T2 Destinés
Chapitre 27
Lorsque l’Audi s’arrêta dans le garage, je constatai avec un certain soulagement que la Lamborghini n’était pas là, ce qui signifiait que Jack était sûrement absent. Je n’avais aucune idée d’où il se trouvait mais, tant qu’il était ailleurs, cela me convenait.
Peter posa la main au creux de mes reins et m’escorta à l’intérieur tandis que je faisais mine de ne pas remarquer les picotements qui me parcouraient. Mon cœur se remit à battre de cette étrange façon qui affolait tous les vampires, et j’espérai que Milo n’était pas dans la maison.
Personne ne vint nous accueillir à la porte, ce que je jugeai étonnant, puisque j’avais prévenu Mae. J’entendis Matilda aboyer et gratter contre la porte du sous-sol, me portant à croire que Mae était intervenue. Si Jack et Peter allaient en découdre, la chienne allait probablement se faire mal, alors Mae l’avait enfermée afin de la mettre à l’abri.
— Il y a quelqu’un ? lança Peter dont la voix de velours résonna dans l’entrée.
Lorsqu’il s’aperçut que Mae, contrairement à son habitude, ne se précipitait pas pour nous saluer, il soupira.
— Elle a toujours préféré Jack à moi. Elle a besoin de quelqu’un à dorloter.
— C’est pour ça qu’elle m’adore, précisai-je sèchement, et il esquissa un sourire.
— Mae ?
Peter se risqua à pénétrer dans la cuisine.
Il garda la main sur mon dos pour que je l’accompagne. Mais je ne me serais pas détournée. J’avais envie de le suivre partout, et pas seulement parce que mon corps l’exigeait. Si, par hasard, il tombait sur Jack, je devais être présente.
— Mae ? répéta Peter, un peu plus agacé.
Un bruit furtif s’éleva du salon, et Peter passa le bras devant moi pour me protéger de ce qui se déroulait dans l’autre pièce. Cependant, il avait adopté une position différente. Crispé, il semblait paré pour une attaque, et je tentai de trouver un moyen de le détendre.
— Mae ! criai-je.
J’étais convaincue que Peter ne s’en prendrait pas à elle, et j’avais besoin d’une tierce personne pour atténuer la tension.
— Alice ?
Milo s’efforçait de masquer la note de nervosité dans sa voix.
Il fit irruption dans la cuisine. Mae, derrière lui, essayait de le retenir par le bras. Je compris alors l’origine de ce bruit de bagarre. Mae avait voulu l’empêcher d’approcher Peter, mais mon frère faisait tout pour me rejoindre.
Pendant ce temps, Peter avait adopté une posture encore plus défensive et s’était déplacé devant moi, son corps faisant écran.
— C’est le sang de ma sœur ? demanda Milo, l’air horrifié, quand il vit les éclaboussures sur le tee-shirt de Peter.
L’espace d’une seconde, il écarquilla les yeux, puis montra les crocs et fonça sur Peter.
Heureusement, Mae le bloqua avec ses bras, le ralentissant juste assez pour que je puisse me faufiler sous le bras de Peter et que mon frère constate que j’étais saine et sauve. Peter m’entoura la taille d’un bras et me plaqua contre lui. Il essayait de me protéger de Milo, qui lui-même tentait de me protéger de Peter.
— Milo, je vais bien, affirmai-je en me laissant faire par Peter.
— Qu’est-ce qui se passe ? grogna Milo.
Il avait cessé de vouloir s’avancer vers nous mais, par précaution, Mae gardait son bras autour de son torse.
— C’est le sang d’un autre vampire, contre lequel Peter s’est battu. Je n’ai rien.
Je levai les bras et lui montrai mon cou pour lui prouver que je n’avais aucune marque.
— Est-ce que… c’est ton frère ?
Peter relâcha un peu sa prise sur moi et observa Milo, les yeux plissés, essayant de comprendre la situation.
— Ton frère est un vampire ?
— Oui.
Je m’écartai un peu de lui.
Me retrouver si proche de Peter m’avait encore mise dans cet état qui m’était devenu familier. Mon esprit s’était embrumé et imprégné de lui, comme une pièce se remplirait d’un parfum. Je sentais également son odeur sensuelle et acidulée, et commençais à saliver. Une étrange chair de poule apparut sur ma peau, et j’étais sûre que je tremblais.
M’enveloppant de mes bras, je m’efforçai de me concentrer sur ce qui m’entourait, comme le regard furieux de Milo et sa respiration bruyante. Mae n’avait pas prononcé un mot depuis notre arrivée, probablement parce qu’elle était suffisamment occupée à maîtriser Milo.
— Quand a-t-il été changé ?
Peter se tourna vers moi, et j’aurais préféré qu’il interroge quelqu’un d’autre. Je voulais avoir la possibilité de m’éclaircir l’esprit.
— Il y a environ un mois.
— Pourquoi lui et pas toi ?
Il fronça davantage les sourcils, encore plus perplexe.
— À cause d’un accident. Il allait mourir, alors Jack l’a transformé, expliquai-je. Et moi, j’avais prévu d’attendre que mon frère grandisse un peu avant de devenir l’une des vôtres.
— Jack est toujours impatient de tout transformer, déclara Peter, plus pour lui-même que pour les autres.
Puis il secoua la tête et regarda Mae derrière Milo.
— Tu ne m’as pas dit bonsoir.
— Je n’en ai pas vraiment eu l’occasion.
Elle esquissa un sourire forcé et relâcha enfin Milo, mais ne fit aucun mouvement en direction de Peter. Elle n’allait pas l’étreindre comme elle le faisait avec tout le monde.
— Peter, tu devrais peut-être partir, lui suggéra-t-elle.
— Je sais que tu n’es pas ravie de me voir, mais ce n’est pas juste. Je n’ai rien fait de mal.
Il était sincèrement blessé par la réaction de Mae, dont les yeux s’emplirent de larmes.
— Peter, tu sais que ce n’est pas tout à fait exact, souligna-t-elle doucement.
Elle garda les yeux rivés sur lui, mais me désigna d’un léger mouvement de tête.
— Je ne cherche pas à me justifier, mais si… (Il se mordit la lèvre et secoua la tête.) Jack a dépassé les bornes à tous les niveaux et, pourtant, vous vous rangez tous en permanence de son côté. C’est à moi qu’elle est destinée, pas à lui. Et sa mort n’aurait rien dû vous faire.
— Merci, marmonnai-je, et je le sentis poser un regard d’excuse sur moi.
— Alice, je me suis mal exprimé.
Il tendit la main vers moi, puis la laissa retomber.
— Nous ne prenons le parti de personne, insista Mae.
Elle posa la main sur le bras de mon frère pour l’apaiser. Il fulminait d’entendre Peter aborder le sujet de ma mort avec autant de détachement.
— Les choses ne sont pas aussi tranchées, et tu en es parfaite ment conscient.
— Mais Jack a tort ! s’exclama Peter.
Il donna un grand coup sur le plan de travail, qui nous fit tous sursauter.
— De quel droit se permet-il ? poursuivit-il.
— Il m’aime, Peter, intervins-je timidement.
Il se tourna vers moi, les yeux brillants de fureur, et j’essayai de reculer. Milo siffla et Mae s’interposa entre lui et Peter. Comme moi, elle savait que Peter n’avait plus l’intention de me faire du mal.
— Et tu crois que je ne t’aime pas ? rétorqua ce dernier.
Il bougea si rapidement que je le vis à peine arriver. Soudain, son visage était devant le mien et j’étais acculée contre le mur, même s’il ne me touchait pas. Ce mouvement brusque avait fait peur à Milo, et Mae dut le pousser dans la pièce voisine pour qu’il puisse contenir ses émotions.
— Ça va ! Il lui parle, c’est tout ! insista-t-elle à plusieurs reprises.
Du coin de l’œil, je la vis finalement maîtriser mon frère dans l’autre pièce, mais je ne pouvais détacher mon regard de celui de Peter. Il me contemplait toujours comme s’il essayait de me percer à jour et de résoudre une grande énigme.
Sans raison, les larmes me montèrent aux yeux, et je luttai pour me souvenir de respirer. Il m’encadra en plaçant une main de part et d’autre de moi et baissa son visage à la hauteur du mien. Je ne voyais et ne sentais que lui. C’en était étouffant, et j’ignorais comment combattre cette sensation.
En vérité, je n’avais pas envie de la réprimer. Mon corps me hurlait sans cesse que c’était ce dont il avait besoin, que cela correspondait à ce que j’étais censée éprouver. Pour l’éternité.
— Comment suis-je supposée savoir ce que tu ressens pour moi ? murmurai-je d’une voix rauque. Tu m’as toujours repoussée ou fuie. Tu as passé à peine une minute en ma compagnie. Tout ce que je sais à propos de toi, c’est que je te dégoûte et te fascine à la fois.
— Je suis désolé.
Pour la première fois, son timbre trahissait une grande émotion et non plus un effort pour masquer quelque chose. Il était profondément peiné, mais il poursuivit sans se décontenancer :
— Je n’ai pas été honnête envers toi. J’ai un million d’excuses pour la façon dont je t’ai traitée, mais aucune d’entre elles ne m’absout.
Il poussa un long soupir, et je sentis la chaleur de son souffle sur mon cou. Je reconnus la faim qui le tenaillait, celle que j’accueillais sans réfléchir. Peter me désirait de la seule manière possible pour lui, comme les fleurs ont besoin de la lumière du soleil. Nos corps nous dictaient que j’étais indispensable à sa survie, à plus d’un titre, et Peter écoutait le sien.
— Mais quelle importance désormais ? reprit-il d’une voix sensuelle.
Il baissa les yeux sur ma gorge, et ses cils retombèrent vers ses joues.
— L’amour que je te porte ne compte plus vraiment, je me trompe ? (Il s’approcha de moi et me huma avant de pousser un soupir de reproche.) Tu as son odeur.
— Pardon, chuchotai-je.
Une petite partie de moi était peut-être navrée, mais j’étais aussi étrangement fière de sentir comme Jack. Comme s’il m’avait marquée comme sienne et que, peut-être, mon sang lui appartenait également. Au fond, j’avais toujours su que c’était écrit, et je crois que Peter l’avait perçu aussi. C’était pour cette raison qu’il m’avait toujours rejetée.
— Maintenant, il est à l’intérieur de toi.
Peter ramena mes cheveux vers l’arrière et les caressa, effleurant mes joues du bout des doigts. Une vague de plaisir me submergea. Ses yeux, de nouveau plongés dans les miens, étaient tristes et éteints.
— Je t’ai déjà perdue, n’est-ce pas ?
Sans me laisser le temps de répondre, il pressa doucement ses lèvres sur les miennes. Un tourbillon d’émotions m’emporta, et je me surpris à lui rendre son baiser. La dernière fois, il m’avait embrassée de manière violente et passionnée mais, là, je percevais de la tendresse et une certaine mélancolie. Il se rendait compte qu’il s’agissait de notre ultime baiser et voulait en savourer chaque moment.
Un grondement guttural à l’autre bout de la pièce me propulsa dans l’instant présent. J’avais passé les bras autour du cou de Peter et enfoncé mes doigts dans ses cheveux. De ses bras puissants, il m’avait plaquée contre son corps musclé, si fort que je pouvais à peine respirer.
Mais, dès que j’entendis ce grognement, mon cœur s’arrêta et j’éloignai ma bouche de celle de Peter. Il me repoussa sur le côté, dans le seul but de me protéger.
Soudain, je vis la silhouette floue de Jack traverser la pièce d’un bond. Il percuta Peter, et tous deux atterrirent sur la table de la salle à manger qui s’effondra sous leur poids.
Je perçus des grincements de dents et des bruits de coups, puis Jack fut projeté à travers la vitre des portes-fenêtres. Peter, debout, s’apprêtait à le suivre, mais Jack s’était déjà relevé et se débarrassait des éclats de verre.
Ils se tenaient à un mètre l’un de l’autre et se foudroyaient du regard, en proie à une rage effrénée. Je me remis sur mes pieds, pensant qu’il fallait que j’intervienne, mais Ezra s’interposa brusquement entre eux. Il était sur ce qui restait de la table, plus près de Peter, mais tendit les paumes dans les deux directions.
— Arrêtez ! ordonna-t-il d’une voix tonitruante. Ça ne sert à rien !
Quelque part au bout du couloir, j’entendis Milo se débattre pour sortir. Manifestement, Mae s’était enfermée avec lui dans une pièce, ce qui me paraissait une sage décision.
— Il n’y a qu’un seul moyen de régler la situation, répliqua posément Peter, les yeux rivés sur Jack.
Les traits de ce dernier étaient si déformés par la haine que son visage était presque méconnaissable. Tout son corps était crispé, toutes ses veines ressortaient tant il bandait les muscles. Il bombait le torse, et ses lèvres étaient retroussées en un rictus hargneux.
— Peter ?
Ezra se concentra sur Peter, ce qui me sembla peu judicieux compte tenu de l’expression de Jack. Il s’avança vers lui et posa la main à plat sur le poitrail de son frère.
— Tu connais les conséquences de ce genre de choses, poursuivit-il. Tu ne veux pas en arriver là.
— C’est à lui qu’il faut dire ça, répondit Peter avec un signe de tête vers Jack, qui se mit à grogner.
— Jack ! le suppliai-je.
Jack s’adoucit sur-le-champ en entendant ma voix et, lorsqu’il me regarda, je m’aperçus qu’il se sentait coupable. Peter grimaça, mais Ezra tenta de capter son attention, avec succès apparemment.
— Viens, allons nous éclaircir les idées une minute.
Ezra plaça la main sur le dos de Peter et l’incita à sortir. Jack s’éloigna de la fenêtre brisée pour leur libérer le passage.
Jack se retira et desserra même les poings, réussissant à convaincre Peter qu’il pouvait s’octroyer une pause sans risque. Ezra guida Peter parmi les débris, et ils sortirent dans l’épais brouillard qui était tombé sur la nuit.
Jack les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent, mais nous distinguions toujours la voix douce et prudente d’Ezra qui tentait de raisonner Peter.
Après leur départ, Jack s’empressa de me rejoindre en silence. J’ouvris la bouche pour parler, mais il me fit taire. Il me prit par la main et m’entraîna dans le bureau d’Ezra, tout au bout du couloir. J’entendis les appels déconcertés de Milo en provenance de la chambre de Mae et d’Ezra. Une fois à l’intérieur, Jack referma la porte sans un bruit.
Je tentai une nouvelle fois de lui demander ce qui se passait, mais il m’attira dans ses bras et m’embrassa avec une passion telle qu’elle éclipsa tout le reste. Je me remémorai ce que j’avais ressenti lorsqu’il m’avait mordue, son cœur et le mien battant à l’unisson. Toute la chaleur et l’amour qui émanaient de lui s’engouffrèrent en moi.
Au-delà de ce baiser, je percevais un désespoir qui me terrifiait, mais j’essayai de me focaliser sur le bonheur incroyable d’avoir retrouvé ses bras. J’avais envie que ce moment se prolonge à tout jamais.
— Alice…, haleta-t-il.
Il me repoussa vigoureusement. Il ne voulait pas s’éloigner de moi, mais je m’agrippais tant à lui qu’il dut employer la force pour se libérer. Il posa les mains sur mes joues, ses paumes brûlantes sur ma peau, et m’implora de ses yeux bleus.
— Quoi ? demandai-je, la voix cassée.
— Je suis vraiment désolé pour tout ça, s’excusa-t-il avec un sourire tendre. Alice, s’il te plaît, ne pleure pas, d’accord ? On a très peu de temps. Quand Peter va se rendre compte qu’on s’est esquivés…
— On peut s’enfuir en courant ! proposai-je en essayant d’empêcher les larmes de ruisseler sur mon visage.
— Non, il ne te laissera jamais partir. Et moi non plus. (Son expression trahissait son angoisse et sa honte.) Mais je sais que je n’en sortirai peut-être pas vivant.
— Non, Jack, c’est absurde, dis-je, la gorge nouée.
Une intense douleur me transperça, si forte que je crus que j’allais mourir. J’avais l’impression que le sol s’était dérobé sous mes pieds et que je chutais dans le vide.
— Alice, tu vaux la peine qu’on se batte pour toi, affirma-t-il en esquissant un sourire triste. Et même qu’on meure pour toi.
— Non !
Je tentai de le frapper pour me détacher de lui et lui faire renoncer à cette ridicule mission suicide qu’il s’était fixée.
— C’est stupide ! C’est le truc le plus débile que tu m’aies jamais dit ! Tu es vraiment un imbécile, Jack !
Je le cognai de toutes mes forces pour me dégager de son étreinte, mais ses bras ne bougèrent pas. Il me laissa me débattre jusqu’à ce que je sois épuisée, puis me plaqua contre lui. Je sentis les lents et forts battements de son cœur, qui me firent sangloter.
— Alice, écoute-moi.
Ses mots étaient étouffés parce qu’il avait enfoui son visage dans mes cheveux.
— Il ne renoncera pas avant de t’avoir, désormais. Il a enfin compris qu’il t’aimait et… et j’ai vu comment vous vous êtes embrassés…
— Non, Jack, pardonne-moi ! pleurnichai-je. Ça ne se reproduira pas, je te le jure ! Plus jamais je…
— Alice, non. Ce n’est pas ta faute. Ce n’est pas pour te punir, OK ? (Ses doigts étaient passés dans mes cheveux, et j’entendais encore son cœur battre contre le mien.) Je sais juste que je ne pourrai pas vivre ainsi. Et toi, tu es incapable d’aller contre. C’est ton sang qui veut ça.
— Jack…
Je m’efforçai de trouver un argument pour lui prouver le contraire, en vain.
Il avait raison : j’avais tenté de refouler mes sentiments envers Peter dès le départ et, pourtant, sans savoir comment, nous avions fini par nous étreindre, et c’était à ce moment que Jack était arrivé.
Jack recula pour me dévisager, mais il garda les mains ferme ment serrées sur mes bras, au cas où je déciderais de détaler et de gâcher son plan ridicule.
Je me rendais compte que ses propos n’étaient pas complète ment dépourvus de logique. Il voulait se battre contre son frère pour moi, et je n’avais aucun espoir de le faire changer d’avis. Je devinais ce qui le poussait à ce raisonnement.
C’était la seule conclusion à laquelle Jack était parvenu : l’un des deux devait mourir. Je savais qu’il existait forcément une autre solution.
— Alice, je dois simplement m’assurer que tu vas bien, affirma-t-il d’une voix enrouée.
— Je n’irai jamais bien sans toi, pleurai-je.
Il tressaillit, mais se reprit rapidement.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je dois retourner là-bas, et si quelque chose arrive…
— On peut s’enfuir. N’y retourne pas ! Comme ça, tu seras sûr que je ne crains rien ! l’interrompis-je.
Mais il avait déjà pris sa décision.
— S’il arrive quelque chose, je ne crois pas qu’il te fera du mal, mais j’ai besoin de savoir que tu seras en sécurité.
Ses yeux se remplirent de larmes, et les miennes redoublèrent d’intensité.
— Je dois avoir la certitude que, quoi qu’il se passe, tu mèneras une longue et heureuse vie, poursuivit-il.
— Tu ne m’écoutes pas, Jack. Je ne serai jamais heureuse sans toi !
— Je t’en prie, Alice, fais-le pour moi, me supplia-t-il. Je veux te transformer.
Il avait dû entendre un bruit, puisqu’il jeta un coup d’œil nerveux à la porte et, quand il me dévisagea de nouveau, son regard était plus insistant.
— Quoi ? Hors de question ! Tu crois que je vais vivre éter nellement sans toi ? Non !
Je secouai la tête, révoltée par cette idée.
— Alice… (Il posa son front contre le mien et poussa un long soupir.) Je t’aime tant. S’il te plaît. Fais-le pour moi.
— Si tu m’aimes vraiment, je ne comprends pas comment tu peux même me demander ça.
Soudain, il se mordit le poignet, déchirant sa chair. L’odeur enivrante de son sang envahit la pièce et, tout à coup, ses battements cardiaques devinrent palpables.
Je n’avais jamais ressenti la soif de sang auparavant, mais le sien déclencha en moi une envie bestiale. Depuis qu’il m’avait mordue, j’étais obsédée par son sang. Il était conscient que, dès qu’il s’ouvrirait les veines, je ne le refuserais pas.
Il plaqua le poignet contre ma bouche. Le sang de Jack n’avait pas du tout le même goût que dans mon souvenir. Il était plus sucré que du miel et coula comme du vin au fond de ma gorge, brûlant d’une chaleur excitante. Avant même que le liquide atteigne mon estomac, une vague de plaisir intense me submer gea, un voile flou puis blanc modifia ma vision. Pour la première fois de mon existence, je sentis que tout mon être était en vie.
Son amour s’insinua en moi, pur et absolu. Même lorsqu’il m’avait mordue, je n’avais pas ressenti cela. En avalant son sang, je buvais son essence. Il m’aimait, et il n’était qu’amour.
Je percevais uniquement sa gentillesse, son innocence et son bonheur infini. Il n’avait commis les pires actes de son existence que parce que je l’y avais poussé. J’étais la pire chose qui lui était jamais arrivée, pourtant il éprouvait pour moi un amour parfait et éternel, qu’il n’avait jamais connu.
Lorsqu’il éloigna son bras de ma bouche, je chancelai en arrière. S’il ne m’avait pas rattrapée, je serais tombée à la renverse. De nouvelles larmes ruisselèrent, brûlantes, sur mes joues. La tête me tournait, et je me sentais désorientée et prise de vertige.
J’eus alors l’impression d’être complètement enivrée de son sang, j’avais également la nausée et l’esprit embrouillé. Je savais que je n’allais pas tarder à m’évanouir.
Je savourais la sensation de ses bras musclés et réconfortants lorsqu’il me souleva pour me poser sur le canapé. Son expression avait changé, et je m’aperçus à la dernière seconde que je l’avais affaibli. Il s’apprêtait à livrer la plus importante bataille de son existence, affreusement désavantagé par son immense faiblesse.
— Oh, non, Jack ! Tu es si faible ! Je t’ai tué !
— Non, Alice, je vais bien.
Il repoussa une mèche de cheveux de mon visage, et je posai ma main sur la sienne. Il me mentait. S’il sortait de cette pièce et se battait avec Peter, il allait mourir, et nous le savions tous les deux.
— Jack… Je t’aime ! m’exclamai-je d’un ton farouche.
Malgré tout ce que je pouvais lui dire, il allait partir, alors je choisis de faire bon usage du temps qu’il me restait.
— Ça a toujours été toi, Jack, c’est toi que j’aime, depuis le départ.
— Je sais.
Il esquissa un sourire. En dépit de tous mes efforts, mes yeux se fermèrent. Je sentis ses lèvres se poser avec tendresse sur mes paupières, puis une larme s’écraser sur ma joue.
J’avais envie de lui parler encore, mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Je sombrai dans l’obscurité, et eus à peine le temps d’entendre le chaos se déchaîner derrière la porte.
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