T2 Destinés
Chapitre 13
Nous nous garâmes près de First Avenue, mais ce ne fut qu’une fois hors de la voiture que je me rendis compte qu’il s’agissait du garage où j’avais rencontré Jack. Il m’avait dit qu’il venait alors de finir de manger quand il était tombé sur moi, avant de me sauver des griffes des voyous qui allaient m’agresser.
C’était très étrange de penser que, sans ce hasard, ma vie aurait pris une tournure très différente.
— Tu viens ? suggéra Jack en m’adressant un regard curieux.
Milo et lui avaient quelques pas d’avance sur moi, puisque j’étais restée figée à côté du véhicule.
Je fis « oui » de la tête et les suivis lentement.
Des gens occupaient tout le trottoir, se livrant plus ou moins à la même chose que nous. L’été touchait à sa fin, et les filles commençaient à tirer un trait sur les minijupes et les tops dos nu. Les gratte-ciel de Minneapolis nous dominaient. La musique des discothèques et les voix résonnaient contre les immeubles.
Je jetai un coup d’œil dans la rue aux auvents très éclairés signalant des clubs, des restaurants ou des pièces de théâtre, et je me demandai ce qu’indiquerait celui de l’endroit où nous allions.
— C’est quoi le nom de la boîte, d’ailleurs ? m’enquis-je.
— Elle n’en a pas vraiment, m’avoua Jack. C’est un peu underground.
— Bon, comment les gens l’appellent ? Ceux qui ignorent que c’est une discothèque de vampires, par exemple ? ou même ceux qui sont au courant ?
On pouvait certainement nous entendre, mais je n’avais pas baissé la voix ni évité d’employer le terme « vampires ». Tout le monde était soûl, au téléphone, ou trop absorbé par sa propre vie pour me remarquer. La plupart des personnes se contentaient d’un regard fugace à Jack et Milo.
— Je n’en sais rien, répondit Jack en haussant les épaules. Je crois qu’ils disent « V ».
— Pas très original, grimaçai-je.
— Oui, je m’attendais à un truc plus sexy, affirma Milo.
— C’est un club confidentiel de vampires, railla Jack. Pas besoin d’un nom accrocheur pour attirer les gens.
— Il a raison, souligna mon frère.
— Quand même, j’aurais pensé qu’ils feraient preuve de plus de créativité, précisai-je.
Guidés par Jack, nous quittâmes Hennepin Avenue, laissant derrière nous les enseignes étincelantes d’une boîte gay qui clignotaient dans la rue. Il y avait encore du monde, mais beaucoup moins qu’auparavant. Sans toutes les lumières vives qui annonçaient divers événements, la rue paraissait bien plus sombre sous la lueur jaune des lampadaires. Même la circulation était moins dense.
— Nous y sommes presque, dit Jack en ralentissant l’allure.
Il me tendit la main. Sans comprendre, je l’interrogeai du regard.
— Donne-moi la main. Tu es avec moi, et je veux qu’ils soient tous au courant.
— OK.
Je le laissai faire et jetai un coup d’œil à Milo pour m’assurer qu’il n’allait pas me grogner après ou m’attaquer parce que je touchais Jack.
— Il se maîtrise maintenant, m’informa Jack.
Il se mit à marcher encore moins vite, si bien que nous faisions presque du sur place. Milo était quelques mètres devant nous. Lorsque Jack parla de nouveau, sa voix était à peine plus audible qu’un murmure :
— Reste près de moi. Et essaie de ne pas t’énerver ni de penser à Peter. Mais, si ça t’arrive, tu viens me voir. Si quelqu’un doit te mordre, ce sera moi.
— C’est une menace ou une promesse ? demandai-je en souriant.
— Les deux, s’esclaffa-t-il. Non. Désolé. Ni l’une ni l’autre. Je suis sage. Mais ne t’éloigne pas de moi.
— À t’écouter, ça a l’air dangereux.
Mon estomac se noua, et je me remémorai l’expression inquiète sur le visage de Mae.
— Pourquoi on y va si c’est risqué ?
— Ça l’est un peu plus que quand tu as commencé à nous côtoyer, expliqua-t-il. Mais tu avais besoin de sortir t’amuser. Et je ne laisserai rien t’arriver. Donc… (Il haussa les épaules.) Milo ! Stop !
Jack s’immobilisa à côté d’une porte quelconque au milieu de la rue. Le réverbère le plus proche ne fonctionnait plus. L’endroit était plongé dans l’obscurité, ce qui était étrange en centre-ville. Jack me pressa brièvement la main, et je sentis sa température corporelle s’élever légèrement, sans s’emballer.
Milo revint sur ses pas pour nous rejoindre, et Jack désigna d’un signe de tête une grande porte noire. Mon frère leva les sourcils, puis la poussa.
Elle s’ouvrit sur une entrée étroite baignée d’une lumière rougeoyante. Deux impressionnants videurs se tenaient là, nous bloquant presque complètement le passage. Ils adressèrent un hochement de tête à Jack et à Milo, mais la façon dont ils me regardèrent quand j’avançai m’assura qu’ils étaient des vampires, et je me hâtai de les dépasser.
Au bout de l’étroit couloir, des marches raides en ciment descendaient vers un trou noir. La seule lumière venait de l’ampoule rouge de l’entrée.
Nous nous enfonçâmes dans l’obscurité totale, ce qui ne posait pas de problème à la plupart des gens présents. Pour ma faible vision de mortelle, c’était déconcertant. Je me cramponnais à Jack, et il ne me lâchait pas.
J’entendais une sorte de musique électronique vibrer. Jack me chuchota à l’oreille que nous avions atteint le niveau prin cipal, mais je ne distinguais toujours rien. Nous avançâmes un peu plus, et Jack ouvrit la porte. Une froide lumière bleue nous entoura soudain et de la musique se répercutait sur les murs.
Pour un sous-sol, je trouvais le plafond de la pièce très haut au-dessus de la piste de danse. Quelque cinq cents individus s’ébattaient, serrés comme des sardines. Leurs bras graciles ondulaient en l’air, et ils se mouvaient avec fluidité, suivant à la perfection le rythme de la musique. Je n’avais jamais vu de gestes aussi élégants.
Un long bar en métal occupait le mur du fond et, compte tenu des bouteilles alignées au-dessus, je présumai qu’il s’agissait d’un vrai bar, proposant des boissons alcoolisées pour les humains. Plusieurs hommes et femmes sexy s’occupaient du service. Tous les tabourets étaient pris, et de nombreux mortels en sueur faisaient la queue pour commander leur boisson.
Je me tournai pour chercher Milo, mais il avait déjà disparu sur la piste. Jack me sourit et m’entraîna dans la foule.
Tous ceux qui évoluaient autour de nous étaient incroyablement beaux. Une fille aux courts cheveux platine me sourit, et je remarquai des traces de morsure sur son cou.
Jack dansait avec grâce, et j’essayai de le suivre. Il ne rompit pas une seule fois le contact avec moi et me garda près de lui, ce qui me plaisait. La lumière bleue faisait briller ses yeux, et sa joie était contagieuse. À force de me trémousser si vite et d’être proche de lui, mon cœur s’emballa.
Je sentais d’autres corps se presser contre moi. J’avais presque l’impression qu’ils tentaient de me saisir, mais je devais me faire des idées. Soudain, je perçus comme une piqûre dans la nuque, et Jack cessa de danser.
Heureusement, c’était une égratignure et je ne saignais pas. Jack m’entoura de son bras et, lorsque je regardai autour de moi, je constatai que nous étions encerclés.
Jack commença à m’éloigner de la piste en direction d’une porte. Quelqu’un me toucha, promenant délicatement les doigts le long de mon bras, comme une caresse. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, m’attendant à ce que la personne se soit fondue dans la foule, mais il se tenait derrière moi. Il ne bougeait pas, ne dansait pas et se contentait de me contempler.
Il était magnifique. Ses cheveux épais étaient gominés, peignés en arrière. Son regard, d’un noir hypnotique, me trans perça. Il m’adressa un sourire à la fois séduisant et maléfique.
Jack m’arracha de mon admiration transie en me tirant par la main. Quand je le remarquai, je parvins à détourner les yeux, et la brûlure dans mes poumons fut le signal qui me rappela de respirer.
La foule disparut, et la lumière passa du bleu à un rouge terne. J’empruntai avec Jack une porte pour me faufiler dans la pièce voisine, plus petite, dont les murs étouffaient le volume de la musique.
L’endroit ressemblait davantage à un bar ou à un café qu’à une boîte de nuit. De nombreuses portes et autant de vestibules sombres permettaient d’en sortir. Des canapés confortables étaient disséminés dans toute la pièce.
Dans un coin obscur se trouvait un petit bar tenu par un homme. Peu de bouteilles cette fois-ci, ce qui me laissa supposer qu’il s’agissait d’une autre sorte de bar.
Sur le divan le plus proche de nous, je vis une femme superbe, allongée, la tête renversée en arrière. Elle était vêtue de cuir noir, et sa tenue était si moulante que je me demandai comment elle arrivait à respirer. Une jolie jeune fille était blottie sur ses genoux, les yeux fermés. Un mince filet de sang ruisselait le long de son cou. La vampire qui la tenait me regarda et sourit tout en léchant le sang sur ses lèvres.
— Stop, me chuchota Jack à l’oreille.
— Quoi ? rétorquai-je en reportant mon attention sur le reste de la pièce.
Des scènes semblables à celle dont je venais d’être témoin se répétaient partout. Certaines personnes (ou vampires) étaient simplement assises à bavarder, et d’autres se pelo taient. Mais d’autres encore s’abreuvaient ouvertement à des humains.
Dès notre entrée dans ce lieu, on aurait dit que tous s’étaient tournés vers nous pour nous observer. Les vampires braquaient leurs yeux superbes et envoûtants sur moi, et j’en oubliais de respirer.
— Arrête ça, m’ordonna Jack en me secouant la main pour que je me concentre sur lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je levai le regard vers lui, le détournant des autres.
— Ne dévisage personne, m’intima-t-il.
— Pourquoi ?
— Tu te laisses sans cesse… subjuguer par eux. Ne fais pas ça.
Il regarda par-dessus ma tête. Visiblement, il commençait à penser que cette sortie était une mauvaise idée.
— Désolée, répliquai-je, même si je ne savais pas vraiment comment remédier au problème.
— Ne t’excuse pas. Tu n’as qu’à… (Il secoua la tête.) Viens, dit-il en m’attirant un peu à l’écart, sur un canapé pratiquement inoccupé.
Lorsqu’il prit place, je m’installai tout près de lui. De l’autre côté, j’aperçus une fille aux cheveux violets, qui portait du rouge à lèvres noir. Elle se tourna vers nous et cessa de siroter le contenu d’un grand verre de vin.
Elle sourit, surtout à moi. Ses crocs étaient plus visibles que ceux de Jack, à un point tel que c’était presque grotesque. Je me demandai si c’était naturel ou si elle avait fait quelque chose pour leur donner cet aspect.
— Tu es nouvelle ici, roucoula-t-elle.
Sa voix était à la fois mielleuse et comme déformée par de l’hélium.
— En effet, lui répondis-je tandis que Jack baissait le bras qui m’entourait.
— En revanche, toi, je t’ai déjà vu dans le coin, lui affirma-t-elle, les sourcils froncés.
Son maquillage au niveau des yeux était si prononcé qu’on aurait dit une sorte de masque. Elle se mordit la lèvre avec prudence pour ne pas se blesser avec ses canines, et essaya de le situer.
— Est-ce qu’on a baisé ?
— Je suis certain que non, se hâta de répliquer Jack.
Je me crispai, ce qui, j’en étais consciente, était une mauvaise idée, dans la mesure où je devais contrôler mon rythme cardiaque.
Je n’avais jamais envisagé que Jack puisse avoir des relations sexuelles. Je me doutais que les vampires en avaient, par exemple Mae et Ezra et, sans nul doute, j’avais déjà espéré faire l’amour avec Jack, mais je n’avais jamais songé à l’acte en lui-même. Non seulement il avait très probablement mordu des filles dans cette boîte, mais aussi couché avec quelques-unes.
— Dommage, poursuivit la créature avant de reporter son attention sur moi.
Elle esquissa un sourire en coin et remarqua que les batte ments de mon cœur s’étaient accélérés.
— Donc, tu es ce genre de fille, déclara-t-elle.
— Quel genre ? rétorquai-je d’un ton sec.
— J’en oublie les bonnes manières !
Elle éclata d’un rire fragile, qui tinta comme du verre qui se brise.
— Je ne me suis même pas présentée. Je m’appelle Violette.
Elle me tendit la main, à moi exclusivement, et je la lui serrai. Elle portait des mitaines en dentelle, comme Madonna à une époque.
— Alice, articulai-je avant de lâcher sa main tiède. Et voici Jack, ajoutai-je en levant les yeux sur lui.
— Jack, répéta-t-elle.
Elle fit claquer sa langue et le dévisagea.
— Nous n’avons jamais…
— Non, lui assura-t-il d’une voix crispée.
— Tu es sûr ? insista-t-elle, sceptique. Parce que j’ai une excellente mémoire, et je jurerais qu’on a partagé une partie de jambes en l’air.
Elle me décocha un clin d’œil et donna un coup de coude espiègle dans les côtes de Jack.
— Certain, persista-t-il, glacial.
— Mais si ! Tu m’as fait ce truc avec…
— Arrête, l’interrompit-il sans hausser le ton. J’ai compris ce que tu essaies de faire, et je veux que tu te calmes.
Elle cligna des paupières d’un air innocent, et Jack se tourna vers moi.
— Quand elle a évoqué ça au départ, ton cœur s’est emballé, et maintenant elle cherche à en rajouter pour qu’il batte plus vite. C’est ce qu’elle tente de déclencher.
— Il tambourine comme un papillon de nuit coincé dans un bocal, dit Violette, puis elle m’adressa un sourire mélan colique. Je ne peux pas m’en empêcher. Ce son est tellement beau.
— Je suis désolée.
— Tu n’as rien à te reprocher, me réconforta Jack doucement.
Je rougis et me blottis tout contre lui. Malgré l’obscurité des lieux, je percevais la lueur assoiffée dans les yeux de Violette lorsqu’elle me regardait. Jack ne laisserait rien m’arriver, et je ne crois pas qu’elle avait envie de me tuer. Mais elle voulait goûter mon sang, et c’était bizarre de le savoir.
— Est-ce que vous allez vous retirer dans l’une des pièces ?
Elle désigna d’un signe de tête les portes, et je me demandai où elles menaient.
— Je tuerais pour avoir ne serait-ce que la chance de mater, reprit-elle.
— Non, on reste ici, merci, répliqua Jack.
Violette garda les yeux braqués sur moi et se glissa près de Jack, jusqu’à plaquer son corps contre le sien. Il essaya de reculer, mais je me trouvais au bout du canapé et il avait peur de m’écraser.
— Tu es juste un petit bonbon, je me trompe ? me lança-t-elle avec un clin d’œil.
— OK, ça suffit, la plaisanterie, dit Jack.
Il se leva et m’entraîna à l’imiter.
— On n’a rien fait ensemble, sinon tu ne me rejetterais pas, lui annonça Violette avec un petit rire. Je suis capable de vous faire des choses, à tous les deux, dont vous osez à peine rêver.
— Oui, je rate une super occasion, rétorqua Jack.
Il me guida vers le bar, et j’entendis Violette ricaner dans notre dos.
— Excuse-moi. C’était une très mauvaise idée. Je ne suis jamais venu ici accompagné d’une humaine, et je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre.
— Ce n’est pas catastrophique, affirmai-je.
Une fois que nous fûmes arrivés au bar, Jack me plaça devant lui, mon ventre plaqué contre le bois. Il se tint derrière moi, un bras de part et d’autre de mon corps. Les vampires l’avaient fait flipper. Il voulait m’entourer pour me protéger.
De façon étrange, je ne ressentais aucune angoisse, pourtant mes émotions avaient tendance à refléter les siennes. Cette pièce avait sur moi comme un effet tranquillisant.
Le barman vint prendre notre commande et lança un regard déconcerté à Jack.
— N’importe quelle boisson, la première qui te tombe sous la main, lui demanda Jack, ce qui ne fit qu’accentuer sa perplexité. Est-ce que tu as de la vodka ?
— Toutes les boissons légères sont là-bas, répondit le barman en indiquant la piste de danse. (Il me scruta, puis considéra de nouveau Jack.) Tu es vraiment certain de vouloir un verre ?
— Oui.
Comme le type ne me lâchait pas du regard, Jack ajouta :
— Elle n’est là que pour le plaisir des yeux.
— Si ça te chante, mon pote.
Le barman secoua la tête et s’éloigna pour aller chercher la boisson.
— Tu sais quoi ? Laisse tomber la commande, décréta Jack.
Il glissa un bras derrière moi et recula du bar.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— C’était stupide. On sort d’ici. (Il balaya la pièce des yeux, mal à l’aise, tandis qu’il m’entraînait ailleurs.) Tout le monde te dévisage comme si… je n’en sais rien.
Nous étions presque sortis et, une fois de retour vers la piste de danse, la musique couvrirait mes paroles. Je me figeai.
— Et Milo ?
— Je lui enverrai un message quand nous serons dehors, expliqua Jack.
— Il ne l’entendra pas. Le son est trop fort. Et même, il ne répondrait pas. Il s’éclate.
— Dans ce cas, il reste ici, et il téléphonera quand il sera prêt à partir.
— On ne peut pas le laisser ! insistai-je.
Milo avait beau être vampire, il demeurait mon petit frère et, pour moi, il était hors de question de l’abandonner lors de sa première virée nocturne.
Jack tenta de me raisonner, mais je lui lâchai brusquement la main et croisai les bras. Derrière nous, témoin de mon geste, la vampire vêtue de cuir noir avec la fille sur les genoux émit un sifflement sonore qui nous fit nous retourner.
— Sacré tempérament ! s’écria-t-elle avec un rire lent et décontracté, typique de ceux qui planent. Tu as du pain sur la planche avec elle, pas vrai ?
— Je me débrouille, répliqua Jack avant de me fusiller du regard. Alice…
— Je ne pars pas sans Milo, persistai-je.
— Eh bien, je ne te traîne pas sur la piste pour le chercher, dit-il en observant l’endroit bondé, les lèvres pincées.
Ce n’était pas si difficile de traverser la pièce, mais se frayer un chemin parmi la foule pendant un certain temps serait une autre paire de manches, avec tous ceux qui essaieraient de m’attraper.
— Si tu veux, je peux la surveiller, suggéra la vampire. Crois-moi, je sais à quel point c’est dur d’éloigner les mouches de la nourriture, précisa-t-elle en donnant une petite tape à la fille sur ses genoux.
— Garde-la à l’œil, et rien de plus, l’avertit Jack.
— Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, dit-elle en se signant de son long index manucuré en noir.
— Je reviens tout de suite.
Il hésita avant de partir, puis posa les mains sur mes joues et m’embrassa brièvement sur la bouche. Le visage près du mien, il me murmura :
— Ne laisse personne te toucher.
— Je te le promets.
— Bien.
À contrecœur, il tourna les talons et disparut au milieu des corps qui se contorsionnaient sur la piste.
— Comment t’appelles-tu ? me demanda ma baby-sitter aux canines pointues.
— Alice.
Je m’efforçai de me concentrer sur elle et la fille plutôt que sur la pièce remplie de vampires qui me reluquaient.
— Moi, c’est Olivia, et voici Hannah, ajouta-t-elle avec un geste en direction de la fille sur ses genoux. Elle m’appartient.
— Félicitations, répondis-je sans conviction, ignorant les usages dans ce genre de situation.
— Merci, s’esclaffa Olivia. La situation est délicate entre lui et toi, dit-elle avec un signe de tête vers la porte que Jack venait de franchir. Pourquoi il ne t’a pas transformée ?
— C’est compliqué.
Je me frottai les bras. La fille bougea, et Olivia lui caressa les cheveux pour l’apaiser.
— Pourquoi tu n’as pas transformé Hannah ? demandai-je.
— Sinon, je n’aurai plus aucune raison de la garder, rétorqua Olivia en accordant tout de même un coup d’œil affectueux à la fille. Tu connais le dicton : « Pourquoi acheter la vache quand on peut obtenir le lait gratuitement ? » Eh bien, si j’achetais la vache, je n’aurais plus du tout de lait.
Elle ne voulait Hannah que pour son sang, rien d’autre.
— Alors pourquoi tu penses qu’il devrait me changer en vampire ?
— Il t’aime, répliqua-t-elle, visiblement surprise. Tu dois être au courant. (Je me tortillai, mal à l’aise, mais restai muette.) Et je parie qu’il ne boit pas de lait non plus.
Elle plissa ses yeux bouffis, me jaugeant réellement pour la première fois.
— À coup sûr, tu es vierge dans tous les sens du terme.
— Pas complètement, la défiai-je, le menton relevé, comme si je le lui avais prouvé d’une certaine manière.
— Il ne t’a jamais mordue ?
— Il m’a goûtée.
Cette révélation lui fit écarquiller les yeux.
— Et il ne t’a pas mordue ensuite ? (Elle était à la fois stupéfaite et sceptique.) Waouh ! il sait se contrôler. Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’il commette un faux pas et, après s’être autant contenu, il ira bien trop loin.
— Nous maîtrisons les choses, affirmai-je sans grande conviction.
— Salut, ma jolie, résonna une voix grave dans mon dos.
Je fis volte-face et me retrouvai nez à nez avec le vampire qui m’avait touché le bras sur la piste de danse. Il me dévisagea de ses yeux noirs étincelants. Une mèche de ses cheveux noirs retomba sur ses épaules, et il la repoussa. Je fus désagréablement surprise par ses ongles trop longs, du moins pour un homme.
— C’est Alice ! l’informa Violette en accompagnant sa présentation de son rire haut perché et pétillant.
D’un bond, elle quitta le canapé et sauta vers nous, s’arrêtant si près de lui qu’ils se frôlaient presque.
— Elle est adorable, n’est-ce pas ?
— Mignonne comme tout, roucoula-t-il avec un accent traînant du Sud qu’il exagéra.
Son intonation me rappela la façon dont Hannibal Lecter se moque de Clarice Starling dans Le Silence des agneaux. Il inspira profondément en se penchant plus près de moi, mais, incapable de penser, je n’eus pas le réflexe de reculer.
— Respire, ma belle, m’ordonna-t-il.
À ces mots, j’ouvris la bouche et remplis mes poumons d’un oxygène précieux. Ce qu’il m’avait fait était bien pire que ce que provoquait Peter chez moi. Mon esprit était moins embrumé, mais mon corps semblait paralysé, et je me retrouvai dans l’impossibilité de respirer, de ciller ou de bouger.
— Tu es trop mignonne ! s’écria-t-il avec un sourire vorace, et Violette pouffa à côté de lui.
— Oh, laisse-la tranquille ! le menaça Olivia.
Sa voix avait gagné en force et perdu son côté lascif tandis qu’elle me défendait.
— C’est une gamine, poursuivit-elle, et son petit ami est dans la pièce voisine.
— De quoi je me mêle ? demanda-t-il en la regardant par-dessus mon épaule, une lueur de rage primitive dans les yeux.
— Il l’a chargée de la surveiller, l’informa Violette avec un sourire en coin. Il l’a laissée toute seule, ajouta-t-elle en se penchant vers lui.
— Qu’est-ce que tu veux ? lançai-je lorsque j’eus retrouvé ma voix.
— Tu as tellement peur !
Cette réalité l’amusait beaucoup trop, et semblait quelque peu l’émoustiller.
— J’aimerais qu’on soit amis. Violette, toi et moi, précisa-t-il en ouvrant les bras, comme s’il s’attendait à ce que je m’y précipite. Pour te mettre à l’aise, je vais me présenter. Je m’appelle Lucian.
— Ce n’est pas son vrai nom, confessa Violette. En fait, c’est Hector, mais c’est beaucoup moins décadent.
Il la foudroya du regard. Elle recula, mais se força à me sourire.
— Fais-moi confiance, ma douce, plus vampire que lui, tu meurs, souligna-t-elle.
— Moi aussi, l’interrompit Olivia. Pourquoi n’iriez-vous pas tous les deux vous attaquer à quelqu’un avec qui vous aurez vos chances ? Cette fille n’ira nulle part avec vous.
— La vieillesse t’a rendue sénile, Olivia, aboya Lucian. Parce que je n’ai jamais mentionné qu’on voulait bouger. On veut seulement avoir une petite discussion amicale. N’est-ce pas, Alice ?
— Ça ne me dit pas trop, répondis-je.
Mon cœur battait de manière irrégulière et bien trop rapide. D’après la façon dont Violette et Lucian me contemplaient en clignant des yeux, je compris qu’ils y étaient sensibles.
— Mon Dieu ! c’est superbe, chuchota Lucian d’une voix presque inaudible. C’est si délicat et si effréné. Comme une mouche piégée dans une toile d’araignée, battant éperdument ses minuscules ailes… mais qui ne peut s’échapper.
— Vous êtes doués pour les métaphores liées aux insectes, murmurai-je.
— D’ailleurs, bienvenue sur ma toile, comme dirait l’araignée.
Lucian sourit et me dévoila sciemment ses crocs. Comme chez Violette, ils étaient plus pointus et plus grands que ceux de Jack, et d’autant plus effrayants.
— Mon petit copain est juste à côté, et il va vous tuer, les menaçai-je, le souffle court. Il a chargé Olivia de veiller sur moi, et elle prend cette responsabilité très au sérieux.
— Cette vieille sorcière droguée ? s’esclaffa Lucian avant de se pencher vers moi. Elle ne fera rien du tout. Si ton petit ami tenait vraiment à toi, il ne t’aurait jamais amenée ici. À mon avis, il voulait que cela se produise.
— C’est faux, répliquai-je.
Je le vis poser le regard sur ma gorge tandis qu’il s’approchait encore plus près de moi.
— Oh, Alice, on est bien loin du pays des merveilles, cette fois-ci, susurra-t-il.
Je fermai les yeux.
— Lucian ! cria Olivia. Oh, Hannah, bouge, veux-tu ?
Un instant après, elle apparut près de moi.
— Je vous ai demandé de dégager !
— Olivia, Olivia, dit Violette, qui s’écarta de nous pour s’occuper d’elle.
Lucian se redressa, mais ne s’éloigna pas de moi.
— N’es-tu pas lassée de cette vieille poche de sang que tu trimballes partout en permanence ?
— Violette, pas maintenant, rétorqua Olivia, manifestement dégoûtée. J’essaie d’empêcher cette fille de tomber dans vos filets. Elle ne vous appartient pas. Il y a plein d’autres filles ici sur lesquelles vous pouvez vous acharner.
Violette la regarda en battant des cils et frotta lascivement son bras contre le sien.
— Je suis là moi aussi, Olivia. Je sais que tu te balades toujours avec tes petites poupées. C’était quand, la dernière fois que tu as été avec une vraie femme ?
Violette réussit à distraire brièvement Olivia. Il n’en fallut pas plus à Lucian, qui m’enveloppa de ses bras puissants, me serrant si fort que je n’arrivais plus à respirer, bouger, ou même hurler.
Il m’emporta si vite que cela me donna la nausée. Le vent me fouetta les cheveux. Il me maintenait le visage plaqué contre les muscles fermes de son torse. S’il ne me lâchait pas rapidement, j’allais étouffer.
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