et, bien que j’aie réussi à fermer les paupières un instant, les secousses me donnent la nausée. En plus, j’ai une terrible envie de soulager ma vessie. Seulement, le roi refusant toute pause inutile, je dois me retenir jusqu’à la prochaine étape.
Nous sommes censés effectuer trois arrêts dans le but de dormir dans des auberges prévenues au préalable. Le premier établissement sied quasiment au centre des territoires de Slore, lorsque nous y parvenons, la nuit s’impose doucement. Nous n’avons pris qu’une pause, afin que les chevaux se reposent. Après un en-cas avalé à la hâte, nous sommes repartis et je suis soulagée que la journée se termine. Malgré les rembourrages de la calèche ainsi que nos manteaux, mes orteils sont insensibles ce soir à cause du froid ambiant. Je n’ose penser à l’inconfort du cochet ou même des gardes qui, eux, voyagent à dos d’animal.
Lorsque nous nous présentons devant le bâtiment, une rangée de personnes nous attend en file indienne au niveau des portes grandes ouvertes. Leurs révérences sont si bassement réalisées que leurs visages disparaissent. J’imagine leur appréhension face à un roi cruel insatisfait en permanence. À leur place, je serais tout autant effrayée. Pendant que les gardes s’occupent des chevaux ainsi que de nos bagages, Brie m’accompagne jusque dans notre espace personnel. Elle semble aussi excitée que moi de partager ma chambre lors de ce court séjour. Dormir dans une auberge est une première pour nous deux.
L’intérieur de l’établissement, chaleureux, bien que rustique, est entretenu avec efficacité. J’en apprécie la propreté tandis que nous montons via un escalier reluisant jusqu’à ce que Brie ouvre la porte. Un sourire se dessine sur mon visage à la minute où j’entrevois l’agréable petite pièce. Les rideaux à carreaux rouge et blanc, le mobilier en bois simple, robuste, forment un tout confortable. La tentation est trop forte, c’est d’un bond que je m’étale sur le grand matelas moelleux à souhait en gloussant. Le plafond duquel pend un lustre en verre poli capte toute mon attention jusqu’à ce que j’entende Brie s’affairer.
Dans le coin opposé de la pièce gît un plus petit lit tout aussi bien décoré,contre un mur en brique, un lavabo surmonté d’un miroir. Derrière une porte, je devine les commodités.
La fatigue est intense, je n’ai qu’une envie, me débarbouiller avant de rejoindre les bras de Morphée.
— Interdiction de s’endormir, Votre Altesse ! me prévient Brie, un sourire dans la voix.
Un faux ronflement pour seule réponse, ma nouvelle amie ne trouve d’autre stratagème que d’ouvrir en grand l’étroite fenêtre. Je frissonne.
— D’accord, d’accord, je me lève. Inutile de risquer l’hypothermie.
— Nous sommes attendues pour le dîner. Vous n’êtes pas sans savoir que le roi ne tolère aucun retard.
Après nous être rafraîchies, nous rejoignons la pièce principale sans une once d’énergie. À notre arrivée dans la salle à manger, nous retrouvons l’intégralité de nos gardes occupés à boire avec enthousiasme. À leur opposé, les deux souverains ainsi que le prince ont pris place dans l’attente de notre venue. Je ne peux décemment pas abandonner Brie avec les autres soldats. Sans lui laisser le choix, j’attrape sa main l’invitant à me suivre.
— Votre Majesté, Brie étant la seule femme parmi les employés, accepteriez-vous qu’elle dîne en notre compagnie ? demandé-je.
D’un air dédaigneux, mon père jette un regard à Brie, une moue dégoûtée sur le visage.
— Aubergiste ! Installez un couvert dans ce coin ! Hors de question de souper avec cette souillon !
Brie reste muette, hoche le menton sans broncher. J’enrage, écœurée par son comportement supérieur, pourtant il aurait pu proposer pire, alors, c’est en le remerciant que je prends place à sa table.
Le repas me surprend par sa qualité. Les produits sont frais, les préparations goûteuses. Je dévore l’intégralité de ce qu’on nous apporte pour le plus grand plaisir du propriétaire des lieux, tandis que Nail redemande une assiette de chaque plat qui nous est servi. Bien loin des conversations des deux monarques, je ne rêve que d’aller me coucher. Malheureusement, ce dîner semble traîner en longueur, aussi, je soupire d’aise lorsque l’on m’autorise enfin à quitter la table.
Je pense sombrer dans le sommeil avant même que ma tête ne touche l’oreiller. Lorsque Brie me secoue dans le but de me tirer du lit le lendemain, c’est difficile.
— Enfin, Brie. Le jour n’est pas encore levé !
— On nous attend pour le petit-déjeuner, nous partons dans la foulée, hâtez-vous, s’il vous plaît, je vous ai laissé dormir autant que possible !
Jamais Christin n’a démontré autant de délicatesse à mon égard. Touchée par sa gentillesse, je cède à ses prières en sautant du matelas.
Malgré l’heure indue, le café chaud ainsi que les énormes tartines de confiture qu’on nous propose sont vite engloutis. Je rêve de pouvoir regagner le lit, de rester dans cette auberge pour quelques heures supplémentaires. Pourtant, à peine ai-je fini ma tasse qu’on me pousse vers la calèche.
Une autre journée de voyage nous attend. Comme une nouvelle habitude, l’épuisement et le manque de sommeil me permettent de somnoler durant une partie du trajet, par chance, la nausée s’amenuise peu à peu. Notre prochaine étape retient toute mon attention, le dernier village appartenant à la cité de Slore, celui qui gît au pied de la barrière d’Utlendoro, ces montagnes que j’admire chaque matin depuis ma chambre.
À mesure que nous approchons, l’air se rafraîchit encore, pour la première fois de ma vie, je me trouve face à un paysage recouvert par la neige. La tentation est trop grande. J’ouvre la petite fenêtre de la calèche, cherche à recueillir ces gros flocons bien gras, si blancs, dans le creux de ma main. Le sourire béat de Brie accompagne le mien dans un gloussement enfantin. Malheureusement, l’attraction est de courte durée. Mon père claque sèchement le haillon manquant de m’y coincer les doigts. À en croire les yeux écarquillés d’effroi de mon amie, je comprends qu’elle découvre la violence du roi pour la première fois. C’est rapide, il ne faudrait pas qu’elle attire l’attention, pourtant j’ai le temps d’apercevoir la peur au fond de ses prunelles. De façon délicate, j’attrape ses doigts dans les miens, lui témoignant une assurance par laquelle je ne brille pas, mais qui lui est nécessaire au moment où je la lui offre. Nous essayons d’être le plus discrètes possible afin de ne pas aimanter le regard de mon père malgré l’envie débordante de découvrir les paysages enneigés. Par chance, un arrêt s’impose dans le but de permettre aux chevaux assoiffés de s’abreuver.
Brie et moi n’hésitons pas avant de sauter de la calèche dans le but d’explorer l’extérieur. Émerveillées par les traces que laissent nos pas dans la poudre blanche, par les flocons déposant de jolis cristaux sur nos manteaux, dans nos cheveux. Le doigt tendu, je parviens à attraper un minuscule bijou glacé sur la pulpe de mon index.
— C’est magnifique, murmuré-je.
— Princesse, jamais je ne vous remercierai assez pour cette opportunité, chuchote Brie dans le creux de mon oreille avec une émotion palpable.
C’est court, trop court. J’aurais pu rester des heures à jouer avec la neige, la sentir, l’entendre crisser sous mes pas. Néanmoins, devoir n’a jamais rimé avec plaisir, n’est-ce pas ? Je ne traîne pas. Le ciel se couvre, je surprends les regards inquiets des gardes quant aux flocons qui s’épaississent, se multiplient. « Si nous n’arrivons pas avant la nuit, nous pourrions être bloqués dans la forêt ». La menace muette de mon père oblige à presser le pas des chevaux.
Non sans mal, nous parvenons devant cette deuxième auberge au moment même où le soleil décline. Le silence des soldats est lourd de soulagement. Aucun membre du personnel ne nous accueille à l’extérieur cette fois-ci, il faudrait être fou vu la température ambiante. Les visages des hommes qui voyagent sur les montures sont bleuis par le froid.
Notre arrivée étant tardive, le repas nous est servi dès notre entrée. Ce qui pourrait n’être qu’une simple soupe semble redonner vie à chacun d’entre nous. Là encore, le festin est excellent. Une fierté à l’égard de mon peuple me submerge. Mon père devrait avoir honte de son attitude.
La chambre est aussi confortable que la précédente. Cependant, malgré l’âtre et les nombreux édredons, le froid m’empêche de m’endormir.
— Brie ! Rejoins-moi afin que nous puissions nous réchauffer.
— Oui, Votre Altesse.
— Mon Dieu, tu es glacée !
— Le feu est loin de mon lit... répond-elle en claquant des dents.
Ses vêtements ne sont pas aussi chauds que les miens, je suis embarrassée de ne pas l’avoir remarqué avant. Ne tenant plus compte des convenances, j’attrape mon amie dans mes bras. Sous une montagne de couvertures, nous parvenons enfin à nous réchauffer puis à fermer les paupières. Le réveil est toujours difficile. Les nuits courtes, les journées inconfortables me confirment mon manque d’expérience en la matière. Un coup d’œil à la lucarne m’apprend que le soleil pointe à peine et que la neige a cessé de tomber. Pourtant, les bouts de nos doigts et de nos nez sont congestionnés. J’enfile ce que je possède de plus épais, pose d’office un châle en laine sur les épaules de Brie.
— Ce n’est pas à moi, Votre Altesse.
— Il gèle, je n’en ai pas l’utilité. Prends ça comme… comme le cadeau d’une amie.
En grelottant, elle s’enroule dans mon habit un sourire dessiné sur les lèvres. Un solide petit-déjeuner nous est servi, je ne crois pas avoir jamais eu aussi faim de toute ma vie. Les paysages qui nous rapprochent d’Apophère sont fantastiques, tout est recouvert d’une épaisse couche de neige qui ralentit le pas des chevaux, et augmente mon bonheur.
Les montagnes sont plus impressionnantes de près, en plein jour. Le soleil levé depuis peu n’atteint pas encore leur cime, donnant un aspect irréel au spectacle. J’aimerais pouvoir graver ces images afin d’avoir le loisir de les observer à l’infini.
Peu à peu, nous avançons vers la frontière menant au but de notre périple, mon excitation s’accroît. Je peux déjà apercevoir les changements de décor, l’air, lui-même, possède une saveur différente. Andral brille par son silence, m’octroyant une pause appréciée. Il a le nez dans des documents depuis notre départ. Si la nouveauté me happe de toutes parts, je me restreins. Comment expliquer à mon père la façon dont j’arrive à déchiffrer ce qu’il parcourt alors que lire m’est interdit ? J’occulte sa présence, me perds dans la contemplation des forêts que nous traversons.
— C’est la frontière ? m’exclamé-je.
Mue par la curiosité, j’ai, un instant, oublié qui m’accompagnait dans la calèche. Aucune réponse.
Le convoi s’arrête devant un immense portail de bois. Si j’en crois les uniformes, les soldats sloriens gardent un côté de la barrière, ceux d’Apophère l’autre côté. Mes interrogations volent du côté de leurs relations. S’entendent-ils bien ? S’ignorent-ils ? Ont-ils des ordres à ce sujet ? Si mon père n’était pas fou, peut-être pourrais-je lui demander de m’instruire. C’est si frustrant ! Je tente de capter des bribes de conversations. Toutes fenêtres fermées, c’est assez compliqué. Néanmoins, notre attente est de courte durée. J’observe, comme une assoiffée, l’accès s’ouvrir sur un paysage inhabituel.
Bien que l’hiver soit présent de ce côté de la barrière comme de l’autre. Aucune trace de neige. Nous pénétrons sur les terres de nos hôtes via une immense forêt de châtaigniers dont l’odeur caractéristique met les sens en éveil. J’épie les environs, avide de chaque brindille, du moindre animal inconnu jusqu’alors. Le bruit des pas des chevaux sur les feuilles tombées au sol couplé à ce paysage merveilleux me plonge dans une bulle de bien-être. Brie, qui paraît aussi excitée que moi, tente de demeurer silencieuse, les yeux brillants de reconnaissance. Aujourd’hui est différent. La proximité avec le château d’Apophère nous octroie une pause plus longue et bien méritée. Ainsi, après un en-cas grignoté quelques heures après notre départ, nous approchons de notre ultime point de chute. Le paysage n’est que forêt jusqu’à l’auberge en question. Bien qu’elle soit magnifique, je meurs d’impatience de découvrir le reste de ce pays qui m’est inconnu. Quand je pose le pied au sol, la calèche ne s’est pas encore immobilisée. Andral pourrait me battre pour ce comportement infantile, pourtant à l’heure qu’il est, tout ce qui m’importe se trouve à l’extérieur de ce véhicule sordide alors je poursuis ma quête.
— Nail, accepteriez-vous de m’emmener visiter les environs ?
— Avec plaisir, Princesse.
Je surprends l’air satisfait des deux rois. Mon père devait s’attendre à ce que je lui donne du fil à retordre face aux prétendants. Il n’a aucune idée de ce qui se prépare dans son dos.
J’aimerais que Brie nous accompagne, qu’elle partage cette escapade bienvenue. Malheureusement, dans le monde qu’a bâti Andral de Calligre, tous n’ont pas les mêmes droits. Les lèvres pincées de déception, j’observe ma seule amie porter les lourds bagages avant de disparaître derrière les portes de l’auberge.
— Notre territoire comporte une côte rocheuse d’un côté, une plage de l’autre.
Je sursaute, ayant négligé sa présence.
— Le château est tout proche de l’eau. Par ici se trouvent les falaises. Vous venez ? continue-t-il, sourd à mes pensées sombres.
— Nous n’avons pas la chance de posséder de plage à la cité de Slore.
— Vous paraissez déçue.
— Je m’attendais à découvrir des paysages inconnus.
— Oh ! vous allez être surprise, dans ce cas.
En effet, si je suis habituée à une étendue calme depuis toujours, ce qui se trouve face à moi me cloue sur place. J’avais oublié que le territoire d’Apophère siégeait entre mer et océan. Le côté plage donnant sur la mer blanche, c’est à un véritable déchaînement que j’assiste à présent.
Les falaises sont monstrueuses, abruptes, un accident serait impardonnable. Les vagues se fracassent sur la roche avec violence ! C’est à la fois effrayant et magnifique. Une impression de vivacité me soulève ! Laissant mes cheveux fouetter mon visage face aux bourrasques venues du large. Sans m’en rendre compte, je m’approche du précipice, perdue dans ce décor incroyable.
— Nail ! Rejoignez-moi ! C’est fantastique !
Absence de réponse, il est figé sur place au bord du chemin. Délaissant la vue miraculeuse, j’endosse ma cape de bonne épouse en devenir avant de le retrouver. Les yeux écarquillés, il tremble comme une feuille.
— Nail, tout va bien ? Vous avez froid ?
Il secoue la tête, l’air penaud, redresse son visage désolé, avant de se confier.
— J’ai une peur bleue du vide. Approcher de l’océan d’Orluire m’est impossible.
— Vous êtes en sécurité, la falaise est à huit bons mètres de nous.
— Mais le vent… le vent pourrait nous happer, murmure-t-il, éteint.
Le choc de sa confession provoque une ondulation dans ma cage thoracique, je dois alors me retenir de ne pas éclater de rire. Comment un roi pourrait-il prendre des risques pour son peuple si une simple brise parvient à le paralyser ? Je me secoue, j’ai un rôle à jouer dans cette mascarade, n’oublions pas l’avenir.
— Ce n’est rien Nail, allons arpenter le sentier, c’est si beau ici aussi. Vous m’accompagnerez sur la plage quand nous serons au château, ce sera moins dangereux.
À son soulagement, j’étouffe un soupir agacé. C’est difficile d’éviter de juger une personne lorsqu’on doit évaluer la position d’un futur monarque. Nous passons le reste de l’après-midi à errer dans les champs, bien en sécurité sur les chemins de terre. L’incident est vite oublié, car tout ce que je découvre m’éblouit. Malgré tout, l’épuisement s’impose à nous après un tel voyage, le vent n’a cessé de nous achever.
Parvenus à l’entrée de l’auberge, je n’ai qu’une chose en tête : me détendre dans un bain brûlant. Je jette à peine un coup d’œil au lieu qui m’accueille, pressée de dépeindre à Brie ma merveilleuse promenade. Néanmoins, tandis que j’entre dans notre chambre, elle essuie son visage humide de larmes. Je reste interdite sur le pas de la porte, hésitant à la questionner. Je ne possède pas les mots adéquats, on ne m’a jamais appris à consoler. J’agis donc tel que j’aurais voulu être traitée lors de mes nombreux chagrins, j’envoie balader la bienséance et attrape mon amie au creux de mes bras. Un rire caché au sein d’un sanglot résonne.
— J’aurais tant aimé pouvoir me balader à vos côtés.
— Il y en aura d’autres, Brie, je te le promets.
— Ce n’est pas juste pour la promenade que je pleure, c’est notre condition. Quel horizon m’attend d’après vous ? Se soumettre à l’autorité d’un homme si tant est que l’un d’eux m’accepte ? Me soumettre aux règles, aux lois, à la supériorité. Voilà ce que mon avenir me réserve : obéir, subir, et surtout, surtout me taire.
Je devrais pleurer avec elle, la consoler par des mots choisis, pourtant je reste muette, laisse fleurir un sourire sur mon visage en comprenant que Brie est déjà bien plus qu’une servante, ma première amie. Quelle que soit notre condition, en tant que femme, notre destinée est gardée sous la clef des hommes, qui qu’ils soient. Si j’ai bien l’intention de tenter une évolution des mœurs, je préfère passer sous silence mes projets à long terme.
— Je t’ai rapporté des immortelles. Il en existe plusieurs sortes, celles qui poussent sur les falaises calcaires, comme ici, ont des propriétés intéressantes en plus d’être jolies.
— Elles sont splendides. Comment connaissez-vous leurs vertus?
Je meurs d’envie de me confier, je choisis pourtant de me taire encore un peu. En haussant les épaules, je m’épanche sur le pouvoir des fleurs.
— Celle-ci peut soigner. En cataplasme, elle apaise les brûlures ou même les piqûres d’insectes.
— Il nous en faut plus !
— En tisane, elle a des pouvoirs magiques, régénère le corps, annihile les maux.
— C’est de la sorcellerie, Princesse !
— C’est un peu ça, oui. Tu veux bien exaucer l’un de mes vœux, Brie ?
— Tout ce que vous demanderez.
— J’aimerais beaucoup que tu m’appelles par mon prénom dorénavant.
Je ne suis pas experte en relations humaines, encore moins en amitié. Pourtant, après un dîner requinquant, alors que Brie s’installe dans le même lit que le mien, après qu’elle m’a narré le décès de ses deux parents, je sais que je viens de me créer une amitié, une vraie.
— C’est ma tante qui m’a recueillie après leur disparition. Elle est aide-cuisinière. Depuis mes dix ans, je travaille donc pour l’homme qui m’a pris ma famille.
— Je suis désolée, Brie. J’espère que ton époux te rendra heureuse.
— Je n’aurai jamais d’époux. Pour prétendre à un mariage, on a besoin d’une dot. N’ayant ni père, ni frère, ni oncle, je suis vouée à stagner dans ma condition.
Je cherche, je me décarcasse afin de trouver les mots justes censés la rassurer. Pourtant, je dois me rendre à l’évidence. Bien que l’idée me soulève le cœur, le rêve le plus ambitieux d’une femme reste de prendre un époux, qu’on soit orpheline ou bien fille d’un puissant roi.
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