Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 18
Adrian m’attend tous les matins afin de m’accompagner au petit-déjeuner. Il insiste pour que je me joigne à lui dans toutes sortes d’activités. Il semblerait que les leçons de Martin fonctionnent un peu trop bien. J’ai fini par mettre Luke dans ma poche. Il a fallu quelques joutes verbales avant que la rage se transforme en jeu. Depuis, j’ai l’impression qu’il s’est pris d’amitié pour moi. Je mentirais en stipulant que ce n’est pas partagé. Adrian parvient à être drôle lorsqu’il n’est pas accablé par le rôle qu’il doit endosser. Le fait qu’il me courtise avec élégance y participe aussi, c’est sûr. J’ai tant manqué d’attention. J’imagine que je suis une proie facile à présent. Pourtant, en sa présence, je ne me sens pas traquée, juste… appréciée, c’est agréable. Les jumeaux sont plaisants. J’essaie de fréquenter Hayley autant que possible, dont je savoure aussi la compagnie, mais Adrian accapare quasiment tout mon temps libre. Notre proximité est telle que je partage l’air qu’il respire à tous les repas.
— Père ? J’aimerais beaucoup visiter les terres de notre hôte.
— Quelle bonne idée, Adrian ! Qu’en pensez-vous, Andral ? Je suis certain que vos villages valent le détour !
Quelle délicate façon de vouloir connaître le royaume dont héritera son fils en cas de mariage !
— Nous avons les meilleurs joailliers ainsi que les plus nobles tissus aux portes du palais. Quant à nos paysages… Je vous laisse découvrir la surprise. C’est avec joie que j’accepte, Jorge ! se pavane mon père.
Que sait-il de ses habitants ?
Loretta de Tritt saute sur l’occasion afin de s’offrir quelques souvenirs, nous voilà donc tous en route pour la visite des trois villages les plus proches du château. Une angoisse sourde prend naissance au fond de mon estomac. Je ne suis pas retournée à la bourgade depuis le mariage d’Artus, les images vives sont encore trop douloureuses.
Je suis forcée de partager la calèche avec Adrian ainsi que nos pères respectifs. Les reines ont été reléguées à la garde des autres enfants. L’attention dont Andral me fait part ravive ses menaces quant à mon avenir, le rôle qu’il m’impose, je surveille chacun de mes faits et gestes. Les siens aussi, ainsi je perçois ses regards incertains, ceux qu’il tente de cacher. Mon père est un curieux personnage.
Les deux premiers villages procurent de la joie à nos invités puis lorsque nous prenons la route pour le dernier, celui de mes amis, mon souffle devient plus laborieux.
— C’est une bourgade stratégique. Lors du chemin retour, vous pourrez admirer le coucher de soleil sur le réservoir d’Auclemont, se vante le roi de la cité de Slore.
Depuis quand Andral est-il sensible aux paysages qui nous entourent ? J’aurais aimé connaître l’homme qu’il était dans le passé, découvrir cet adolescent rieur vide de cruauté. En observant Adrian aux côtés de son père, je prends conscience que la relation avec le mien n’aurait pu être plus terrible. Un pincement au cœur m’emplit de déception.
Alors que les calèches se rapprochent de la place centrale, je prie pour ne pas rencontrer un de mes amis en chemin, bien qu’un seul d’entre eux serait susceptible de me reconnaître... Il est celui que j’aimerais éviter de croiser si possible.
Les villageois ont un air paniqué à chacune de nos pauses, je ne peux que les comprendre. Chaque visite du roi de la cité de Slore se solde par des punitions ou des meurtres. Cette fois-ci, rien de tout cela n’est prévu, à mon plus grand soulagement.
Lorsque les véhicules s’arrêtent, qu’on nous enjoint à sortir, mon cœur ainsi que mon estomac ne sont plus qu’un nœud informe douloureux. Je suis partagée entre le désir de croiser le beau visage d’Artus, et la peur de ne pouvoir cacher ma peine si je l’aperçois au bras de son épouse. Nous descendons sur la place qui a été témoin de l’attentat d’une de nos calèches. Je sais qu’aujourd’hui, rien de tel ne se produira. Du moins, pas tant que le mariage n’aura pas eu lieu.
— Je constate que vous avez gardé le meilleur pour la fin, Andral. Cet endroit est adorable, n’est-ce pas Loretta ?
— Magnifique ! J’aperçois quelques boutiques dans lesquelles dépenser notre or !
C’est une aubaine pour les villageois, une marque de respect envers mon père qui, je peux le lire sur son visage, est comblé. Cette expression est si rare chez lui que j’en suis, quelques secondes, décontenancée. Malgré l’appréhension que soulève en moi cette balade improvisée dans les rues, ma joie pour les artisans n’a pas de fin. Nous pénétrons dans chacune des échoppes, terminons par les marchands qui déambulent sur la place. Un vendeur propose ses bijoux sur un étal de velours rouge. Se trouvait-il ici lors du dernier marché auquel j’ai participé ? Son visage ne m’est pas familier, pourtant j’ai souvenir d’avoir essayé de me rappeler de chacun. Puis des images me frappent de plein fouet. Le joaillier, ce doit être le beau-père de Pavia ! Et s’il se tenait à ses côtés ?
Je tente d’être discrète, refusant que quiconque me reconnaisse, demeurant en retrait, néanmoins Adrian ne l’entend pas de cette oreille.
— Ava, rejoignez-moi, s’il vous plaît.
Mes efforts pour rester invisible sont anéantis par un signe menaçant de mon roi. Je n’ai d’autre choix que de me rapprocher d’Adrian, juste devant l’étal. Je maintiens la tête baissée.
— Ne trouvez-vous pas ces objets merveilleux ? me questionne-t-il.
— En effet, c’est un travail splendide. Les Sloriens sont connus pour leur talent d’artisans.
— J’aimerais vous offrir le bijou qui aura votre préférence, Ava.
— Oh ! gardez-vous cette peine, Adrian. Ils sont tous si beaux, je ne saurais en choisir.
L’appréhension grandit en moi, tandis qu’une foule se masse autour de nous. Qu’on en finisse avant qu’un malaise ne m’emporte !
— J’insiste. J’aimerais vous laisser un souvenir afin que vous ne puissiez m’oublier.
— Si c’est là votre inquiétude…
— Ici ! Ces boucles d’oreilles seront parfaites sur vous ! Approchez, que je vous les essaye.
Je serre les dents devant cet ordre déguisé, ce geste a priori élégant cache une intolérance à la frustration, montre à quel point le contrôle de ma vie m’échappera si Adrian devient mon époux. Je bous, forcée d’obéir telle une poupée. Le dégoût s’empare de ma bouche, se répand sur ma langue. Je crève qu’on me considère enfin comme une personne, non une opportunité ! On lève mon menton, dégage mes cheveux.
— Oh, vos oreilles sont nues, Votre Altesse ! s’excuse le marchand.
— Percez-les donc ! Un cadeau ne se refuse pas ! ordonne Andral de Calligre.
Ce n’est pas la douleur à venir qui me pousse à ciller, mais bien le ton employé par les hommes qui m’entourent. Mon avis ? Inutile. Je me laisse alors mutiler comme une vulgaire poupée de paille. La main tremblante, le joaillier appuie la tige d’or contre le morceau de chair tendre vierge et me meurtrit. Je sursaute à peine, trop habituée à la souffrance. Je découvre la joie sur le visage d’Adrian, l’embarras sur celui du bijoutier tandis qu’il me tend un miroir, comme si j’avais envie d’observer la violence qui vient de m’être infligée.
— Vous êtes encore plus belle si cela est possible, Ava.
Je laisse Adrian admirer sa première agression envers ma personne, le roi de Slore offrir un sourire de connivence à celui qui pourrait devenir mon beau-père. Rien. Je ne suis rien d’autre qu’une monnaie d’échange. Je me perds dans le regard de celui qui a percé ma peau, perturbé par mon attitude, soupire, avant de baisser les yeux vers mon reflet. Pourtant, à la place de mon image, c’est celle d’Artus enlacé par son épouse que je découvre. L’effet d’un coup de poing en pleine poitrine me coupe le souffle, je mets quelques secondes à me détacher de lui. Quelques secondes pendant lesquelles, lui aussi me scrute, puis je tourne le visage vers la femme à son bras, et manque de défaillir. J’ai besoin d’une diversion.
— Alors, vous plaisent-elles ? demande Adrian.
Pour rompre le contact avec le seul homme pour qui je n’ai jamais eu un intérêt, je jette un œil sur le bijou. J’y découvre que même si elles ne sont pas à mon goût, Adrian n’aurait pu choisir de joyau plus approprié. Des larmes d’or ornent mes lobes d’oreille.
J’affirme les apprécier afin de m’éloigner au plus vite du groupe et surtout du couple qui me rappelle ce que je n’aurai jamais.
Les hommes qui partagent ma calèche sont conquis. Les uns par les autres, nos invités par leur balade. Adrian paraît fier de lui, croyant sans doute qu’un tel cadeau me poussera à succomber. Je ne peux nier qu’il sait se montrer charmant, je n’oublie néanmoins pas que nous jouons tous une partie cruelle, ici.
La nécessité d’air, d’être seule alors que je l’ai longtemps redouté devient urgent. Si seulement j’avais un ami... Mon immense solitude me tombe dessus comme une chape de plomb. Une fois au château, je prétexte avoir besoin de me rafraîchir afin de pouvoir m’isoler un peu. C’est trop. Trop d’émotions, de pression. J’ignore si je serai capable de jouer ce rôle jusqu’au bout.
Revoir Artus m’a blessée bien plus que je ne l’avouerai jamais. Même si j’ai pu apercevoir un orage dans son beau regard, j’ai aussi perçu la bonté de son épouse. L’évidence me frappe tel un rappel, bien sûr qu’il lui était nécessaire de se marier avec une femme comme elle ! Comment ai-je pu croire un seul instant qu’il se contenterait du peu que je pouvais lui offrir ?
Je me déclare malade pour le dîner, me sentant incapable de garder en place ce masque qu’on m’oblige à porter une minute de plus aujourd’hui. Allongée sur mon lit, toujours vêtue de mon manteau de l’après-midi que je n’ai eu la force d’ôter, je pense à l’existence dont j’aurais joui si j’avais été Céleste. Vivre de peu, mais vivre réellement.
J’aurais aimé cela.
Je doute de dénicher un époux apte à la bonté envers mes gens. Il me semble que tous les nobles sont si imbus d’eux-mêmes, si égoïstes... Je n’ai pas l’impression qu’un seul d’entre eux n’ait envie d’améliorer les conditions d’un peuple souffrant. La sensation de tomber dans un trou sans fond, de ne trouver de but à rien prend le dessus sur tout mon être. Je perds espoir, je ne crois pas pouvoir réaliser la mission promise.
Déconnectée de ce qui m’entoure, je n’entends pas qu’on frappe à ma porte et ne prends conscience de la présence de Martin que quand le lit s’affaisse à mes côtés.
— J’ai conscience de la difficulté qui est la tienne, Ava.
— Non ! Vous n’en savez rien...
— C’est bientôt terminé.
— Quoi donc ? La souffrance ? Les mensonges ? Quoi ? Parce que si vous me parlez du séjour des De Tritt, ça ne va pas suffire, Martin.
— Qu’en est-il de ton... du jeune homme que tu fréquentes au village ?
— Il s’est marié la veille de l’arrivée de nos invités.
— Ah...
Oui. Il n’y a rien d’autre à répondre. Rien que Martin puisse prononcer afin d’alléger mon fardeau et lui-même le sait.
— Si vous êtes ici dans le but d’être rassuré, vos méthodes marchent à merveille !
— Je n’en doute pas. Elles ont déjà fonctionné sur moi alors sur un jeune homme plein d’ambitions…
Que dois-je comprendre ? Sans bouger de mon lit, je tourne le visage vers Martin pour la première fois depuis son arrivée dans ma chambre. La tête basse, il ne semble pas désirer soutenir mon regard. Il doit pourtant sentir que je le scrute, car, après un soupir et un hochement de menton, il se confie enfin.
— J’ai toujours eu un faible pour toi. Quand tu étais enfant, jusqu’à ce que tu commences à devenir une femme, je te trouvais attachante. J’aurais aimé pouvoir te témoigner l’affection dont tu as cruellement manqué. Lorsque tu as mûri... mes sentiments ont changé. Tu es belle, Ava. Même sans les méthodes de séduction que je t’ai apprises, tu mettras qui tu voudras à tes pieds.
Le choc de ses confessions me paralyse un instant. Martin paraît bien plus jeune que mon père, cependant, j’ignore son âge. J’en viens à douter, serait-ce de la manipulation ? J’ai tant besoin qu’on m’aime, qui de mieux placé que cet homme qui m’a contemplée grandir pour en être convaincu ? Je n’ai confiance en personne...
— Je... je souhaitais te l’avouer. Je sais que cette situation t’est inconfortable : mentir, jouer... J’espère que ton futur époux sera à ta hauteur. Mon titre ne me permettra jamais de te courtiser comme je l’aurais souhaité. Sois certaine d’une chose, je serai là si tu as besoin de moi.
Mes émotions sont chamboulées, cette journée aura-t-elle une fin ? Que penser de ces révélations ? Elles sont presque gênantes pour moi. Il n’est pas si vieux, c’est vrai, pourtant je l’ai toujours considéré comme un oncle. Le doute est plus fort que tout. Je tourne mon visage à son opposé sans un mot, puis le regarde à nouveau et finis par me livrer.
— Je n’ai pas confiance en vous. En personne au fond. Tous ceux que je connais m’ont blessée ou abandonnée. Certains m’ont menti, d’autres m’ont frappée, humiliée… Aujourd’hui, je ne suis plus qu’une coquille vide. Un corps qui se bat pour les autres. Les forces me lâchent, c’est trop difficile de jouer, de tromper, ce n’est pas pour moi. Je doute de pouvoir aller jusqu’au bout.
Pendant quelques secondes, il n’y a que le doux chant des animaux nocturnes perçu à travers ma fenêtre entrouverte qui résonne. Martin se déplie, se prépare à me laisser seule à nouveau.
— Tu es la personne la plus robuste, la plus altruiste que je connaisse. Il n’y a que toi qui puisses sauver notre peuple ainsi que leurs descendants. C’est beaucoup de responsabilités, je reste néanmoins persuadé que Dieu t’a mise sur Terre pour cette raison, murmure-t-il en un souffle.
Lorsque la porte se ferme, une larme solitaire coule le long de ma joue avant d’aller s’écraser sur mon couvre-lit. C’est un beau compliment... je crois.
Plus que deux jours à tenir avant le départ des De Tritt et je pourrai enfin souffler un peu. Je n’oublie pas mon interdiction de sortir hors des murs du château, cesser de jouer la comédie sera déjà un soulagement.
Je suis sauvée par les réunions entre hommes qui me permettent de passer plus de temps avec Hayley, dont la compagnie m’est agréable. Sa douceur, sa timidité me confirment qu’elle se sent écrasée par la dominance masculine de son foyer. Elle n’est pas beaucoup soutenue par le caractère d’acier de sa mère.
Comme un interlude au milieu de tout ce vacarme, nous profitons de la présence l’une de l’autre. Nous jouons de la musique, visitons le jardin dont je vante chaque fleur, chaque vertu des plantes que j’affectionne et son intérêt me cause plus de peine qu’autre chose. Hayley s’ennuie, les filles n’ayant pas le droit d’apprendre dans son royaume non plus. Je repense aux mots de Martin, prends conscience qu’il a raison : j’ai envie d’aider les autres, peut-être pourrais-je essayer encore un peu pour toutes les Hayley de notre monde ?
Le soir du dernier dîner, les conversations sont animées par des débats politiques. Les deux rois s’entendent bien, je sens pencher la balance entre les princes déjà rencontrés. Il n’en reste qu’un, celui que je redoute le plus.
Au moment de quitter la table, je suis une fois de plus attrapée par Adrian qui souhaite profiter des ultimes instants en ma présence. Je sature de la sienne, pourtant je me dois de demeurer fidèle à mon rôle. Je l’entraîne donc au sein de la bibliothèque que je considère comme un lieu neutre. Au cas où, je laisse toujours la porte ouverte, les rumeurs vont bon train.
Adrian a un peu plus bu que d’habitude ce soir, je suis d’autant plus attentive à ce que j’entreprends. Inutile de minauder, il me mange déjà dans la paume, c’en est pathétique.
— Ava, vous allez me manquer. J’espère que votre père m’accordera votre main, je pense que nous sommes sur la bonne voie.
Alors que je n’ai ni esquissé un geste ni prononcé le moindre mot, le prince ne semble pas affecté par mon attitude. Sûr de lui, il s’approche en dégrafant les premiers boutons de sa chemise. Que fabrique-t-il ? Je recule d’un pas vers la porte ouverte, de deux, dans l’optique de déguerpir de la pièce avant que la situation ne dégénère. Malgré son ébriété, il est encore maître de ses mouvements puisqu’il me barre le passage, rendant toute fuite impossible.
— Votre odeur, Ava, elle ne quitte pas mes pensées.
— Poussez-vous Adrian, votre attitude n’est pas correcte, que raconterait-on si nous étions surpris ?
Un rictus pour seule réponse n’empêche pas le prince de s’approcher à nouveau. Perdant patience, je le repousse avec fermeté. Plutôt que de reculer, Adrian attrape mon poignet d’une de ses mains, mon visage grâce à l’autre. Sans aucune délicatesse, il presse mes deux joues entre ses doigts, colle sa bouche à quelques millimètres de la mienne.
— Voilà quinze jours que vous me séduisez, ce soir, je veux plus. Je désire une récompense pour mon comportement.
D’un geste un peu plus assuré, mais empreint d’urgence, j’écarte Adrian de mon corps. Ai-je bien entendu ? Une récompense ? Se prend-il pour un chien ? Même s’il en a l’allure, il est hors de question qu’il obtienne quoi que ce soit de ma part…
— Poussez-vous !
— Je me tirerai lorsque vous m’aurez donné un baiser, Ava ! Bientôt, je serai votre époux.
— Il me reste un prince à rencontrer. Un dont le royaume est plus imposant que le vôtre, ne criez pas victoire trop vite, Adrian !
Ma réponse le contrarie. Agacé par mon refus, il me plaque contre la porte, tente de m’embrasser alors que je me débats. Par des paroles dures, j’essaye qu’il reprenne la raison, pourtant rien ne semble fonctionner. Puis, sans que je ne l’anticipe, une de ses mains entre en contact avec ma poitrine tandis que sa bouche, aux effluves ambrés d’un alcool trop fort pour mon palais, se colle contre la mienne.
Écœurée tant par son attitude que par son haleine, je n’ai d’autre choix que de mettre en pratique les parades apprises en cachette.
Adrian n’est pas censé connaître les aptitudes physiques dont je dispose à force d’entraînements. Aussi il est surpris que je l’amène au sol sans peine comme s’il ne pesait rien. Une fois qu’il est par terre, le souffle court, je m’accroupis à sa hauteur, je le préviens :
— Apprenez à respecter les attentes d’une femme avant de vous prétendre être un homme, Adrian ! Quel type de monarque croyez-vous devenir avec une telle attitude ?
— Un roi qui obtient ce qu’il désire, quels que soient les moyens ! Cédez Ava, si vous ne voulez pas que le beau monde pense que vous êtes une traînée.
— Agressif, menteur, manipulateur… Beaucoup de défauts pour une seule personne. Seriez-vous prêt à assumer le fait qu’une simple femme ait pu vous envoyer au sol auprès des gens que vous paraissez affectionner ?
— Personne ne vous croira !
Alors que je suis sur le point de me lancer dans un combat perdu d’avance avec cet idiot, la porte s’ouvre à la volée, me forçant à me remettre debout en quatrième vitesse. Mon cœur bat si vite que j’en suis essoufflée. Martin me fixe, réalise un rapide check-up afin d’être persuadé de mon intégrité puis, avise l’homme sur le carrelage.
— J’ai l’impression que moi, on me croira ! rétorque l’ami de mon père.
— Elle a tenté d’outrepasser les règles du mariage ! J’ai bien entendu refusé, elle est devenue violente ! Cette femme est folle ! halète Adrian.
Le regard que Martin me sert me rassure un peu.
— Va te coucher, Ava, murmure-t-il avant de sceller le battant derrière moi.
J’y colle mon oreille afin de ne rien rater. Vous ai-je avoué que je n’avais confiance en personne ?
— Écoutez-moi bien, jeune prince, vous allez vous lever avant d’aller décuver dans votre lit. Si vous aviez pris la peine de vous intéresser aux habitudes d’Ava, vous sauriez qu’elle ne ferme jamais la porte d’une pièce quand elle s’y trouve avec quelqu’un. Maintenant que je connais votre véritable nature, je pourrai nuire à votre famille. Vous allez agir comme si rien de tout cela n’était arrivé. Seulement, si jamais l’envie vous vient de colporter des mensonges sur la princesse de Slore, je raconterai ce dont j’ai été témoin à tous les rois présents au bal final. M’avez-vous bien compris ?
Sans attendre la pathétique réponse d’Adrian, je fuis le couloir de la bibliothèque afin de me ruer dans ma chambre et de m’y enfermer. Martin vient de m’éviter de gros ennuis. Se pourrait-il qu’une personne ici soit digne de confiance ?
Le lendemain signe le départ des De Tritt. Le bien-être est tel que, malgré mes mésaventures d’hier soir, je me sens bien. Adrian ne s’est pas présenté au petit-déjeuner. J’ai appris, par Luke, que des douleurs abdominales induites par ses excès de la veille le clouaient au lit. Pratique. Il est manquant aux au revoir.
— J’espère que vous excuserez l’absence de mon aîné, Andral !
— Oh, qui serais-je pour blâmer les premières retombées d’un jeune homme en pleine découverte ? ricane mon père.
Ces deux-là s’apprécient un peu trop bien...
Cependant, malgré les apparences, les pions ne sont pas tous en place. Pour connaître mon roi, j’ai la certitude qu’une bonne entente n’est pas suffisante. Andral rêve de pouvoir, de territoire et de richesses. Si l’ultime prétendant est en capacité de lui apporter plus que ce que Jorge De Tritt lui propose, alors Adrian n’a aucune chance. Je suis pleine d’espoir pour le dernier prince en lice malgré mes appréhensions personnelles. Quoi qu’il en soit, je refuse d’épouser Adrian !
Prise de remords quant à la distance que j’ai imposée à Martin depuis quelques jours, j’ai la soudaine envie de présenter mes excuses. Au contraire de la mienne, son attitude est égale à ce qu’elle a toujours été, malgré ses récentes révélations.
Ayant, de toute façon, désespérément besoin d’une oreille amicale, je me rends à son bureau alors que le château s’apaise enfin.
— Ava ? Tout va bien ?
— Je suis venue m’excuser de mon comportement enfantin.
— Tu es jeune, tu as le droit d’être puérile parfois. Comment te sens-tu ?
— En toute honnêteté ? Mal. J’avais trouvé en Artus ce que je n’ai jamais pu obtenir ici même : la tolérance, l’amour gratuit, le partage. Ça n’a pas suffi. Pas pour lui, confessé-je.
—Tu te trompes de responsable. Ce garçon devait bien savoir qu’il n’aurait aucun avenir à tes côtés.
— Maintenant que je l’ai aperçu au bras de sa femme, j’ai conscience que notre histoire était vouée à l’échec, ça n’en est pas moins douloureux. Le perdre m’a poussé à reconnaître mon extrême solitude.
— Tu n’as jamais été seule.
— Et pourtant… Quant à Adrian…
— Cet imbécile n’a pas ton étoffe. Je prie le ciel afin que ton père s’en rende compte par lui-même. Il essuyait ses larmes en sortant de la bibliothèque !
Je pouffe. Quel bien fou cela procure de pouvoir s’épancher.
—Il reste un prince. J’ai espoir que le meilleur ait été gardé pour la fin !
Mon soulagement est de courte durée lorsque j’aperçois Martin baisser la tête, pincer les lèvres sans lâcher des yeux le document qu’il tient entre ses mains.
— La famille Pederson d’Oriasa décline notre invitation. Le prince ne se rendra à la cité de Slore que lors du dernier bal.
Décontenancée, je regarde Martin la bouche ouverte afin qu’il m’explique ce que je ne comprends pas.
— Pourquoi?
— Il va falloir que nous le découvrions…
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