T2 Destinés

Amanda Hocking · Chapitre 27 sur 30

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T2 Destinés

Chapitre 26

 

 

Estimant qu’il valait mieux mourir la tête haute, je tournai les talons pour faire face à mes agresseurs. Je ne pouvais pas courir plus vite qu’eux et, comme ils me traquaient certainement, ils devaient connaître mon adresse. Pour une raison mystérieuse, Lucian m’avait dans la peau, et il était peu disposé à me lâcher.

— Je sais que vous êtes là ! criai-je dans le brouillard.

J’entendis le bruit étrange de leurs pas, puis leurs silhouettes sombres se matérialisèrent devant moi. Mon cœur s’emballa et j’étais consciente qu’ils le percevaient, mais je décidai de dissimuler toutes les autres preuves de ma terreur.

Mon estomac se retourna. Je ravalai ma salive et serrai les poings pour éviter de trembler. Je levai le menton d’un air défiant, quitte à exposer mon cou davantage.

Ça n’avait pas vraiment d’importance. Dans tous les cas, ils trouveraient un accès à mes veines.

Ils se tenaient face à moi. Lucian me contemplait de ses yeux noirs, comme si j’étais un morceau de viande ou le Saint-Graal. Ses cheveux noirs luisants étaient gominés vers l’arrière. Il souriait, dévoilant ses crocs ridicules.

Je jetai un coup d’œil à Violette. À cause du brouillard, ses cheveux violets paraissaient plats et ternes. Son épais maquillage noir avait coulé et, alors qu’elle aurait dû avoir l’air ravie de m’attraper enfin, son sourire semblait faiblir.

— Tu as gâché notre traque, déclara Lucian d’une voix fielleuse.

— Eh bien, tu parles d’une prise ! renchérit Violette avec son timbre de Fée Clochette gothique.

Elle me fusilla du regard, puis se retourna vers Lucian, les yeux pétillants de désir.

Cela expliquait pourquoi son sourire s’était évanoui. Après m’avoir trouvée appétissante, elle aurait été heureuse de m’oublier et de reprendre le cours de son existence. Mais c’était Lucian qui refusait d’abandonner, et elle se sentait de plus en plus menacée par l’intérêt qu’il me témoignait, ce qui ne faisait que m’effrayer davantage.

D’habitude, les gens ne seraient pas jaloux d’un hamburger. Il n’était donc pas logique que Violette le soit de moi. Sauf si les intentions de Lucian n’étaient pas uniquement alimentaires.

— OK, finissons-en, annonçai-je d’une voix la plus égale possible.

Je n’avais pas précisément hâte de mourir, mais je ne voulais pas d’une fin interminable.

— Pourquoi cet empressement ?

Lucian me toucha la joue du revers de la main, mais je tressaillis et ses ongles longs et grotesques vernis en noir frôlèrent juste ma peau. Il me sourit, et je réprimai une montée de bile.

— Tu as encore du cran, ajouta-t-il.

— On s’en fiche, se moqua Violette.

— J’ai simplement décrété que c’était une belle soirée pour mourir, et minuit approche à toute vitesse, alors on ferait bien d’en terminer, affirmai-je.

J’avais machinalement reculé d’un pas. Malgré mes jambes en coton, je brûlais de m’enfuir en courant. Mon pouls rapide me suggérait de détaler, mais je savais que je n’irais pas loin avant de sentir les bras de Lucian m’étreindre, et ses mains se poser sur moi. Cette perspective me donnait la chair de poule. Je décidai qu’il valait mieux provoquer Violette pour la pousser à me tuer.

— Ton maquillage est ridicule, lui dis-je.

Ce n’était pas aussi percutant que je l’aurais souhaité, mais la panique bloquait les zones utiles de mon cerveau.

— C’est toi qui as l’air ridicule ! riposta-t-elle avec un regard dégoûté.

— Mesdames !

Lucian leva la main pour nous faire taire.

De ses crocs proéminents à son long manteau noir, il incar nait tous les clichés de vampires que Jack s’attachait à rejeter. En boîte, Violette m’avait même avoué par mégarde qu’il s’appelait en réalité Hector. Il était certainement un affreux geek qui, par hasard, avait basculé dans le milieu des vampires. Il avait adopté le style de vie gothique et romantique, même s’il avait fini par tomber dans le mauvais goût et devenir une caricature.

— C’est absurde ! hurlai-je, surprise par la puissance de ma propre voix. Si vous n’avez pas l’intention de me tuer, je rentre chez moi.

J’ignore en quoi il s’agissait d’une menace ou pourquoi cela me paraissait logique, mais Violette éclata de son petit rire perçant. Je commençais à me demander si elle n’avait pas subi une opération du larynx, parce que ce son n’avait rien d’humain.

Techniquement, elle ne l’était plus, mais tous les vampires que j’avais rencontrés possédaient une voix humaine. Cela faisait partie de leur camouflage. Mais celui de Violette était vraiment atroce.

— Je ne vais pas te tuer, m’assura Lucian.

Il m’avait réservé un sort plus abominable, et n’allait pas me laisser partir. Il posa la main sur mon bras. Ce contact déclencha quelque chose en moi. La situation me parut enfin réelle, et je paniquai.

— Enlève tes sales pattes !

Je criai et me débattis pour dégager mon bras. Je savais que c’était vain, mais je devais me défendre. J’eus la chair de poule et la nausée.

— Ne me touche pas ! Lâche-moi ! Lâche-moi !

— Alice ! siffla Lucian tandis qu’il plaquait sa main libre sur ma bouche pour étouffer mes hurlements.

Je n’avais jamais eu aussi peur de toute ma vie. Je me démenais, donnais des coups de pied et me débattais de mon mieux. Je continuais à crier et eus envie de lui mordre la main, mais l’idée de goûter sa chair ou son sang me répugnait trop.

Il allait me faire subir des choses horribles, et cette certitude me terrorisait plus que tout. C’était même pire que la déprime qui me tenaillait à la pensée de vivre sans Jack. C’était plus grave qu’un chagrin qui me consumerait lentement. C’était instantané, désespéré et sauvage.

— Laisse-la partir !

Une voix veloutée résonna devant moi, et j’ouvris les yeux.

Il était encore trop loin et le brouillard l’enveloppait partiellement, mais je reconnus ce regard d’émeraude déterminé. Peter était là, ce que je jugeai à la fois rassurant et terrifiant. Il allait me sauver des griffes de Lucian, puis certainement nous tuer, Jack et moi. C’était une situation gagnant-perdant.

— Pardon ?

Lucian semblait déconcerté. Je diminuai mes efforts pour me libérer. Je me serais bien détendue complètement, mais il me touchait toujours avec ses maudites mains.

Un jour, j’avais trébuché dans les bois pour atterrir les paumes en premier sur une carcasse d’animal qui grouillait d’asticots. Cela ne représentait aucun danger, mais ce fut la chose la plus répugnante qui m’était arrivée, et j’avais vraiment eu la trouille. C’était exactement ce que je ressentais au contact de Lucian. J’avais l’impression d’être couverte de vers.

— Libère-la.

Les yeux remplis de rage, Peter fit un pas dans notre direction.

Même si sa carrure n’était pas imposante, Peter était extrêmement intimidant. Sa façon de serrer les dents et les poings laissait à peine deviner qu’il bouillait de colère et qu’il disposait d’une grande force intérieure. Lucian n’avait pas relâché sa prise sur moi, mais je le sentais de plus en plus hésitant.

— Mais qu’est-ce qu’elle a, cette fille ? demanda Violette, perplexe.

— Elle m’appartient, grogna Peter.

Il tendit la main vers moi, comme s’il s’attendait à ce qu’ils me rendent à lui sur cette simple affirmation. Comme s’il s’agissait d’un quiproquo et non d’une situation évidente de kidnapping-meurtre-viol.

— Et l’autre vampire qui l’accompagnait ? s’enquit Lucian en resserrant ses doigts sur moi.

Il pensait avoir trouvé une faille, mais se trompait.

Peter était déjà au courant à propos de Jack. Forcément. Le rêve que j’avais fait la veille n’en était pas un. Peter avait tout découvert et s’était tenu à l’affût au cours des jours précédents. Mais pour quelle raison ?

— Cela ne te regarde pas. Lâche-la, répéta Peter en fusillant Lucian du regard. Tout de suite.

— Tu devrais faire plus attention à tes affaires.

Lucian essayait d’employer un ton léger et taquin, mais Peter le désarçonnait.

Il me laissa partir, et je détalai à quelques pas de distance. À mon avis, tout le monde pensait plus ou moins que j’allais me précipiter dans les bras de Peter et, croyez-moi, c’était plutôt tentant, mais je ne le fis pas. Je restai en retrait sur le côté, plus près de Peter que de Lucian, et frissonnai.

Sans que Lucian puisse ajouter quoi que ce soit, Peter se jeta sur lui, tel un lion qui fondait sur sa proie. Lucian poussa un cri de surprise, et Violette glapit avant de bondir en arrière. Je demeurai immobile, observant leurs ombres s’enfoncer puis disparaître dans le brouillard.

J’entendis Lucian crier et Peter grogner, puis d’affreux bruits gutturaux et d’autres qui évoquaient des déchirures et des os brisés. Violette se lança à leur poursuite dans l’obscurité, leur hurlant d’arrêter.

Un horrible bruit de déchirement retentit, suivi par les sanglots de Violette, puis je distinguai les pas légers de ses talons aiguilles s’évanouissant dans la nuit.

Tremblante, je ne parvenais pas à savoir ce que j’étais censée faire. Attendre que Peter revienne ? Le remercier et essayer de le convaincre de m’épargner ? ou m’enfuir chez moi ?

Rien ne me paraissait logique. Et, pour couronner ma panique rampante, ce désir constant qui me poussait vers Peter me tenaillait.

Lorsqu’il émergea enfin de la brume, je n’avais pas bougé d’un pouce. Une tache sombre recouvrait le devant de son tee-shirt. Sa peau était parfaitement propre, même s’il y avait forcément eu des éclaboussures. Il avait dû se nettoyer, et je me demandai si c’était exprès pour moi.

Il se passa la main dans les cheveux, évitant de croiser mon regard. C’était mieux ainsi. Chaque fois que je plongeais mes yeux dans les siens, j’avais tendance à me perdre dans leur contemplation. Une égratignure légèrement rosée lui barrait le visage, et je me rappelai, stupéfaite, à quel point les vampires cicatrisaient vite. Son tee-shirt, troué à plusieurs endroits, révélait un épiderme absolument intact.

— Mais qu’est-ce que tu fiches ? me demanda-t-il douce ment, la tête baissée vers le trottoir.

— Je te retourne la question.

— Alice, je suis sérieux, soupira-t-il, manifestement agacé.

— Moi aussi !

Cette fois, je réussis à être plus vigoureuse et à lui faire lever les yeux sur moi. J’y décelai un mélange d’énervement et d’affection.

— Tu te rends compte qu’abandonner et mourir n’est pas la même chose que de faire preuve de courage ?

Il m’observa d’un air sévère.

— Quel autre choix j’avais ? argumentai-je en m’efforçant de ne pas lui laisser m’embrumer l’esprit. Si j’avais couru, il m’aurait rattrapée ! Il est trop fort, je n’aurais pas pu le repousser !

— Et alors ? lança-t-il, incrédule. Il faut se battre quand même ! Détaler jusqu’à ce qu’il te rattrape ! C’est ta vie, Alice ! Pourquoi tu cherches toujours à la perdre ?

— C’est faux !

Je secouai la tête, m’apercevant qu’il était inutile de discuter ce point.

— De toute façon, qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Tu vas me tuer dans dix minutes, non ?

— Quoi ? (Il fronça les sourcils, surpris et perplexe.) Pour quoi est-ce que je te tuerais ?

Il était sincèrement stupéfait, ce qui me déstabilisa. Même après avoir goûté à l’amertume de mon sang, l’idée de me supprimer ne l’avait pas effleuré. Il était au courant depuis des jours et, à ma connaissance, il n’avait pas non plus éliminé Jack. En fait, il m’avait seulement sauvé la vie. Cela ne correspondait pas au tableau que tout le monde m’avait brossé de lui.

— Tu as déjà tenté de le faire.

Je croisai les bras, cherchant à dissimuler à quel point j’étais abasourdie.

— Je t’ai promis que cela ne se reproduirait plus, affirma-t-il en balayant mon objection.

Je trouvais son côté pragmatique presque mignon. D’accord, il avait essayé de me tuer, mais il m’assurait qu’il ne le ferait plus, alors pourquoi m’inquiétais-je ?

— Et Jack ? hasardai-je.

Ma voix trahissait à quel point le sujet m’angoissait.

En entendant le nom de son frère, Peter se crispa et regarda dans le vide. Pensif, il se mordit la lèvre. Pendant d’interminables secondes, il demeura immobile.

— Il faut qu’on rentre et qu’on règle la situation, soupira-t-il enfin.

— Pardon ?

— C’est la seule chose à faire.

Il me tendit la main, et je l’acceptai, mais d’un geste hésitant.

Je reçus la même décharge électrique que chaque fois que je le touchais, mais je maudis la vague de plaisir et de chaleur qui s’empara de moi. La main que je serrais pouvait très bien s’avérer celle qui tuerait Jack.

Je laissai Peter me guider à travers le brouillard jusqu’à son Audi, garée dans une rue près de mon appartement. Je m’efforçai de ne pas songer à la sensation merveilleuse que j’avais éprouvée lorsqu’il m’avait mordue. Peut-être pouvais-je l’inciter à le refaire. Au moins, cela donnerait à Jack le temps de… de quoi ? Ce n’était pas vraiment un plan judicieux.

Une fois dans la voiture, une seule idée s’imposa à moi. Peter démarra, puis je sortis mon téléphone de ma poche. J’envisageai de le lui dissimuler, avant de me dire que, de toute façon, il allait le savoir quand même. Il garda le silence jusqu’à ce que j’appuie sur la touche « envoi », alors que nous roulions déjà à toute allure.

— À qui as-tu envoyé un message ? m’interrogea-t-il d’une voix dénuée d’émotion.

— À Jack et à Mae.

— Qu’est-ce que tu leur as dit ?

— Que j’étais avec toi et qu’on arrivait, avouai-je avec franchise.

Il hocha la tête.

— C’est sûrement mieux ainsi, déclara-t-il de manière évasive.

Je faillis lui demander s’il avait l’intention de tuer son frère, puis décidai que je n’avais pas envie de connaître la réponse. Si c’était « oui », je n’avais aucun espoir que les choses tournent bien. En restant dans l’ignorance, je pouvais m’autoriser à me caler dans le siège et à songer qu’il s’agissait peut-être d’un malentendu. Visiblement, Peter ne comptait pas me faire du mal. En réalité, il n’avait jamais été aussi gentil avec moi.

Mais, encore une fois, c’était peut-être pour gagner ma confiance. Comme le veut le dicton, « on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ».

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