T2 Destinés
Chapitre 4
À mon réveil, Jack n’était plus là. Je me rendis dans la chambre d’à côté pour vérifier comment allait Milo, mais il n’y avait pas d’évolution visible. Il était étendu, livide, et me paraissait terriblement petit, mais au moins il respirait un peu mieux. Mae, qui avait campé près de son lit, m’informa qu’il n’avait pas encore ouvert les yeux.
Lorsque je fus habillée, Ezra m’exposa les aspects pratiques de la situation. Pour le moment, Milo ne pouvait pas retourner chez nous, et je ne voulais pas m’éloigner de lui. Notre mère était absente la plupart du temps, à cause de son travail et de son addiction au jeu, mais elle le remarquerait si nous découchions plusieurs jours de suite. Ezra me suggéra de passer à l’appartement pour récupérer quelques vêtements et prévenir ma mère que nous allions séjourner quelque temps dans leur maison de vacances.
Jack revint de l’endroit mystérieux où il se trouvait et proposa de me conduire chez moi. Avant que je monte dans la voiture, Ezra dut me garantir à plusieurs reprises qu’il n’arriverait rien à Milo. J’étais persuadée que les choses allaient mal tourner dès mon départ.
— Tout ira bien, me répéta Jack tandis que nous sortions de l’allée.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu l’as vu aujourd’hui ?
Je le foudroyai du regard. J’étais vexée de m’être réveillée seule, et il ne m’avait pas expliqué les raisons de son absence.
— Oui, j’y suis allé quand je me suis levé. Ezra affirme que tout se déroulera bien. Manifestement, la transformation est en cours.
Sa culpabilité semblait avoir un peu diminué, puisque apparemment Milo n’allait pas mourir.
— Tu t’es levé quand ?
— Il y a un petit moment.
— Où étais-tu ? demandai-je.
— Je devais me nourrir, dit-il, mal à l’aise.
Même après tout ce temps, je crois qu’il s’attendait à ce que je prenne mes jambes à mon cou chaque fois qu’il mentionnait qu’il buvait du sang. Je ne m’étais pas habituée à cette idée, mais cela ne me rebutait pas. Enfin, pas au point de m’enfuir, en tout cas.
— Alors, tu as séduit une fille ?
Ma jalousie éclata mais, bizarrement, il en parut soulagé.
— Non. Nous n’avions presque plus de sang à la maison, donc je suis allé en chercher à la banque. Il va nous en falloir plus avec Milo.
Il avait prononcé ces paroles sur un ton détaché mais, de façon étrange, je n’avais pas encore totalement mesuré les consé quences de ce qui s’était passé.
Milo avait besoin de boire du sang.
— Quand va-t-il devoir s’alimenter ?
— Bientôt, à mon avis.
Il me jeta un coup d’œil pour voir comment je réagissais. Je devais réussir à donner le change, car il poursuivit :
— Au début, il va beaucoup manger. La transformation exige énormément d’énergie, et il ne comprendra pas comment évaluer sa faim.
— Je n’arrive pas à croire que c’est bien réel, grommelai-je.
Je fermai les yeux, m’adossai au siège et tentai de masquer mon angoisse.
— Ce n’est pas si terrible, me rassura Jack. Enfin, je suis plutôt pas mal, non ?
— Que va-t-il se passer alors ?
— Je n’en suis pas sûr.
— Comment ça ? Tu es un vampire. Tu sais ce que ça fait d’en être un, rétorquai-je, perplexe.
— Oui, mais c’est différent pour chacun d’entre nous.
Il voulut s’en tenir là, mais je le regardai fixement d’un air furieux jusqu’à ce qu’il continue.
— Tu connais déjà l’essentiel. Je me demande ce que tu cherches à savoir.
— Tout le processus, explicitai-je. Qu’est-ce que ça implique au juste ?
— Je l’ignore, répondit-il. (J’eus un petit rire dédaigneux.) Quoi ? Je ne m’en souviens pas vraiment, et je n’ai jamais assisté à une autre transformation.
Je ne parvenais pas à déterminer s’il mentait, mais il me semblait particulièrement ridicule qu’il n’ait pas de souvenirs du moment le plus important de sa vie, surtout que l’événement était relativement récent. Je pouvais admettre qu’Ezra l’ait oublié mais, pour Jack, cela ne remontait qu’à seize ans plus tôt.
— Comment est-ce possible de ne pas s’en souvenir ?
— Tu te rappelles ta naissance ? riposta-t-il.
— Non, mais je n’avais pas vingt-quatre ans quand ça s’est produit.
— Eh bien…
Il soupira. Il s’arrêta devant mon immeuble, mais nous ne bougeâmes pas tandis qu’il réfléchissait à la meilleure façon de me l’expliquer.
— Mae en a un souvenir très net, et je crois que Peter aussi. Mais ce n’est pas mon cas. Cette étape reste floue, comme un rêve que j’aurais fait il y a très longtemps. Je suppose que j’ai du mal à garder la douleur en mémoire.
— Donc c’est réellement douloureux ?
Je n’étais pas certaine de vouloir entendre la réponse.
— Ton corps meurt, dit Jack doucement. Pas dans son intégralité, mais assez pour vraiment le sentir. Mais cela ne dure que quelques jours, et ensuite tu te sens vraiment bien.
— On ne peut rien faire pour atténuer la souffrance de mon frère ?
— Il vaut mieux que tu discutes de tout ça avec Ezra.
— Est-ce que tu penses que j’ai fait le bon choix ?
— Je crois que tu n’en avais pas d’autres, m’annonça-t-il avec gravité avant de me décocher un sourire malicieux pour me remonter le moral. Viens, dépêchons-nous d’aller préparer tes affaires pour la soirée pyjama.
— Dans ta bouche, ça semble beaucoup plus sympa qu’en réalité, marmonnai-je avant de sortir de la voiture.
— Hé, tous les moments que tu passes avec moi sont agréables ! s’exclama-t-il en m’emboîtant le pas.
— Ouais, la soirée d’hier a été très marrante.
J’avais souhaité plaisanter, mais l’expression affligée que je lus sur le visage de Jack m’indiqua que je l’avais profondément blessé.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Non, tu as raison, lança-t-il en balayant mes excuses d’un geste.
Il me précéda pour entrer dans l’immeuble.
L’appartement n’avait pas changé, mais il me paraissait plus petit. Ma mère était au travail. Tant mieux, car je n’étais pas prête à l’affronter. Ça allait être difficile de lui révéler que Milo ne reviendrait pas, même s’il s’agissait juste de lui mentir en prétextant un séjour dans une maison de vacances.
La chambre de Milo était impeccable, ce qui me facilita la tâche pour remplir sa valise. Il avait surtout besoin de vêtements, et je choisis ceux qui, selon moi, étaient ses préférés.
Jack me suivit partout pour m’apporter un soutien moral. Il parvint à me motiver. J’avais tendance à rester plantée là, le regard fixe, jusqu’à ce qu’il m’incite à faire quelque chose, comme prendre un tee-shirt.
Passer les placards de Milo en revue était éprouvant. J’avais l’impression de violer sa vie privée. C’était le genre de gestes que l’on faisait après le décès d’une personne.
Une fois les affaires de mon frère rassemblées, je me rendis dans ma chambre. Tant que Milo serait en pleine transformation, je comptais être présente pour lui, donc il me fallait récupérer des habits.
Avant de partir, je rédigeai un mot pour ma mère, sans entrer dans les détails. Je lui signalai que nous allions passer quelques jours dans une résidence de vacances, et qu’en cas de besoin elle pouvait me joindre sur mon portable.
Le ton n’était pas très convaincant, surtout parce que j’étais l’auteure du message. D’ordinaire, c’était mon frère qui s’en chargeait.
— Combien de temps ça va prendre ? demandai-je une fois sur la route.
— Le trajet de retour ? Encore cinq minutes.
Jack jouait délibérément l’innocent. Cela ne me plaisait pas.
— Combien de temps pour la transformation de Milo ? précisai-je en prenant soin d’appuyer sur chaque syllabe.
— Je ne sais pas, Alice.
— Tu ne sais rien de rien, en fait ! m’écriai-je.
— Je t’ai dit qu’il fallait t’adresser à Ezra pour toutes ces questions. J’ignore pourquoi tu penses que je rigolais. On est presque arrivés. Tu peux te précipiter à l’intérieur et l’interroger autant que tu le voudras.
— Je n’y manquerai pas.
Je croisai les bras, comme si je venais de remporter une victoire.
— Oui, je n’en doute pas.
Jack s’occupa de rentrer les bagages. Matilda guettait son retour près de la porte, et même elle semblait étrangement calme. L’ambiance de la maison avait changé. Tout le monde était sur les nerfs, attendant que Milo se rétablisse.
Jack monta, et je m’apprêtais à le suivre pour vérifier de nouveau comment allait mon frère quand Ezra apparut en haut de l’escalier. Je me figeai en remarquant son expression, mais Jack continua à avancer et le frôla au passage avec mon sac.
— Quelque chose s’est passé ? demandai-je à Ezra.
— Il va bien, me rassura-t-il en descendant les marches. Mais il vaut mieux que tu ne le voies pas maintenant.
— Pourquoi ?
Je me redressai, disposée à me battre. Personne ne pourrait me séparer de mon frère, pas même un vampire tout-puissant. Il posa la main sur mon bras, et une partie de ma colère s’évanouit.
— Il faut que nous ayons une petite conversation.
Il déplaça sa main dans mon dos et me conduisit vers le salon.
— Tu es certain qu’il n’y a rien ? répétai-je.
— Il s’est réveillé, m’avoua-t-il prudemment.
Mon cœur bondit.
— C’est vrai ? Il va bien ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
L’enthousiasme m’emportait, mais Ezra désigna le canapé.
— Je t’en prie, assieds-toi. Nous devons discuter.
— De quoi ?
Prise de nausée, je m’effondrai sur le divan.
— Il se transforme, et plutôt rapidement d’ailleurs. (Il s’installa à côté de moi.) Il est jeune et résistant, et le changement sera terminé dans quelques jours. Il va s’en sortir.
— C’est super !
J’inspirai profondément. Je me sentais libérée d’un poids, et une vague de soulagement me submergea. Puis je remarquai le visage d’Ezra, empreint de gravité.
— Alors pourquoi on dirait que tu es sur le point de m’annon cer une mauvaise nouvelle ? poursuivis-je.
— Ce n’est pas ça. Enfin, pas exactement, précisa-t-il en s’efforçant de sourire. Tu ne peux pas le voir avant un petit moment, c’est tout.
— C’est-à-dire ? m’enquis-je en fronçant les sourcils.
— Jusqu’à ce que la transformation s’achève et qu’il apprenne à contrôler sa faim. Tu ne peux pas l’approcher avant qu’il ait les choses en main, souligna-t-il.
Je me rappelai les propos de Jack dans la voiture.
— Il va essayer de me mordre ? (Je secouai la tête, incrédule.) Il vient de se réveiller, il n’est pas encore un vampire.
— Il s’alimente déjà, Alice.
Ma poitrine se serra, et j’eus le vertige. Je croyais avoir encore du temps. J’ignore ce que j’avais compté en faire, mais j’avais pensé qu’il resterait encore humain un peu plus longtemps.
Mais moins de vingt-quatre heures après avoir mordu Jack, il buvait déjà du sang. Il était désormais Milo le vampire, et me tuerait si je m’approchais trop près de lui.
— Ça va s’arranger, je te le promets, m’assura Ezra en posant sa main sur la mienne pour me réconforter. Tu peux nous côtoyer sans aucun problème, et ce sera pareil pour Milo. Apprendre à tout maîtriser prend un certain temps. Au rythme où il va, ça ne devrait pas être trop long.
J’avais la bouche sèche, et je déglutis avec difficulté.
— Donc… il faut que je rentre chez moi ?
— Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ce que nous voulons, d’autant que Milo est encore immobilisé. Il ne devrait pas quitter la chambre avant un jour ou deux. Et, d’ici là, il se contrôlera suffisamment, en principe.
Il sourit, comme si cette information était encourageante.
— Génial ! ironisai-je.
— J’avoue que la situation est loin d’être idéale, mais il va vivre, Alice. Et aller bien mieux qu’avant. Tu n’auras plus de souci à te faire pour lui.
— Je sais, je sais.
Je fermai les yeux pour saisir toute l’ampleur de cette nouvelle.
Je me rendais compte que j’aurais dû leur être reconnaissante. Ils avaient sauvé Milo et lui avaient offert un don merveilleux mais, sur le moment, ce n’était pas ainsi que j’envisageais les choses.
Quand j’imaginais mon petit frère en train de s’abreuver de sang et de se muer en une créature capable de m’arracher la tête, j’avais bien plus l’impression qu’il s’agissait d’une malédiction.
— Est-ce qu’il a parlé ?
— Il n’a rien dit de cohérent. Il n’est pas tout à fait conscient.
— Mais tu viens de m’expliquer qu’il s’est réveillé et qu’il s’alimente, dis-je, déconcertée.
— Oui, mais c’est plutôt…
Il marqua une pause pour choisir ses mots avec soin.
— Je dirais qu’il divague, reprit-il. Il n’est pas encore pleine ment là. C’est l’instinct et la confusion qui le commandent.
— Est-ce qu’il a demandé à me voir ?
— Il n’a rien demandé du tout. Il se contente de geindre à cause de la douleur et de la faim, réitéra-t-il. Mae fait de son mieux pour s’assurer qu’il souffre le moins possible à tous les niveaux.
— Alors… que va-t-il se passer ensuite ? Il devient un vampire, et après ?
— Franchissons d’abord cette étape et, à partir de là, les choses suivront leur cours, éluda-t-il.
— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— On ne peut pas généraliser. Nous devrons voir la réaction de Milo avant de nous prononcer avec certitude sur ce qui se produira. Jusqu’ici, sa transformation est différente de celles qu’on a pu me raconter, m’expliqua-t-il prudemment.
— Tu es censé tout savoir, affirmai-je, de plus en plus agacée.
— Je comprends ton impatience, mais je ne peux vraiment pas t’en dire plus, ajouta-t-il avec un sourire triste.
Lorsque j’entendis Jack descendre les marches d’un pas lourd, je me demandai s’il réagissait aux battements plus rapides de mon cœur. Il y était tellement sensible, et ils l’alertaient chaque fois que quelque chose me bouleversait. Il était capable de déchiffrer mes émotions presque mieux que moi, parce qu’il possédait un lien direct avec mon cœur.
— Comment ça se passe en bas ?
Il feignait d’être de bonne humeur, et masquait son angoisse sous-jacente sous un sourire trop large.
— À ton avis ? répondis-je en lui jetant un coup d’œil assassin.
— Eh bien, je viens d’aller voir ton frère, m’expliqua-t-il, choisissant de faire abstraction de mon regard furieux pour me rassurer avec ces nouvelles. Il est de nouveau endormi, mais il prend forme. Je crois que tu seras très heureuse du résultat.
Je grimaçai à cause des mots qu’il avait employés.
— Mon frère n’est pas une maison que tu rénoves.
À l’écouter, on aurait dit que Milo était un bien immobilier à retaper sur lequel ils effectuaient des travaux. Même si ce n’était pas très loin de la vérité, je ne voulais pas envisager la situation de cette manière.
— Désolé, s’excusa Jack, gêné. Mae m’a envoyé pour te nourrir.
— Je n’ai pas faim.
Le stress me coupait l’appétit, mais je n’avais pas mangé depuis longtemps et mon estomac était déjà en train de me le rappeler.
— Et si tu laissais Jack te préparer quelque chose pendant que je vais vérifier que tout se déroule bien pour Milo ?
Ezra l’avait formulé comme une question, mais c’était indubitablement un ordre.
— Je suis parfaitement capable de me faire à manger toute seule, dis-je en me levant.
Pour une raison que j’ignorais, je m’étais mise à repousser leur générosité en boudant.
— Très bien, je me contenterai de te regarder, dans ce cas, rétorqua Jack en levant les yeux au ciel.
Dans la cuisine, j’affichai ma colère en jetant brutalement des choses et en claquant les tiroirs. Jack soupira et m’observa préparer un sandwich au beurre de cacahouètes dans une explosion de rage.
En réalité, malgré tous ces gestes furieux, je n’étais pas fâchée contre Jack ou Ezra, ni personne. J’étais seulement terrifiée.
OceanofPDF.com