T2 Destinés

Amanda Hocking · Chapitre 22 sur 30

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T2 Destinés

Chapitre 21

 

Une onde de choc me traversa, et j’eus le souffle coupé. Soudain, mon corps se sentit froid et seul. Jack avait cessé de me mordre et, même s’il était encore allongé sur moi, la séparation de nos sangs et de nos cœurs était brutale.

— Oh, mon Dieu ! dit-il, pantelant. Est-ce que ça va ?

Son visage enfoui dans mes cheveux, je le sentais frissonner et haleter.

— Oui, murmurai-je, encore abasourdie. Tu plaisantes ? C’était… fabuleux.

— Je n’en reviens pas d’avoir fait ça…

Il secoua la tête et roula sur le dos.

— Non, Jack, c’était…

Les mots me manquaient pour exprimer ce que j’avais éprouvé. Employant toute ma force, je me retournais et vins poser la tête sur son torse. D’un geste hésitant, il me prit dans ses bras et me serra contre lui.

— C’était une mauvaise idée. Pour l’instant, ça semble en valoir réellement le coup, mais je n’aurais pas dû, c’est certain, chuchota-t-il d’une voix rauque.

Pour la première fois, son cœur battait vite et fort. Pas autant que le mien, mais de manière beaucoup plus humaine.

— Non, non. Je voudrais que ça continue. Je n’ai jamais connu une telle sensation.

— Moi non plus, m’assura-t-il. Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Je vais m’endormir… (Je ne m’étais jamais sentie aussi faible.) Et tu vas rester avec moi. Même si près de toi, j’ai l’impression d’être trop loin. Je crois que je ne supporterais pas une distance plus grande.

Il bougea et je sentis la couverture me recouvrir. Il s’était tourné sur le côté pour me faire face. Je me blottis contre son torse, et il m’enveloppa dans ses bras. Dans ce cocon rassurant, je m’assoupis.

Au lieu d’un sentiment de bien-être, ce moment fut suivi par des conséquences désastreuses.

J’étais plongée dans une inconscience béate inédite, et Jack se leva avant même que je puisse bouger. Soudain, le lit était vide sous mon bras et, lorsque je cherchai à me blottir tout contre lui, je ne trouvai que la douceur de l’oreiller.

Un épuisement intense me paralysait, comme si j’étais couchée sous une couverture trempée. J’entendais que quelqu’un se déplaçait dans la pièce, mais j’avais juste envie que Jack soit avec moi dans le lit.

La lumière était encore allumée. Je clignai des yeux pour m’y accoutumer. Je tentai de soulever la tête, mais ce geste nécessitait trop de force. Au prix d’un immense effort, je réussis à rouler sur le dos.

Jack faisait les cent pas mais, quand il remarqua que je me réveillais, il resta figé au bout du lit et m’observa. Il avait les bras croisés et ses yeux étaient humides.

— C’est pour ça que Peter a essayé de te chasser d’ici, murmura-t-il pour lui-même.

Je ravalai difficilement ma salive.

— Quoi ? demandai-je d’une voix à peine audible, qui avait pourtant nécessité toute mon énergie. Jack ? Qu’est-ce que tu fais ? Reviens te coucher…

Je tapotai la place à côté de moi dans l’espoir de le persuader de me rejoindre.

— Je ne peux pas ! insista-t-il avec véhémence. Je ne devrais même pas rester dans la même pièce que toi. De toute évidence, je ne peux plus te côtoyer.

— Non, Jack !

Quelque peu dynamisée par la peur, je m’efforçai de m’asseoir. Mon esprit était complètement embrumé, et je me rappelais encore la façon dont son cœur battait avec le mien.

— Jack, je t’en supplie, on pourrait dormir ? Et on en discutera tout à l’heure. Mais on ne peut pas… cesser de se voir.

— Il faut qu’on parle à Ezra. Je crois que je viens de te tuer.

— Tu vois bien que je ne suis pas morte, Jack.

Je secouai la tête, incapable de comprendre ce qu’il racontait.

— Ce n’est peut-être pas trop tard. Si ça se trouve, il y a une solution.

Il ne me regardait plus. Il réfléchissait intensément à la façon de se sortir de cette situation.

— Tu dois te lever. Il faut qu’on y aille maintenant.

— Mais je suis épuisée ! me plaignis-je avant de retomber sur le dos.

Je n’avais plus la force d’argumenter. Malgré la gravité de ses propos, mes yeux se refermaient déjà.

— Alice ! cria-t-il.

Je sursautai suffisamment pour ouvrir les yeux.

— Tu dois te lever !

— Non ! dis-je en roulant avant d’enfouir le visage dans l’oreiller. Reviens dans le lit. C’est ce qu’on va faire, un compromis.

— Ça n’a rien d’un compromis, soupira-t-il.

Je sentis le matelas s’affaisser tandis qu’il s’asseyait à côté de moi puis, d’un geste timide, il me toucha le dos.

— Alice. S’il te plaît. Il faut que tu m’écoutes. On doit lui parler. Il pourra peut-être faire quelque chose. La morsure sur ton cou n’est pas tout à fait cicatrisée.

— Je m’en fiche ! Je suis tellement fatiguée, Jack ! Comme jamais !

J’essayais de crier, mais si Jack n’avait pas eu une ouïe extrêmement fine, il n’aurait pas été capable de m’entendre.

— Tu viens de perdre environ un litre de sang, et au départ tu n’en avais que cinq, donc tu es très affaiblie en ce moment. Mais c’est aussi pour cela que tu dois te lever, pour que je vérifie que tu vas bien.

Il me secoua, et je tentai de m’écarter de lui, mais sans grand succès.

— Alice. Debout.

Puis il cessa d’argumenter. S’il insistait autant, c’était en partie parce que mon état le rendait nerveux, et il voulait qu’Ezra et Mae m’examinent pour s’assurer que je n’étais pas sur le point de perdre connaissance. Il se leva, puis, gentiment, mais avec fermeté, me tira hors du lit.

— Je n’ai pas de vêtements, protestai-je de ma voix geignarde.

J’étais encore en peignoir, et ne me considérais pas comme habillée. La station verticale me donna des vertiges, mais il me maintint jusqu’à ce que je cesse de chanceler.

— Je vais te chercher une tenue. Mais il faut que tu restes debout. Essaie de te réveiller un peu plus.

Il me lâcha prudemment. Quand il constata que je ne m’effondrais pas, il se dépêcha de me prendre des vêtements.

— Je ne vois pas pourquoi ça ne peut pas attendre que je fasse un petit somme. Quelle heure il est ? demandai-je en bâillant.

— Euh… un peu plus de 9 heures, répondit-il tandis qu’il fouillait dans son dressing.

Au bout d’une seconde, il en sortit avec un tee-shirt et un pantalon de survêtement.

— Tiens.

— Comment tu fais pour être aussi en forme ? Après avoir mordu Jane, Milo était comme… parti.

Je frissonnai en me remémorant cet épisode puis saisis les vêtements qu’il me tendait.

— Il est encore jeune. Ça l’affecte bien plus que moi, expliqua-t-il d’un air absent. Enfile ça.

— Je n’ai pas envie.

J’essayai de m’asseoir, mais il m’attrapa le bras pour m’en empêcher. Je me contentai alors de rester plantée là, luttant pour garder les yeux ouverts. De toute évidence, puisque le simple fait de lutter avec mes paupières était une véritable corvée, je n’avais pas assez de force pour m’habiller, donc Jack s’en chargea. Plus tard, j’en aurais honte mais, à ce moment-là, je lui fus juste reconnaissante de le faire à ma place.

Il m’ôta le peignoir et me fit enfiler le tee-shirt. Je tentai de lui faciliter la tâche en passant les bras dans les manches, mais je m’emmêlai les pinceaux. Il m’autorisa à m’asseoir pour mettre le pantalon, mais je m’écroulai en arrière. En dix secondes, le temps qu’il lui avait fallu pour m’enfiler le survêtement et me relever, j’avais de nouveau sombré dans le sommeil.

— Alice ! m’encouragea-t-il pour que je tienne debout, en vain.

Il renonça. Au moins, je n’étais plus nue. Il me souleva dans ses bras, et ma tête roula contre son épaule. Le reste de mon corps pendait mollement.

Je sentis qu’il se déplaçait et, tout à coup, nous étions en bas. Il essayait encore de me faire tenir sur mes pieds. Le parquet me semblait trop froid et trop glissant pour que j’y arrive.

— Alice, fais un effort.

Il m’entourait de son bras, mais mes jambes se dérobaient, de sorte que Jack supportait tout mon poids.

— Alice ! Allez !

— Laisse-moi m’asseoir un instant.

Pour une raison mystérieuse, je pensai que cela allait tout résoudre. Je m’efforçais de le repousser pour me laisser tomber là où je me trouvais.

— On est dans la salle à manger. Tu devrais attendre que je t’amène dans le salon, suggéra Jack, mais je continuai à le pousser.

Il était bien plus fort que moi, encore plus compte tenu de mon extrême faiblesse, mais il finit vraisemblablement par comprendre qu’il était inutile d’insister. Il m’aida à descendre. Une fois au sol, je restai assise une seconde, puis basculai vers l’arrière. Il me rattrapa juste avant que je me fêle le crâne, puis m’allongea avec délicatesse.

— Tu vas dormir au milieu de la salle à manger ?

Il était accroupi au-dessus de moi et, de ma vision trouble, je l’observai un petit moment.

— Je suppose. Vu que tu ne m’as pas permis de dormir en haut comme une personne normale. Pourquoi je ne peux jamais être normale ? J’aimerais bien… pour une fois. Je veux juste dormir parce que je suis fatiguée. Je ne vois pas où est le mal.

Mes paupières s’alourdirent et, dès que je les fermai, je cessai de parler.

— Alice ! Je veux seulement que tu restes éveillée le temps de discuter avec Mae.

Il me secoua et, même si je ne dormais pas, je n’avais plus l’énergie pour ouvrir la bouche ou bouger.

— Alice ! répéta Jack.

La voix de Mae s’éleva quelque part derrière Jack, le faisant sursauter. J’aurais eu la même réaction si je n’avais pas été presque assoupie.

— Tu l’as mordue. Tu as fini par le faire. Est-ce qu’elle va bien ?

— C’est ce que j’essaie de savoir, dit-il, angoissé.

— Ça va, murmurai-je.

J’entendis les pas de Mae se rapprocher de moi et je sentis qu’elle écartait Jack du passage. Elle posa les mains sur mon front et mon cou, puis fit claquer sa langue.

— C’est arrivé il y a un bout de temps, Jack. Pourquoi tu ne l’as pas descendue avant ? lui reprocha-t-elle.

— Je n’en sais rien. Je me suis endormi. J’ignore ce qui m’a pris, s’excusa-t-il.

— Comment va-t-elle ? s’enquit Ezra.

Je ne parvenais pas à déterminer où il se trouvait. On aurait presque dit que sa voix provenait de mon esprit.

— Elle est pâle et affaiblie, son cœur bat vite, mais je crois qu’elle n’a rien. On pourrait la transfuser, mais je ne pense pas que ce soit nécessaire.

Mae me souleva et j’essayai de la repousser, les paupières battantes.

— Non ! Laisse-moi ici. Je n’ai plus envie de bouger, protestai-je mollement.

— Tu es allongée par terre, rétorqua-t-elle.

— Apparemment, elle aime bien le sol ces derniers temps, marmonna Jack.

— Laisse-la, si c’est ce qu’elle veut, dit Ezra.

Je tentai de le remercier, sans y parvenir.

Mae se releva et s’éloigna de moi. Jack demanda à Ezra ce qui allait se passer désormais, et j’entendis la voix grave de celui-ci résonner, sans pouvoir démêler sa réponse. C’était comme entendre le discours embrouillé des adultes dans Peanuts avec Charlie Brown.

Je décrochais, incapable de me concentrer assez pour écouter la conversation la plus cruciale de ma vie. Bercée par leurs voix, je m’assoupis.

Les cris de Milo me réveillèrent. Lorsque j’ouvris les yeux, j’avais des courbatures et des douleurs dans tout le corps. Ezra, les bras autour de mon frère, le retenait, et Mae, debout entre Jack et lui, essayait de raisonner mon frère.

Il ne cessait pas de hurler après Jack, exigeant de savoir ce qu’il m’avait fait et comment il pouvait affirmer que j’allais bien. Jack gardait le silence. Il restait derrière Mae, rongé par le remords.

— Pourquoi tu as pensé que ce n’était pas grave ? s’exclama Milo en se débattant sans succès dans les bras d’Ezra.

— Milo, elle n’a rien, lui assura Mae.

Elle avait la main posée sur le torse de Milo, plus pour l’apaiser que pour le contenir, puisqu’il ne pouvait pas se libérer de l’étreinte d’Ezra.

— Elle est juste affaiblie, et elle a voulu s’allonger ici, reprit-elle.

— Quand Peter va l’apprendre, cela la condamnera à mort, dit Milo, des larmes ruisselant sur ses joues. Tu prétends que tu tiens énormément à elle, et tu viens de la tuer !

Jack tressaillit et baissa les yeux.

— Cesse de crier, lui intimai-je en grimaçant.

Comme j’avais des difficultés à m’asseoir, je vis que Jack s’apprêtait à m’aider, mais il se ravisa et recula. Mae finit par s’éloigner de Milo pour venir m’aider.

— J’ai mal à la tête. Et dans le cou. Et partout.

— C’est parce que tu as dormi à même le sol, m’indiqua Mae en me frottant le dos. À part ça, comment tu te sens ?

— Fatiguée. Et j’ai un peu le tournis, répondis-je en me passant la main dans les cheveux.

Milo cessa de se débattre, mais Ezra garda un bras sur lui. Reniflant, mon frère s’essuya le visage du revers de la main et feignit de n’avoir jamais pleuré.

— Jack, va voir dans l’armoire à pharmacie de la grande salle de bains et rapporte les vitamines, lui ordonna Mae en désignant le couloir. On doit avoir du fer et de la vitamine B12. (Il acquiesça sans croiser mon regard et quitta la pièce.) Milo, est-ce que tu pourrais aller lui chercher une boisson pour les avaler ? Quelque chose de sucré. On a du Fanta, je crois.

— Je vais vérifier, dit Milo en se dirigeant vers la cuisine, mais Ezra le retint par le bras.

— Est-ce que je peux te faire confiance ? (Ezra le scruta, et Milo hocha timidement la tête.) Bien.

Il le lâcha, et mon frère se précipita jusqu’au frigo pour récupérer mon soda.

Jack revint avec les vitamines et les donna à Mae. Dès qu’elle les prit, il recula de plusieurs pas. Il resta à l’autre bout de la pièce, les bras croisés et le regard rivé par terre.

Milo arriva à son tour et me tendit mon Fanta tout en lançant un coup d’œil furieux à Jack. Comme je ne parvenais pas à ouvrir la canette faute de force, Mae s’en chargea.

Accroupie près de moi, elle me soutenait, la main dans mon dos. Elle me tendit deux pilules que j’avalai avidement avec mon soda. Le goût était meilleur que dans mon souvenir, ce qui me parut étrange.

— Ça va un peu mieux ? demanda-t-elle en ramenant mes cheveux derrière mon oreille et en m’examinant avec attention.

— J’imagine que oui, répondis-je avec un haussement d’épaules, même si je me sentais tout juste un peu plus éveillée. Pourquoi vous avez des vitamines chez vous ? Vous ne mangez pas.

— Je les ai achetées pour toi, précisa-t-elle. Nous savions tous que ça pouvait arriver.

— Tu es sûre qu’elle n’a rien ? s’inquiéta Milo qui me dévisageait, s’agitant à côté d’Ezra. Elle est si pâle.

— Ça va aller, le rassura-t-elle. Tu entends son cœur ? (Elle marqua une pause, et Milo tendit l’oreille, la tête inclinée.) Il bat un peu vite, mais il est résistant. Cela signifie qu’elle va s’en remettre.

— Nous devrions la faire s’asseoir, suggéra Ezra.

Mae récupéra ma canette vide, et Ezra se baissa devant moi. Je passai le bras autour de son cou, et il me souleva. N’ayant jamais été proche de lui auparavant, je me sentis un peu mal à l’aise, ce qui ne m’empêcha tout de même pas de remarquer son parfum divinement masculin et épicé, m’évoquant le bois de santal.

Il m’installa sur le canapé du salon, et Mae nous suivit, une couverture à la main. Ezra s’accroupit pour river ses yeux aux miens, et il poussa un long soupir.

Presque à regret, il détourna le regard et se redressa. Mae m’enveloppa dans la couverture et laissa les bras autour de mes épaules, me berçant contre elle tandis qu’elle s’asseyait près de moi.

Ezra resta debout devant nous à m’observer, une main sur le menton. Milo et Jack demeurèrent à l’autre bout de la pièce, et je sentais qu’ils contemplaient Ezra, dans l’expectative. Il était sur le point de prendre une décision, mais je ne comprenais pas laquelle.

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