Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)

Chapitre 20

 

Nous ne sommes pas les seuls à vouloir parcourir le tunnel de l’impossible ce matin. Au moins quatre autres calèches se préparent à effectuer le trajet. C’est plus sombre que les enfers, ce qui nous oblige à allumer nos torches en espérant qu’elles ne s’éteignent pas à cause du courant d’air qui traverse l’intégralité du boyau. L’excitation se mêle à l’appréhension, j’aperçois les chevaux piaffer devant l’entrée. Sont-ils anxieux à l’idée d’avancer à l’aveugle ? 

Selon les marchands ambulants habitués à l’arpenter, deux heures sont nécessaires avant d’enfin revoir la lumière du jour. Le parcours est oppressant, le silence domine, comme si un monstre endormi gisait là, et qu’il ne fallait pas le réveiller. Je tente de profiter de ce calme pour me reposer, en vain. Je suis si impatiente !

Lorsque le jour surgit à nouveau, je ne tiens plus en place. Mes yeux, habitués à la pénombre, ont du mal à s’adapter au soleil levant. Une fois ma vue revenue à la normale, je hoquette, le souffle coupé. Une bande de terre de deux mètres tout au plus nous sépare d’une rivière au lit étroit. Malgré notre visibilité limitée, je sais, pour l’avoir lu, qu’elle prend naissance dans l’océan. Je prie pour avoir l’occasion d’aller taquiner ces berges.

Un pont de bois large, robuste, nous permet de traverser afin d’atteindre la forêt de l’autre côté

— Arrêtons-nous, les chevaux ont besoin de se détendre, ordonne Riley.

De là où nous nous trouvons, la forêt paraît dense. Seule la végétation s’impose à la vue. Le cou tendu vers notre objectif, je trépigne d’impatience délaissant mes compagnons de voyage.

— Ava… souffle un Martin empli de lassitude en déposant mon manteau sur mes épaules.

C’est vrai, le froid est mordant. Pourtant, l’excitation qui m’anime occulte toute prudence. Un grondement met fin au silence qui nous entoure.

— Je crois que j’ai déjà faim, m’excusé-je.

— Il est heureux que tu puisses compter sur moi ! répond-il en me tendant un morceau de pain enduit de confiture.

Mon sourire avide de croquer dans cette tartine généreuse semble suffire à le contenter.

— Ché trop bon, merchi.

— Quelle princesse tu formes, plaisante-t-il en levant les yeux au ciel.

— Mon tuteur me permettrait-il la traversée de ce modeste pont ? demandé-je afin d’avoir gain de cause.

— Devant l’effort évident que vous fournissez en ce qui concerne votre diction, Votre Altesse, j’accepte avec joie.

En arpentant la passerelle, je profite d’admirer les poissons qui tentent de remonter le courant. L’eau paraît dangereuse, ne me donnant pas vraiment envie d’y tremper les pieds, sans compter que sa température doit figer sur place, je ne m’aventure pas plus longtemps pour rejoindre l’autre rive. Comme je m’en doutais, la forêt est épaisse. D’énormes sapins côtoient d’autres arbres et arbustes ne laissant qu’un chemin étroit permettant la circulation.

À mesure que nous avançons, je perçois des bruits évoquant la vie humaine, au détour d’un sentier : une nouvelle rivière.

Dans les souvenirs que j’ai des livres consultés, le palais sud est protégé par un autre cours d’eau, des villages étant disposés de chaque côté de ses rives. Nous ne devons pas être bien loin.

Il est midi lorsque nous parvenons au bord de l’« affluent vivant » : le ruisseau nous séparant du chemin du château. Nous nous y arrêtons pour le déjeuner. 

— Pourquoi m’observez-vous sans arrêt ?

— Je t’ai toujours scrutée, Ava. Seulement, la tête baissée, nul n’a conscience des gens qui nous portent de l’attention, répond laconiquement Martin.

Gênée par son regard insistant, l’interrogation a surgi sans que je ne la commande. Je le regretterais presque. S’il est vrai qu’il veille sur moi depuis mon enfance, j’aurais apprécié m’en apercevoir, ne serait-ce que pour consoler la petite fille laissée pour compte que je croyais être. Dorénavant, je m’empourpre à ce constat, dévie les yeux sans plus penser à l’attitude de mon tuteur.

L’affluent vivant est, comme son nom l’indique, mouvementé. Son lit est bien plus large que la rivière de Morgy au pied des montagnes, et le pont plus long, plus épais que le dernier. Si jamais une personne venait à tomber dans cette eau, je doute qu’il s’en sorte. C’est un bon moyen de défense, une stratégie intelligente afin de protéger le château en cas d’attaque, car, tel que nous pouvons le constater, la passerelle se rétracte grâce à un mécanisme ingénieux.

Focalisée sur ce dernier, fascinée par la complexité des rouages, je prends conscience du paysage qui se dessine autour de moi qu’une fois de l’autre côté de la rive.

— Quelle splendeur ! m’émerveillé-je.

Malgré l’hiver, pas de neige ici. Le château est plus au sud que celui dans lequel j’ai grandi. Nous pénétrons dans d’immenses prairies recouvertes de végétation. Je me surprends à espérer revoir ce lieu au printemps, afin d’admirer les différentes fleurs qui y poussent. En dépit des températures vivifiantes, le chant des oiseaux emplit chaque arbre, chaque buisson, un calme serein envahit les lieux. 

— Cet endroit paraît presque magique, vous ne trouvez pas ?

— Ça donne toujours cette impression la première fois, répond Riley.

— Vous êtes déjà venus en Oriasa ? m’étonné-je.

— En tant que soldats, nous avons parcouru nombre de continents… termine William.

Je me sens soudain si envieuse que j’en ai honte. Être un homme, être un garde, donne accès à tant de choses qu’on me refuse depuis ma naissance… D’une profonde inspiration, je repousse ma déception au loin, peut-être l’avenir me permettra-t-il d’élargir mes droits, et surtout ceux des femmes de Slore.

À mesure que nous avançons, je distingue enfin les contours du palais. En hauteur, caché derrière une forêt de sapins filiformes, il semble demeurer à flanc de falaise.

Une bonne heure supplémentaire est nécessaire pour traverser cette forêt avant de toucher du doigt l’entrée du château. Ici, pas de gardes, pas de muraille de bois. Un portail de métal ajouré fermé se trouve face à nous. À l’approche de notre calèche, l’ouverture s’active d’elle-même sur un homme à l’allure bienveillante.

— Bienvenue, Votre Altesse. J’espère que votre route a été agréable. La famille Pedersen est ravie de vous recevoir. Venez, je vous en prie. Messieurs, les écuries sont sur votre droite. Un palefrenier vous y attend.

— Le parc est splendide, me sens-je obligée de commenter.

— Vous apprécierez sans doute votre séjour, Votre Altesse.

Après que Riley et William ont confié les chevaux, nous suivons l’homme jusqu’à l’entrée principale. Une ribambelle de personnel surgit afin de s’occuper de nos bagages.

Les marches de pierre sont décorées de buissons touffus, sur la majestueuse porte d’entrée, une couronne de houx. Je suis déjà sous le charme. Nous ne sommes pas encore parvenus sur la terrasse quand l’accès s’ouvre, laissant sortir ce que je devine être la famille royale. Loin du cirque entretenu par mon père durant l’accueil d’invités, c’est en toute simplicité que le souverain, accompagné de son épouse, nous accueille. Moi qui m’attendais à des êtres froids, je suis surprise de façon agréable. Une révérence plus tard, Martin s’avance.

— Vos Majestés, nous vous sommes reconnaissants de nous recevoir sur vos terres. Je m’exprime au nom de mon roi afin de vous présenter ses excuses. De légers ennuis de santé l’empêchent de se déplacer, il vous transmet néanmoins ses amitiés.

— Allons, allons Martin. Nous savons tous les deux que ce n’est pas un problème, répond-il sans détourner son attention, un sourire franc ourlant ses lèvres pleines.

La reine, elle aussi, fixe son doux regard clair sur mon visage depuis le début. Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qu’il se passe ? Les Pedersen m’ont été décrits comme similaires à mon père. Ce que je perçois depuis mon arrivée prouve tout le contraire.

Aux côtés des monarques se tient un grand jeune homme brun, fin, aux yeux couleur miel, qui me scrute de la même façon que ses parents. J’imagine alors rencontrer le prince Cameron, celui qui m’est destiné. N’a-t-il pas un frère ?

— Entrez donc vous réchauffer, propose la reine. 

L’intérieur est chaleureux, bien plus que ma propre maison voire ma chambre. Des tableaux de la famille sont accrochés un peu partout sur les murs, je prends conscience de ma méprise.

Le garçon qui marche nonchalamment à mes côtés n’est pas Cameron, mais Jasper, le plus jeune. Si je me fie aux peintures, celui qui m’est peut-être destiné est le portrait craché de son frère en beaucoup, beaucoup plus costaud. Leurs yeux sont hypnotisants, pourtant le regard de l’aîné me donne des frissons, j’espère que le rencontrer en personne sera moins intimidant. D’ailleurs, où est-il ? N’est-ce pas pour lui que je suis ici ? 

Nous sommes conduits dans une sorte de boudoir, des boissons chaudes ainsi que des biscuits moelleux nous sont proposés autour d’un feu réconfortant. 

— Enchantés de vous avoir pour invitée, Ava. Vous ressemblez beaucoup à votre mère, m’informe le roi. 

— Vous la connaissez ? demandé-je, surprise. 

Son visage se fane quelques secondes avant qu’il ne sourie à nouveau, il hoche la tête pour répondre par l’affirmative.

Sa femme prend le relais. 

— J’espère que vous n’en voudrez pas trop à Cameron. Il a des fonctions en tant que gouverneur de la cité d’Oriasa et se trouvait au sein du château nord. Son trajet a été retardé par les conditions climatiques, il devrait arriver dès demain.

— Je comprends. Il dirige malgré son jeune âge ?

Une conversation polie s’ensuit, dans laquelle j’apprends la droiture dont démontre le fils aîné. Un frisson d’appréhension me parcourt, serai-je à la hauteur de ce futur roi ? Néanmoins, les doutes se fanent devant la gentillesse des Pédersen. Je savoure l’idée d’avoir le temps de prendre mes marques avant l’arrivée de celui que je sais déjà impressionnant.

Alors que je rêve de découvrir le reste du château, il semble que le deuxième prince m’ait percée à jour. Ne demandant l’intervention d’aucun membre du personnel, Jasper me propose une visite guidée. Après un accord silencieux de Martin, je saute sur l’occasion, servant un grand sourire au jeune homme à l’abord sympathique. 

— Vous allez beaucoup plaire à Cameron ! Je suis presque jaloux de ne pas être l’aîné. 

Je ris de sa franchise, de sa fraîcheur.

— Vous m’avez déjà conquise avec vos terres. Tout est si majestueux !

— C’est vrai, nous avons beaucoup de chance. Si mon frère ne peut être présent demain, je vous proposerai la visite d’un village. Enfin, avec votre accord et celui de votre chaperon, bien sûr, termine Jasper avec un clin d’œil taquin.

— Ce serait un immense plaisir. 

Je remercie ma bonne étoile. Les événements seraient-ils en train de tourner en ma faveur ? Calme tes ardeurs, Ava, tout n’est question que de guerres de pouvoir et d’appât ici. Essayons de ne pas donner notre confiance à un inconnu si rapidement !

Le château est adorable, on perçoit le bonheur partagé entre les murs. Tous les domestiques que nous croisons sont souriants, nous saluent sans montrer la moindre trace de peur ou de méfiance. 

— Qu’est-ce que… c’est impossible ! m’exclamé-je.

— Ah, l’oasis produit souvent cet effet ! Une simple serre permet une floraison en toutes saisons.

— C’est improbable, magnifique, cela paraît irréel ! déclaré-je en tentant de cacher au mieux les bâillements qui s’imposent à moi.

— Vous êtes épuisée ! s’esclaffe Jasper en me tirant par le bras. Venez, allons voir votre chambre. 

Le charme du prince, du même âge que moi, apaise mes incertitudes ainsi que les angoisses qui me taraudent depuis le début de notre voyage. Il semble que tout soit simple depuis notre arrivée.

Après avoir parcouru deux couloirs éclairés, nous parvenons jusqu’à une porte que Jasper ouvre pour moi. Malgré l’immense fatigue qui me terrasse, je m’extasie devant la décoration. Le beige ainsi que le rose poudré sont les couleurs dominantes, des bouquets de roses blanches provenant sans doute du patio sont disposés dans des vases à plusieurs endroits de la pièce.

Sur la droite après l’entrée, je dispose d’une armoire tapissée dans laquelle j’avise qu’on a déjà déposé mes tenues. À gauche, une commode, puis le lit sur le mur attenant. Il est parsemé de coussins et, en son centre, trône une grosse boîte ronde enrubannée.

Une charmante salle de bains se cache derrière un paravent fleuri. Pour finir, une grande fenêtre donne vue sur l’océan déchaîné.

Toujours muette, je délaisse mon bonnet ainsi que mes gants sur la coiffeuse située à côté de la baie vitrée avant de me perdre dans la contemplation de cette eau sauvage.

— La chambre est-elle à votre convenance ?

— Vous plaisantez ? Elle est parfaite, rétorqué-je.

— Je suis ravi de l’entendre. Reposez-vous bien, Ava. À plus tard.

— Merci pour votre accueil.

Je rêve de me prélasser au milieu d’un bain brûlant, pourtant, la curiosité étant un de mes défauts, je me jette sur la boîte posée sur le lit. Après avoir tiré le gros ruban rose, je soulève le couvercle, trouve une robe de mousseline beige rosé époustouflante ainsi qu’un serre-tête assorti d’une petite fleur de la même couleur. Dans le fond, emballée dans du papier de soie, une paire de souliers. Je suis touchée par la délicatesse de cette attention. Mon père a-t-il pris ce genre de disposition quant à nos invités ? J’en doute. En tout cas, malgré un accueil impeccable en Apophère, je n’ai pas été aussi gâtée. 

J’ai à peine le temps de me rafraîchir, de me changer que Jasper vient, comme promis, me conduire à la salle à manger. Tandis que Riley ainsi que William dînent en compagnie des soldats d’Oriasa, Martin et moi sommes conviés à la même table que Leurs Altesses.

— Merci beaucoup pour vos attentions, c’est tout à fait dans mes goûts. 

— Je suis persuadée que la robe vous ira à ravir, me complimente la reine. 

J’ignore ce qui se passe ici, deux réponses s’imposent à moi. Soit j’ai trouvé la famille qu’il me faut, soit il y a anguille sous roche et je ne tarderai pas à le découvrir.

— Alors, Ava, parlez-nous de vos passions, vos projets ? Avez-vous des ambitions pour votre peuple ? m’interroge le souverain.

La surprise me rend muette. Jamais un monarque ne s’était directement adressé à moi concernant l’avenir des royaumes. Jamais personne ne l’avait entrepris pour être honnête. Devrais-je me confier en toute sincérité ? Livrer mes batailles ? Ou bien rester prudente, mentir, me confronter à mon rôle ? Le temps de réponse tarde, aussi Martin sauve les meubles.

— Euh, hum, eh bien, Andral de Calligre préfère que les filles… les femmes, gardent une place privilégiée, les dispensant de réfléchir à de telles occupations. Ava a appris à danser, à se tenir en société et… à supporter son futur époux, bien entendu.

Je surprends le regard choqué de la reine, ainsi que celui du roi : mécontent. Sont-ils déçus ? Me pensent-ils ignare ? J’ai tant envie de leur montrer cette facette de moi que peu connaissent. Au fur à mesure du repas, l’ambiance, qui s’était refroidie, se corrige. Chacun discute de choses et d’autres, futilités qui ne m’atteignent pas. Non. Moi, je réfléchis. J’ai l’impression d’être sur un nuage, c’est la raison pour laquelle je commets une erreur.

— En fait, j’ai pensé à tout un tas d’améliorations, rebondis-je à retardement. Certaines inspirées sans le savoir de ce que j’ai pu observer en peu de temps chez vous.

— Ava, murmure Martin.

Néanmoins, je refuse de l’entendre. J’attends ce moment depuis si longtemps.

— L’éducation aux femmes, dans un premier temps. Une vision différente des choses n’est pas toujours un problème, cela peut aussi devenir une solution. L’égalité, l’amélioration des conditions de vie de mon peuple me tiennent à cœur.

— Vous devriez vous entendre avec Cameron, Ava. Vivement qu’il vous rencontre.

Martin cesse de retenir sa respiration. Je sais, c’était risqué, pourtant l’occasion était trop belle.

— Martin, accepteriez-vous que je propose une visite des environs à la princesse demain matin ? Cameron ne devrait arriver que le soir venu.

— Si Ava le désire, vous avez toute ma confiance.

Le rendez-vous fixé pour le lendemain, je piaffe d’impatience de parcourir le village le plus proche. Dans cette chambre de poupée, je sombre en quelques secondes et n’ouvre les yeux qu’après plusieurs coups portés à ma porte. Une adorable servante me propose son aide, m’invite à gagner la salle à manger après avoir décliné. Depuis quand n’avais-je pas si bien dormi ? Depuis le bonheur partagé avec Artus… 

Le petit-déjeuner est pantagruélique. Plusieurs boissons chaudes, fraîches. Des œufs, du pain, de la viande, des brioches, des scones... J’ignore où donner de la tête et je dévore comme si c’était mon premier repas depuis des lustres. Habituée à chaparder le peu qu’on m’autorise pour chez moi, je ne me retiens plus.

D’un raclement de gorge, Martin me rappelle à l’ordre tandis que Jasper éclate de rire. Je sens mon visage s’empourprer, avale l’énorme bouchée qui gonfle mes joues avec difficulté. Un coup d’œil au couple royal me rassure, tout le monde sourit. Pourtant, une réminiscence assombrit mon humeur « Comment veux-tu que je lui donne ma confiance ? » Mon père a raison, je suis intenable. 

Bien décidée à ne plus me ridiculiser, je termine mon repas sans plus attirer l’attention. Contenir mon excitation quant à la sortie que me promet Jasper m’est tout aussi pénible. Le prince et moi nous dirigeons vers les écuries, je grimpe sans difficulté, talonne Jasper jusqu’au village avoisinant. La tête haute, le vocabulaire mesuré. On ne m’y reprendra pas. Pourtant Jasper est un homme si simple, abordable que j’oublie vite mes résolutions. 

— Oh ! les filles ont accès à la lecture, ici ? 

En chevauchant devant une école, j’aperçois plusieurs enfants assis autour d’une camarade occupée à leur narrer une histoire. 

— Les filles ont les mêmes droits que les garçons. Aucune différence n’est commise. Si Cameron était né de l’autre sexe, il aurait quand même choisi son époux, par exemple. 

— Pourtant, il semblerait qu’il ne lui incombe pas dans cette union, murmuré-je. 

— De qui tenez-vous cette information ? Cameron vous adorera, j’en suis convaincu. Ensuite, vous deviendrez ma belle-sœur, affirme-t-il en haussant les épaules. 

Son assurance est telle que j’en reste bouche bée quelques secondes avant d’éclater de rire, surprise par l’aisance avec laquelle il accueille la vie. 

— Tout est donc si facile en Oriasa ? Je ne crois pas que mon père serait de votre avis au sujet du mariage. Il est possible que votre frère ne m’apprécie pas autant que vous l’espérez. 

Il élude ma remarque d’un geste de la main en levant les yeux au ciel avant de m’attraper par le bras dans le but que je le suive.

En ce jour de marché, il semble que tous les villageois soient massés dans les rues. Il devient difficile d’avancer sans heurter une épaule, marcher sur une chaussure tant il y a foule. Sans que leur attitude ne soit impactée par la présence d’une figure royale, j’observe, ravie, les saluts polis, les signes de gentillesse qui nous sont attribués. Pas de crainte, pas de suspicion. Les rapports entre chaque classe sociale sont lisses, rien ne change, aucun traitement de faveur, aucune fuite. C’est si plaisant… Je récolte sourires, signes de la main à la louche, les enregistre un par un dans ma mémoire, émue. Je suis transportée vers les différents étals, éduquée à la cuisine, aux tissages, à l’artisanat.

En hôte parfait, Jasper m’offre une tasse d’un breuvage succulent, une pâtisserie jusque-là inconnue pour moi. Le moment fantastique a des allures de rêve éveillé, je découvre tout ce que je pourrais apporter à mes gens. Sans Cameron, je suis d’ores et déjà convaincue de le désirer comme élu. 

J’accepte, malgré mon envie de demeurer parmi le peuple, le retour au palais. Sur la route, Jasper m’abreuve de mésaventures vécues en compagnie d’amis que j’aurai le plaisir de rencontrer bientôt. Si mes yeux sont humides des larmes provoquées par l’humour du second prince, mon attitude se fige alors que nous parvenons à l’entrée du château.

— Cam’ ! Tu es enfin revenu ! Comment vas-tu ? N’as-tu pas trop souffert du froid ? Pas de blessures ? Je suis content que tu sois là ! Voici Ava, la princesse de la cité de Slore.

À l’inverse de son jeune frère, Cameron possède la conduite et le regard les plus perturbants auxquels j’ai dû me confronter jusqu’ici. L’éloquence de Jasper ne lui permet pas une grande fenêtre d’action, Cameron ne bronche pas, se concentre sur quelqu’un d’autre, moi. Il se contente de me fixer d’un air sévère. Ses sourcils froncés, sa bouche généreuse pincée devraient me pousser à frissonner d’effroi, pourtant le sentiment qui m’anime à sa vue est loin d’être désagréable. 

Figée par la surprise, je manque à tous mes devoirs en ne l’accueillant pas comme il se doit. Dans un sursaut, je me reprends, effectue la révérence qu’il attend sans doute.

— Enchantée, Votre Altesse, laissez-moi vous certifier ma joie d’être votre invitée. Vos terres sont incroyables, votre peuple tout autant.

Silence. Aucune réponse, pas la moindre esquisse de sourire. Décontenancée, je cherche du réconfort sur le visage de Jasper qui semble aussi perturbé que moi.

— Tout va bien Cam’ ? l’interroge-t-il. 

— J’aimerais m’entretenir seul à seule avec la princesse si tu le veux bien, soumet Cameron laconiquement sans jamais quitter mon regard. 

Immobile depuis plusieurs minutes, je tremble de froid et, je dois l’avouer, d’appréhension. Si j’ignorais l’accueil qui me serait réservé, jamais je n’aurais imaginé que le prince me serait si hostile. De par son physique, Cameron est identique aux portraits accrochés dans le château. Sa haute taille, ses épaules semblables à la largeur d’une porte, ses bras, qu’il a croisés sur son torse, ne cachent rien du soldat qu’il est déjà ainsi que de la puissance qu’il pourrait déployer. Je frissonne à nouveau, parcourue cette fois par une onde de lave. Que m’arrive-t-il ? Ses cheveux sont aussi bruns que les miens, mais sa peau plus mate donne à ses pupilles miel une allure hypnotisante. Il pourrait paraître plus doux sans ses épais sourcils froncés. Je suis perdue, ne comprenant ni son attitude ni son mutisme. 

— Aurais-je agi d’une manière qui vous aurait déplu, Votre Altesse ? questionné-je. 

La surprise déride son visage le temps d’une fraction de seconde. Attendez… La surprise ? Le silence commence à peser alors qu’il semble m’analyser de la tête aux pieds.

— Vous tremblez de froid, allons au chaud, ordonne-t-il d’un geste de la main.

Génial, il sait parler ! En revanche, il paraît aussi affectueux qu’une porte de prison. Peut-être me suis-je réjouie un peu trop vite...

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