T2 Destinés
Chapitre 9
Après m’être habituée aux températures polaires de chez Jack, je mourais de chaud dans mon appartement. Pour lutter contre la chaleur, je trempai mon débardeur et mes sous-vêtements dans de l’eau froide avant de les enfiler. C’était ce qui se rapprochait le plus d’un lac dans un jardin.
Pour tuer le temps, je me plongeai dans l’autobiographie de Peter, même si je n’étais pas convaincue qu’il en était réellement l’auteur. Jack en semblait certain, et il s’était offusqué de ma lecture de cette Brève Histoire des vampires.
Toutefois, j’avais du mal à imaginer que Peter ait voulu s’épancher par écrit. Chaque fois que je me trouvais en sa présence, il s’exprimait le moins possible, mais Ezra m’avait dit que Peter avait changé après la mort de l’amour de sa vie.
Je me sentais étrangement trahie quand je pensais à Élise, la petite amie de Peter, assassinée longtemps auparavant. Elle avait été son unique véritable amour, ou quelque chose d’aussi ridicule.
Mon être tout entier me criait que j’étais faite pour lui et, à cause d’elle, une vampire décédée avant même ma naissance, il me rejetait. Je ne serais jamais avec lui, et vu la tournure des événements, j’allais finir toute seule au fond d’une tombe.
Jusque-là, dans le livre, Peter n’avait toujours pas mentionné l’existence d’Élise, et j’espérais qu’il ne le ferait pas. Jack m’avait expliqué que son frère l’avait rédigé dans sa jeunesse, donc il ne l’avait probablement pas encore rencontrée.
Il racontait sa transformation et les souvenirs qu’il en avait. Manifestement, c’était une expérience difficile à décrire.
« Mon esprit embrumé était en ébullition. J’avais à la fois l’impression d’être endormi et réveillé. Mon corps bougeait et se mourait. À certains moments, je pouvais vraiment sentir mes organes glisser, comme si l’on m’avait ouvert le ventre avant de le remplir d’anguilles.
Je ne pouvais pas démêler les rêves de la réalité, et je me rappelle avoir chanté l’Ave Maria en boucle afin d’entendre ma propre voix. Cela me prouvait que j’étais encore là, qu’une partie de moi se trouvait encore sur cette terre. »
J’imaginais Peter se contorsionnant dans un lit tandis que son corps mourait. Ses traits magnifiques qui se déformaient sous l’effet de la douleur et, pendant tout ce processus, il chantait. J’étais sûre qu’il avait une tessiture superbe, mais pousser la chansonnette dans un moment pareil était quand même assez décalé.
J’essayais souvent de découvrir pourquoi Peter avait engendré Jack. Presque tout les opposait, et Peter se sauvait sans cesse de son côté. Il ne semblait pas souhaiter de compagnie, contrai rement à Jack. Ça ne paraissait pas logique qu’il transforme quelqu’un en ayant conscience du lien que cela créerait.
Dans son ouvrage, Peter ne dévoilait presque rien à propos de son passé de mortel. Il se contentait de dire qu’il avait été désarçonné de son cheval. L’animal s’était enfui, le laissant pour mort sur le bord de la route. Un inconnu l’avait trouvé par hasard et, en constatant l’état de Peter, avait pris la décision de le changer en vampire, seul moyen de lui sauver la vie.
Ensuite, Peter décrivait une loyauté et une affection sans bornes envers le vampire en question.
« Je n’avais jamais rien connu de tel auparavant. Dans mon existence précédente, j’avais un père, un frère, des amis. Mais je n’avais jamais partagé de lien aussi fort. Je ressentais toutes ses émotions, comme si elles étaient les miennes. Lorsqu’il s’éloignait trop, une affreuse panique s’emparait de moi, comme si je ne pouvais pas survivre sans lui.
Cette relation ne comportait pourtant aucune nature char nelle. J’étais comme un prolongement de lui. Toute séparation m’était aussi douloureuse qu’une amputation.
Heureusement, il me traitait avec respect et dignité, comme son égal ou son frère. Bien d’autres vampires naissants n’ont pas eu un sort aussi enviable. »
Cela m’aidait à mieux saisir ce qui se passait entre Milo et Jack, sans pour autant me rassurer. Je savais que la force de ce lien finirait par s’estomper, comme entre Peter et Ezra mais, même dans son autobiographie, Peter ne fournissait aucune indication quant au laps de temps nécessaire.
Il racontait ensuite la première fois où il avait assisté à la transformation d’un jeune homme, décrivant une scène dérangeante que je n’avais pas hâte de vivre à mon tour.
Je restais allongée sur mon lit à lire et à écouter Elliott Smith. Le troisième jour, au coucher du soleil, je n’avais toujours eu aucune nouvelle de Milo ni de Jack. J’étais à la moitié du livre de Peter, et j’essayais de lire lentement.
La nuit tombait dans ma chambre et l’obscurité m’empêcha de poursuivre. Je me mis alors à contempler mon portable et à le supplier mentalement de sonner.
Milo avait besoin de temps pour maîtriser sa nature de vampire et, à cause de sa jalousie exacerbée, il était plus dangereux pour moi de fréquenter Jack, mais c’était ridicule. Ils avaient tous les deux promis de me contacter vite, et trois jours s’étaient déjà écoulés.
J’avais passé une journée entière à consoler ma mère quand elle avait appris que Milo était parti sans vraiment lui dire au revoir. Elle avait beaucoup pleuré, puis commencé à boire encore plus, pour finir par m’insulter en criant et par jeter par terre tout ce qui lui passait sous la main.
Pour couronner le tout, la rentrée était moins de deux semaines plus tard. Lorsque les vacances d’été seraient terminées, il me faudrait gérer les couvre-feux et le lycée, qui m’éloigneraient encore davantage de Jack et de mon frère.
J’allais passer le restant de mes jours cloîtrée, seule dans l’appartement, et ils n’avaient même pas la politesse de m’appeler et de m’offrir une ultime fête avant de m’abandonner pour toujours.
Pour une question d’orgueil mal placé, j’avais attendu que l’un des deux me téléphone ou m’envoie un texto. Mais j’en avais marre de patienter. L’idée de passer une soirée supplémentaire à étouffer dans ma minuscule chambre me paraissait intolérable.
Salut, qu’est-ce que tu fais de beau ? demandai-je à Jack.
Pas grand-chose. Et toi ?
Il avait mis trois minutes à répondre. C’était inhabituel, surtout après 22 heures. Même lui ne dormait pas aussi tard.
Encore moins que ça. Ça fait trois jours que je m’ennuie, tapai-je pour le culpabiliser.
Tu n’as pas eu de nouvelles de Jane ?
Il me suggérait de sortir avec mon amie. Waouh ! c’était pire que ce que je croyais. Jane était la personne que Jack détestait le plus au monde après Peter. Et il m’encourageait à la voir ? Incroyable !
Pas vraiment. Mais j’imagine que je pourrais. Super idée, répliquai-je.
À cette heure, elle était sûrement en train de se cuiter, de pratiquer une fellation ou toute autre activité du même ordre. S’il n’était pas aussi tard, nous aurions pu faire un truc plus raisonnable, comme du shopping. Mais, à seulement deux semaines du retour au lycée, je savais qu’elle allait passer toutes ses soirées dans la confusion, la débauche et l’alcool.
Je suis très pris ces derniers temps. Désolé.
Pas de souci. Je comprends parfaitement. C’est très bien. Je vais faire autre chose.
C’était ce que je prétendais mais, en fait, j’allais rester dans mon lit et m’endormir en pleurant.
Non, attends ! Tu es prête ? me demanda-t-il, mais un peu trop tard à mon goût.
Laisse tomber. Je vais bien, affirmai-je.
Sois en bas de chez toi dans un quart d’heure, OK ?
Je ne répondis pas. Je n’arrivais même pas à déterminer si j’avais envie de me préparer et de le rejoindre dehors. En toute honnêteté, je ne voulais pas qu’il vienne par pitié pour moi, même s’il me manquait atrocement. C’en était ridicule d’ailleurs. Mais je m’ennuyais, j’étais seule, et je ne le supportais pas.
Presque à contrecœur, je me levai et enfilai un jean. Je portais un débardeur blanc, et mes cheveux étaient attachés en queue-de-cheval. J’appliquai en vitesse de l’eye-liner et un peu de mascara avant de filer en douce, sans être certaine d’avoir pris la bonne décision.
Lorsque la Jetta s’arrêta devant mon immeuble, j’obtins ma réponse. J’avais fait le mauvais choix.
C’était Mae qui était venue me chercher.
J’envisageai de tourner les talons et de rentrer. Quel était l’intérêt de traîner avec elle ? J’allais me sentir pathétique et stupide toute la nuit, me contentant de retarder l’inévitable. Lorsqu’un mec envoie sa sœur à sa place pour vous tenir compagnie, c’est le début de la fin.
— Salut, ma puce, me dit Mae une fois la vitre baissée côté passager.
Elle se pencha vers moi, l’air penaude.
— Désolée, Alice. Je sais que ce n’est pas exactement ce que tu espérais, mais Jack pensait qu’il fallait vraiment que tu sortes.
— Tu sais quoi ? En fait, je vais bien. (Je me mordillai la lèvre.) Il, euh… il se trompe. Je suis sûre que tu as mieux à faire que jouer les baby-sitters, donc je vais retourner chez moi.
— C’est absurde ! J’adore passer du temps avec toi, ce n’est pas un secret. Alors arrête. Monte.
— Ne te sens pas obligée, dis-je.
— Je sais. On va bien s’amuser, crois-moi.
Elle désigna le siège vide d’un signe de tête. Je soupirai, puis m’assis à côté d’elle.
— Je te crois, affirmai-je en renversant la tête en arrière tandis qu’elle démarrait. La dernière fois que quelqu’un est venu me récupérer au lieu de Jack, c’était Peter, et on sait tous à quel point ça a bien tourné.
— Rien de tel, cette fois-ci, déclara-t-elle en secouant la tête. Jack avait vraiment envie de te voir. Mais, pour l’instant, il ne peut pas.
— Qu’est-ce qui l’occupe ? Il enseigne à Milo comment se transformer en chauve-souris ? raillai-je.
Elle grimaça.
— Tu sais, ce n’est pas évident de devenir un vampire, m’expliqua-t-elle avec sérieux. En plus, Jack aide Ezra au sein de la société. Il était censé prendre un vol pour Tokyo hier, mais…
Elle secoua la tête, les lèvres pincées.
— Mais quoi ? lançai-je en me redressant.
— Votre sang doit être différent des autres, soupira Mae, s’adressant plus à elle-même qu’à moi. Je ne saisis pas. Mais il y a quelque chose qui vous pousse à vous lier à nous, Milo et toi. Qui était votre père ?
— Mon père ? répétai-je, les sourcils froncés. Quel est le rapport ?
— J’essaie de comprendre votre ascendance, parce que ton frère et toi êtes véritablement uniques. Je me demande si nous ne nous sommes pas trompés. Peut-être que tu n’es pas destinée à Peter, et que tu es juste faite pour devenir vampire. (Elle se mordit la lèvre, le regard triste et lointain.) Pour vous, nous ne sommes qu’un moyen de parvenir à vos fins.
— De quoi tu parles ? Quelles fins ?
— Vous vous liez avec une telle facilité. Nous n’avons jamais vu ça, précisa-t-elle d’une voix lasse.
— Milo se montre ultra-possessif envers Jack, pas vrai ? (Mieux valait me dépêcher de me résigner à une vie de mortelle abstinente.) Jack me l’a plus ou moins avoué l’autre jour.
— Ces choses-là prennent du temps.
— Pourquoi est-ce la réponse à toutes les questions ? demandai-je avec dédain. Vous répétez sans cesse que tout nécessite du temps et que tout est compliqué.
— Que suis-je censée te dire d’autre ? répliqua-t-elle d’un ton mordant. Que ça ne s’arrangera jamais, peu importe les mois et les années dont nous disposons ? Si c’est ce que tu souhaites entendre, je serais ravie de te raconter ça.
— Si c’est la vérité, alors, oui, c’est ce que tu devrais me dire.
— Mais c’est faux, bien entendu ! s’écria-t-elle en levant les yeux au ciel. Alice, la seule constante dans la vie, c’est que tout change en permanence. Ça fait un peu peur, mais cela signifie que les situations ne demeurent pas difficiles ou pénibles pour toujours.
— Et donc ni faciles ni agréables non plus, rétorquai-je.
— Il va falloir que tu me fasses confiance sur ce coup-là.
Elle se retourna vers moi et m’adressa un sourire chaleureux.
— Pour l’instant, j’ignore comment, poursuivit-elle, mais les choses se termineront comme elles le doivent.
— Merci pour cette lapalissade.
— Oublions tout ça, tu veux bien ? proposa-t-elle. Passons une bonne soirée entre filles. Rien que toutes les deux.
— Il est plus de 22 heures, un mardi. Tu crois qu’il y a beaucoup de trucs ouverts ?
— On va trouver, insista-t-elle. On va se débrouiller.
On finit par se rabattre sur un supermarché ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un diner où Mae me regarda manger, et par louer un film. On retourna à mon appartement, alors que le but de la soirée avait été de m’en faire sortir.
Mae n’y était jamais entrée, et elle s’extasia sur tous nos meubles d’occasion, comme si notre intérieur était renversant. Elle me fit les ongles et me brossa les cheveux pendant que je regardais Le Silence des agneaux. Ce film figurait parmi mes préférés parce qu’il était atroce, et l’idée d’infliger à Mae un spectacle aussi affreux me plaisait.
Et, malgré tous mes efforts pour détester chaque détail de cette soirée, Mae réussit à me remonter un peu le moral. Bien sûr, tous les effets s’évanouirent dès son départ, lorsque je me retrouvai de nouveau seule.
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