Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 23

 

 

Le lendemain matin, je suis tirée du sommeil par une multitude de sons aigus désagréables. À moins que ce ne soient des cris de joie… féminins. Après avoir passé une plaisante soirée en compagnie de Cameron, Jasper, Elias ainsi que Frédéric, nous nous sommes couchés si tard que j’ai eu peur qu’il ne soit bientôt le moment du repas.

Pendant des heures, Cameron est resté assis à mes côtés, une main posée sur le dossier juste derrière mes épaules. Des regards complices nous ont parfois surpris dans notre hilarité. Que penser ensuite du baiser qu’il a abandonné à l’orée de mes lèvres en guise de bonne nuit ? Il a duré si longtemps que j’ai senti le poids de sa bouche sur ma peau des heures après. Est-ce bien raisonnable d’avoir fermé les yeux pour en apprécier la saveur au lieu de le repousser ?

Fini de rêver, dans un soupir, je me lève afin de me préparer en vitesse. Je choisis une nouvelle robe commandée par mère, aux couleurs de ma maison, cette tenue rouge et noir est aussi la plus chaude de mes toilettes. La dentelle sombre ornant le haut de mon cou ainsi que le tour de mes poignets met en valeur la blancheur de ma peau. J’espère que Cameron appréciera.

Après avoir pris mon manteau, je risque un coup d’œil par la fenêtre afin de tenter d’identifier l’auteur de mon réveil. Le prince s’y trouve, entouré de plusieurs personnes qui me sont inconnues. La curiosité l’emportant, je loupe le petit-déjeuner, file à l’extérieur dans le but d’aller me présenter. 

— Tu m’as tant manqué, Cam’ ! s’insurge une intonation féminine. 

— Je ne suis parti que depuis quelques jours, Diane ! répond Cameron, un rire contenu dans la voix. 

Lorsque je parviens près du groupe, une grande rousse est pendue au cou de mon prince. Les mains de Cameron, elles, sont posées lascivement autour de la taille de la jeune femme dans une attitude familière. Le choc me cloue sur place. Se pourrait-il qu’il ait déjà une compagne ? Serait-ce la raison pour laquelle il a repoussé toutes ses prétendantes jusqu’ici ? Refusant qu’on me confonde avec une espionne, je m’avance à tâtons, le cœur battant à tout rompre.

La chance n’étant pas de mon côté, c’est Diane qui me repère en premier. Je ne manque aucun des gestes qu’elle effectue de manière à me déstabiliser. Son sourire en coin, son regard hautain, sa façon de rapprocher son corps de Cameron… Lorsqu’elle pousse le vice jusqu’à se pencher avec volupté vers lui pour lui susurrer des mots inintelligibles aux autres, Cameron se redresse, la scrute et, pendant quelques secondes, je crois qu’il va l’embrasser. Je me racle la gorge dans le but d’annoncer ma présence, si cela éloigne le prince de son amie, ce n’est que coïncidence. S’il lâche la jolie rousse en vitesse maintenant une distance respectable, c’est qu’il souhaite me cacher un élément. Je déchante. Je le trouvais presque parfait, aujourd’hui, je prends conscience de ma naïveté. 

— Ah, Ava, bonjour. Je vous présente mes amis. Ils vivent en ce moment du côté nord du territoire, ils ont tenu à venir nous rendre visite pour vous rencontrer. 

Chacun m’accueille avec bienveillance. Tous sauf Diane qui, elle, me scrute avec dédain, se permettant même un ricanement. 

— Les rumeurs sont bien fondées. Prenez le soleil Ava, vous êtes aussi pâle qu’une morte, me lance-t-elle en gloussant, provoquant quelques éclats gênés parmi les amis de Cameron. 

Je fulmine, reste muette d’indignation. J’ignore ce qui m’agace le plus. Qu’elle soit pendue au cou d’un prince censé être disponible ? Qu’elle se montre désagréable avec moi sans même me connaître, ou bien qu’elle m’insulte, le tout sans tenir compte de mon titre ? Cameron se contente de baisser les yeux en secouant la tête de gauche à droite. Lâche. Voilà un qualificatif qui ne convient pas à un roi.

L’intelligence est ce que je dois mettre en avant. Je décide alors d’ignorer ma prochaine cible, pour le moment.

— Bonjour, excusez-moi pour le retard, nous nous sommes couchés tard hier. Je suis ravie de faire votre connaissance.

— Bonjour, Princesse. Nous sommes les amis de Jasper et Cameron. Nos parents ont toujours été proches du royaume, nous nous côtoyons donc depuis notre plus jeune âge, m’informe un homme courtois.

— Énoncé ainsi, ça ne nous rajeunit pas. Heureux de vous rencontrer, princesse Ava, répond un autre.

J’apprécie que chacun garde une attitude correcte sans jouer un rôle, j’ai tout de même du mal à me concentrer sur les conversations, entrecoupées par le rire grinçant de Diane. Elle n’affectionne ni ma présence ni le fait que ses amis soient aimables avec moi.

Pour mon plus grand soulagement, Jasper me sauve en nous rejoignant, accompagné de sa fidèle bonne humeur.

— Un pique-nique, ça tente quelqu’un ? propose-t-il.

— Pardon ? m’étonné-je.

Le froid est si mordant que je me permets de lui faire répéter, pensant avoir mal compris. 

— Oh ! Pauvre fille, vous ignorez ce qu’est un pique-nique, n’est-ce pas ? Ah, mais quelle sotte ! J’oubliais que vous n’avez pas d’amis dans la cité de Slore, vous n’avez sans doute jamais eu personne avec qui partager un tel moment ! 

— Tais-toi, Diane ! Personne ne te demande ton avis, ici, la coupe Jasper les sourcils froncés. 

Retenir une remarque acerbe devient de plus en plus compliqué. J’imagine que la jalousie motive son attitude à mon égard, pourtant rien n’excuse son manque de respect ni le silence de Cameron face à ses attaques. Je suis vexée. Tout d’abord parce qu’elle a raison. Bien que je sache ce qu’est un pique-nique, je n’en ai jamais partagé avec personne. Je n’ai pas d’amis, c’est vrai, et ma famille... Bref. Mais ce qui me heurte par-dessus tout, c’est l’absence de réaction du prince aîné. En la laissant œuvrer, il encourage cette cruche à me dénigrer.

— Vous avez peur d’avoir froid, Ava ? s’inquiète Jasper.

— Je dois l’avouer, néanmoins je ne raterai ça pour rien au monde, allons-y !

— Super ! 

Je n’ai aucune attente particulière concernant ce pique-nique. Si je n’en ai jamais partagé, je ne suis pas stupide au point d’ignorer ce en quoi cela consiste. J’aide alors au portage d’un panier, apprécie de préparer un endroit confortable en compagnie de Jasper ainsi que de ses amis. Si Cameron fait fi de ma présence, ce n’est pas le cas de sa camarade, bien trop proche de lui, qui ne manque pas une seule occasion de me mettre en difficulté. J’esquive au mieux les questions intimes, détourne ses remarques impolies. Grâce au ciel, je peux compter sur le cadet des Pedersen ainsi que les autres participants pour changer d’air. Mon humeur s’assombrit en même temps que la décroissance du soleil. J’ai l’habitude d’être reléguée de côté, moquée, pourtant je suis déçue, inquiète de la relation du prince héritier avec cette jeune femme désagréable, mais ô combien attirante.

Lorsque nous retournons au château, en fin d’après-midi, je suis si gelée que je ne sens plus mes extrémités.

Chacun se dirige vers ses appartements puis, au moment où j’esquisse un pas vers ma chambre, j’aperçois Cameron venir à ma rencontre. 

J’hésite entre le fuir ou l’affronter. Une chose est certaine, je ne lui faciliterai pas la tâche. Toute la journée, j’ai dû subir les regards, les remarques de cette femme abjecte sans que jamais il ne se manifeste. Si Jasper et les autres ne m’avaient pas entourée afin de m’intégrer au groupe, j’aurais subi cette après-midi. Je l’ignore donc, puis pénètre dans la pièce, si fatiguée que je doute d’avoir les armes nécessaires à une discussion. Me réchauffer dans un bain brûlant sera la première étape. Je profite d’un moment infini dans cette eau fumante. Temps qui me permet de réfléchir à la situation. Pourquoi ne m’a-t-il pas confié la présence de cette femme à ses côtés ? Parce qu’il est clair que la relation qui lie ces deux-là n’est pas superficielle. Je soupire. Dans quel but m’avoir demandé de me rendre en Oriasa ? Pour quelle raison tenter de me charmer ainsi ? 

Pour couronner le tout, le dîner s’avère pénible. Les parents de Cameron qui connaissent, bien sûr, toutes les fréquentations de leurs fils les estiment, surtout Diane. Ils ne tarissent pas d’éloges sur sa bonne mine, ses progrès en musique. Le visage qu’elle montre ce soir pourrait me pousser à l’apprécier, moi aussi. Sa taille élancée, ses formes alléchantes, ses longs cheveux roux bouclés, ses grands yeux verts ainsi que son sourire étincelant sont hypnotisants. En effet, à ses côtés, on pourrait croire que je suis malade.

Je surprends même Martin l’admirer avec du désir dans ses prunelles. Lorsque ce dernier perçoit mon malaise, il essaye de se détacher de son attraction, pourtant je ne suis pas dupe. Il n’a pas été témoin de son affront à mon égard un peu plus tôt, il a le droit à la façade lisse, douce de cette petite hypocrite.

Plus que son double jeu, c’est l’attitude de Cameron qui me perturbe.

Si on met de côté le fait qu’il ait laissé son amie me ridiculiser toute la journée, son visage, ce soir, ne peut pas mentir. Il est plus détendu, plus souriant que je ne l’ai jamais aperçu en deux semaines. Tous ces éléments me désarment. J’ai besoin de savoir si nous avançons dans la même direction ou si mes efforts pour épouser le bon prince sont vains.

De toutes mes forces, je tente de jouer mon rôle, celui qu’on attend de moi. Pourtant à la vue de Martin qui se perd dans les conversations en compagnie de sa voisine de table, à son air hypnotisé, je perds espoir. Si je me réjouis pour lui, car l’intérêt paraît partagé, je me sens plus trahie encore et la solitude m’engloutit. 

J’aurais besoin de me confier à un ami, mais avant tout, il faut que Cameron mette les choses au clair avec moi. Une fois le repas terminé, chacun retournant dans ses appartements, je décide de confronter le prince.

— Oh non, Ava, ne partez pas, j’ai prévu une anecdote devant l’âtre ! supplie Jasper alors que je parviens à la porte dans le but de sortir.

Parce qu’il est ma bulle d’oxygène depuis mon arrivée en Oriasa, j’accepte à contrecœur.

Diane se tait. Fait étrange. Les adultes s’étant retirés, il ne reste que Jasper, Cameron ainsi que leurs amis devant le feu de cheminée réconfortant.

— Il était une fois, lors d’un soir secoué par une terrible tempête, l’histoire d’un paysan à bout de souffle… commence Jasper.

Le jeune prince est un orateur impressionnant, il pourrait jouer du théâtre sans même se forcer. En dépit de mes préoccupations, je ne peux m’empêcher de rire avec les autres.

— Désolé, je vous quitte, la fatigue me rattrape, annonce Cameron alors que la narration n’est pas terminée.

Je tente un contact visuel afin d’y trouver une invitation au dialogue, cependant, Cameron se contente de me souhaiter une bonne nuit. Comme si la journée avait été quelconque, comme si tout allait bien, sans geste perturbant cette fois-ci. J’hésite à le rejoindre dans le couloir, afin de forcer une discussion.

— Oh, je te suis Cam’, je n’osais pas partir avant la fin, mais je ne tiens plus, s’exclame Diane.

Le sourire qu’elle m’adresse pourrait passer comme amical si je n’avais pas subi son courroux un peu plus tôt.

Mon humeur s’assombrit encore, Jasper met tout en œuvre afin de me divertir. Je lui en suis reconnaissante bien que la situation me dépasse et me laisse perplexe.

— Ne prenez pas les apparences pour ce qu’elles paraissent demeurer, Ava, conseille Jasper alors que mon regard traîne dans le vide depuis quelques longues secondes.

Je pince les lèvres.

— C’est difficile.

— Je comprends. Pourtant, il y a des éléments que vous ignorez, des choses que Cameron ne peut vous divulguer si tôt, poursuit-il. Tentez de croire en sa bonne foi.

— C’est impossible, murmuré-je.

— Alors, peut-être pouvez-vous croire que je ne vous mentirai pas, moi ?

Je souris enfin. Oui, Jasper semble avoir gagné ma confiance en plus de mon estime. Je prends conscience que les jeux de pouvoir sont bien plus compliqués que ce à quoi on m’a préparée. Il ne s’agit pas seulement de charmer, mais de prouver ce dont je suis capable, l’épouse que je peux devenir.

Finalement, je délaisse le groupe, décidée à demander des explications à Cameron. Le silence est mon unique compagnon, que ce soit dans les longs couloirs ou même face à la porte du prince aîné. Je frappe dans l’espoir qu’il vienne m’ouvrir, mais n’obtiens aucune réponse. Dépitée, je rebrousse chemin, jette mon dévolu sur la seule personne à même de m’écouter, me conseiller ici : Martin. Une fois devant sa chambre, je me fige. Les rires d’une femme résonnent. Il semblerait que Martin ait, lui aussi, trouvé une occupation plus fascinante ce soir. Encore une fois terrassée par ma solitude, je gagne mes appartements, le moral au fond des souliers. 

Ma nuit est agitée, l’inquiétude que je ressasse me pousse à me confier au principal intéressé. Bien résolue à briser la glace, j’attrape mon courage à deux mains. Cependant, la journée défile sans qu’aucune occasion ne se présente. Lassée de lui galoper après, de devoir presque imposer ma présence afin qu’on me remarque, je finis par aller m’asseoir dans un des petits salons. Est-ce cette existence qui m’attend avec Cameron ? Aurais-je inventé nos moments de complicité passés ? Mon bonheur a-t-il une place dans l’équation du regain de mon peuple ? Peut-être devrais-je accepter que ma vie demeure solitaire, malheureuse plutôt que de courir après une utopie.

Dans cette jolie pièce vide, un feu brûle. Là, tout près de la cheminée, repose une harpe. La mélancolie me submerge, j’en caresse les cordes, tentant de mettre en pratique les rares leçons que Andral m’autorisait à recevoir. Emportée par les douces notes, je m’isole dans cette bulle de musique, n’entends pas la personne arriver dans mon dos. 

— C’est un air si triste ! Quelque chose vous aurait-il contrariée ? m’interroge Diane. 

Je soupire sans apporter de réponse. 

— Si vous vous sentez de trop, c’est normal. Vous l’êtes, après tout ! continue-t-elle. 

C’en est trop, autant jouer cartes sur table.

— Pourquoi agissez-vous ainsi, Diane ? Depuis la première seconde, vous n’avez cessé de me blesser, affirmé-je avec calme. 

— Cameron est à moi ! Nous nous fréquentons depuis notre adolescence, il a toujours été prévu que nous nous unissions. Pourquoi croyez-vous qu’il n’est pas encore marié ? Il est hors de question que je cède ma place à une petite arriviste dans votre genre ! 

— Je n’avais aucune idée de votre existence, si je l’avais su, je n’aurais pas accepté son invitation.

— Il ne vous a pas conviée. Vous vous êtes imposée sans même lui demander son avis ! crache-t-elle. 

— Il semblerait qu’il ait des secrets pour vous aussi, supposé-je. 

— Pensez ce que vous voulez, vous n’êtes pas du tout son style de femme, de toute façon. 

— Vous savez Diane, notre rôle ne nous permet pas de nous unir avec la personne qui nous attire ou que nous aimons. Malheureusement, les devoirs passent avant nos envies. Vous avez peut-être raison, néanmoins, si un prince a des intérêts à épouser une princesse, il l’entreprendra qu’elle lui plaise ou non. 

Alors que la peau de Diane se transforme peu à peu sous mes yeux, rosissant de façon non uniforme ses jolies taches de rousseur, je sors de la pièce la tête haute. Fière de ne pas m’être emportée.

Je ne me battrai pas pour un homme. Je me démènerai pour mon peuple, néanmoins je désire connaître les règles du jeu avant de fournir tous mes efforts. Effectuer ce voyage, avec tout ce que cela comporte, avait un but. Si Cameron n’est pas libre, cet objectif n’existe plus. Je suis fatiguée de devoir m’acharner tout le temps. Certes, Cameron est agréable à observer, il est bel homme, il peut même se montrer délicieux. Qu’importe, ce que je retiens, c’est qu’il est un bon prince et deviendra un excellent roi. J’œuvre pour sauver mon peuple, pourtant si son dessein n’est pas de s’unir à moi alors, qu’est-ce que je fiche ici, bon sang ?

Le repas du soir est un gouffre de solitude. Martin est tout à son rôle, Jasper profite de ses camarades, de ses parents. Cameron agit comme un ami irréprochable, je mentirais en affirmant qu’il m’ignore. Il est charmant, bien que moins concerné par une probable alliance. Quant à Diane, elle ne cesse de me lancer des regards meurtriers. Si bien que lorsqu’arrive le dessert, je suis proche du point de rupture.

— Veuillez m’excuser, la fatigue me rattrape. Bonne nuit à tous, expliqué-je poliment.

Si les monarques se montrent déçus, il apparaît qu’ils sont les seuls impactés par mon départ précipité. Pourtant, hors de question que j’aille dormir, je n’ai qu’une idée en tête : demander des explications à Cameron. Je patiente un long moment assise sur le siège moelleux qui trône près de mon lit, réfléchissant à un discours efficace avant d’aller à sa recherche.

Devant sa chambre, je frappe des dizaines de fois. Agacée, je pousse le vice jusqu’à tenter d’y pénétrer.

— Cameron ? C’est Ava, m’annoncé-je.

Vide. Pas de prince au sein de ses appartements ni dans la salle des gardes ou même dans le petit salon. Je commence à désespérer de le trouver, lorsqu’en passant devant la bibliothèque, j’entends sa voix. La main sur la poignée de la porte laissée entrouverte, je me fige. Il n’est pas seul. 

— Une fois que tu les auras tués, elle et son père, tu seras à la tête d’un territoire si important que ton pouvoir sera immense. Nous pourrons alors réaliser notre rêve de nous unir enfin, soupire Diane. 

Le souffle coupé, l’information que je perçois a du mal à trouver une logique dans mon esprit. Je refuse de croire en une cruauté aussi vile chez Cameron. Pourtant si les mots peuvent avoir plusieurs sens, ceux dont je viens d’être témoin n’en ont qu’un.

Serais-je si naïve ? Cameron jouerait un rôle depuis le début de notre rencontre ? Dire qu’on me l’enseigne depuis ma plus tendre enfance. Comment ai-je pu croire que je pouvais plaire à un homme tel que lui ? Seul le pouvoir importe, les territoires ! Je savais que j’étais tombée sur plus fort que moi, plus fort que mon père lui-même !

Je n’entends pas la réponse de Cameron, un bourdonnement sourd a pris place dans mon cerveau embrumé par le choc. Pendant quelques secondes, je m’imagine les surprendre, demander des comptes, les dénoncer. Je renonce, les forces m’échappent. Ravagée, je me rue vers ma chambre, m’adosse au battant de la porte, une fois cette dernière verrouillée. Je glisse au sol jusqu’à m’y retrouver assise, les genoux contre la poitrine, les larmes comme unique compagnie. La déception est intense, dévastatrice ! Les sanglots qui me secouent sont muets.

— Idiote ! Idiote ! Idiote ! Te laisser avoir non pas par un, mais par deux hommes ? Tu n’apprends donc jamais rien, Ava !

Tout ça était trop beau. Un prince parfait, un royaume parfait, le bonheur à venir pour mon peuple. Maintenant quel choix me reste-t-il ? Nail qui ne m’aime pas ? Dièz ? Tandis que sa propre sœur m’a prévenue de me méfier de lui ? Adrian qui n’a pas mis deux semaines avant de m’agresser ? Quel prince parviendrait à offrir un peu d’espoir aux Sloriens alors qu’aucun d’eux ne paraît capable de m’en montrer ne serait-ce qu’une lueur ? Par-dessus tout, ma vie est-elle réellement en danger ?

Alors que mes larmes se tarissent enfin, je prends conscience d’une chose, si Cameron a un objectif, il me semble qu’il sera prêt à tout pour y arriver. M’épouser puis tous nous tuer afin d’hériter de mon royaume, d’accroître son pouvoir ? C’est ingénieux. Inadmissible à percevoir pour moi, mais brillant.

De la détermination, j’en suis remplie moi aussi. Hors de question de demeurer la victime dans cette histoire. Cameron m’a manqué de respect, m’a forcée à admirer sa réussite dans le but de me plier à ses volontés avant de m’éliminer. Soit. Je ne lui faciliterai pas la tâche. Notre départ est prévu dans trois jours ? Nous rentrerons demain. Qu’importent les apparences, la bienséance. Je suis la princesse de la cité de Slore, le prince d’Oriasa aura un adversaire à sa taille, je me le promets.

Je ne ferme pas l’œil de la nuit. Aux aurores, je suis prête, mes bagages bouclés. Quand le personnel pénètre dans la salle à manger, je sirote déjà une tasse dans un silence glacial. Patiemment, j’attends que Martin se montre afin de lui annoncer ma décision. Un troisième thé plus tard, je perds mon calme, tambourine contre la porte de sa chambre. Lorsqu’il ouvre enfin, Martin est à moitié nu, débraillé.

— Ava ? Que se passe-t-il ? Tout va bien ? murmure-t-il.

Bouche bée devant l’image qu’il m’offre, la voix féminine que je perçois derrière lui, les cheveux roux accrochés à la barbe de son menton, je reste silencieuse. La raison de ma présence se rappelle à moi lorsqu’il m’attrape le bras tout en mettant sa chemise. De manière subtile qui ne passe pourtant pas inaperçue, mon ami me pousse dans le couloir, m’empêchant de confirmer l’identité de la femme qui garde son lit au chaud. 

— Nous prenons le chemin retour aujourd’hui, affirmé-je. 

— Le départ est dans deux lunes ! 

— Pourtant, nous partirons dès que vous serez disposés à enfiler un pantalon. Si vous désirez rester ici avec... avec la personne qui... vous attend dans votre lit, je comprendrai. Riley et William me raccompagneront. 

— Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne saisis rien. C’est assez impoli d’avancer un retour dans les circonstances qui sont les tiennes. 

À mon regard, Martin se doute que je ne plaisante pas.

— D’accord. Attends-moi dans ta chambre, j’arrive, propose-t-il finalement.

Je tourne en rond d’impatience, l’ongle du pouce de ma main gauche en sang à force de le ronger. Des voix masculines provenant du couloir me parviennent. Je me rue alors sur la porte, l’ouvre d’un coup sec.

— William, Riley ! Vous tombez bien ! Entrez, Martin arrive.

— C’est-à-dire que nous étions sur le point de sortir, répond William. 

— Nous partons tout à l’heure. 

Avant qu’un seul des gardes n’ait le temps de négocier, Martin se présente. Installés dans ma chambre rose bonbon, je récite les derniers évènements depuis le jour de ma rencontre avec Diane. 

— Cette fille est juste jalouse ! Inutile de l’écouter. Pourquoi Cameron t’aurait-il invitée dans ce cas ? demande Riley. 

— Le rôle de Cameron dépasse ses envies. S’il est dans son intérêt de s’unir à toi, il l’accomplira, ajoute Martin. 

— Cameron souhaite m’épouser, affirmé-je.

— Je n’y comprends rien, Ava.

— Ensuite, il tuera mon père, puis moi afin d’hériter du territoire de Slore.

Une main sur mon front, Martin tente de percevoir une quelconque fièvre qui me pousserait à raconter de telles sornettes. Je recule, agacée, avant de leur confier la conversation surprise dans la bibliothèque la veille au soir.

— Quel sale petit… commence Riley.

— Allez boucler vos affaires. Ava, je m’occupe de trouver une excuse, promet Martin.

Je soupire d’aise. Il est devenu nécessaire de quitter ce château. Néanmoins, ma décision est prise, j’épouserai le prince d’Oriasa. La suite restera à définir. Chaque chose en son temps, j’annoncerai mes intentions à Martin plus tard. Tout ce qui m’importe pour le moment, c’est la distance entre Cameron et moi. Une heure après avoir tiré le conseiller de mon père du lit, nous sommes sur la route. 

Le front posé contre la vitre de la calèche, j’accuse le coup.

— Je n’ai même pas salué Jasper… murmuré-je.

— L’ennemi n’a pas besoin d’être salué, réplique Martin.

— Je doute que le jeune prince soit dans la confidence.

— Ne sois pas naïve, Ava. Tout n’est question que de pouvoir, ces gens détestent ton père.

Malgré moi, mon cœur se serre. Un souvenir douloureux me rappelle que j’appréciais son aîné un peu plus encore.

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