T2 Destinés
Chapitre 22
— Hé, tout le monde, je vais bien, je vous assure, dis-je doucement, dans l’espoir de détendre l’atmosphère.
— On le sait, ma puce, chuchota Mae en me serrant briève ment dans ses bras pour me réconforter, sans cesser de regarder son mari.
— Oui, acquiesça-t-il, les traits empreints de regret. On le sent sur elle.
— Et merde, jura Jack entre ses dents avant de nous tourner le dos.
Mae lâcha un soupir et posa le front sur mon épaule. J’avais compris les propos d’Ezra dès qu’il les avait prononcés. Pourtant, je secouai la tête, incrédule.
— C’est parce que je porte ses vêtements, affirmai-je en touchant mon tee-shirt. Et d’ailleurs je me demande bien ce que ça peut faire. Je sens comme Jack, et alors ? (Je jetai un coup d’œil dans sa direction, mais il ne s’était pas retourné.) Quelle importance ? On s’en fiche, non ?
— Pas du tout, répondit Mae en levant les yeux vers Ezra. Mais il y a des solutions. Pas vrai, Ezra ?
Il me dévisageait au point que c’en était gênant, sans tenir compte de la question de sa femme.
— Mae…
Il secoua la tête.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Milo d’une voix tremblante et haut perchée. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que Peter n’est pas là.
Ezra joignit les mains, comme pour prier, puis écarta les bras. Puis il regarda Milo en s’efforçant de sourire.
— Il n’est pas là. Il ne peut rien faire. Voilà où on en est.
— C’est tout ?
Milo se mordit la lèvre pour retenir ses larmes.
— Milo, ce n’est pas grave.
Ma voix était étonnamment calme et stable. Peut-être étais-je trop fatiguée pour éprouver de la peur ou de la tristesse.
— Je vais bien. Tu n’as pas à t’inquiéter. Pas pour le moment.
Pour une raison mystérieuse, ce fut à cet instant-là que Jack en eut marre. Il sortit en trombe, et j’entendis ses pas furieux résonner dans l’escalier lorsqu’il monta en courant. Matilda le suivit mais, apparemment, il lui claqua la porte au nez puisqu’elle se mit à aboyer et à gratter le bois.
— Matilda ! cria Ezra, et la chienne se tut.
— Milo, pourrais-tu aller me chercher mon téléphone ? demandai-je en levant le regard vers lui. Je crois qu’il est quelque part dans la chambre de Mae et d’Ezra.
— Essaie dans la salle de bains, suggéra Mae.
— Bien sûr.
Mon frère semblait content qu’on lui assigne une tâche. Il était content d’avoir quelque chose à faire, n’importe quoi, plutôt que de rester planté là.
Lorsqu’il partit à toute vitesse, je reportai mon attention sur Ezra. Je fus surprise quand mes yeux se remplirent de larmes, mais je supposai que mon épuisement et les remords de Jack qui me parvenaient et m’oppressaient n’arrangeaient rien.
— Dis-lui de ne pas revenir, demandai-je à Ezra tandis que ma gorge se nouait.
Cela paraissait injuste, mais ma tristesse provenait en partie de la certitude que je ne reverrais plus jamais Peter. C’était impossible, car sinon il me tuerait, mais cela ne changeait rien à mes sentiments.
Je sentais une connexion physique avec Jack, encore plus forte qu’auparavant. Il n’était même pas dans la pièce, mais dans mes veines coulaient sa terreur et sa honte. D’un autre côté, j’étais toujours attirée par Peter et ne voyais pas comment survivre sans lui.
— C’est réellement ce que tu souhaites ? me demanda Ezra.
— Est-ce que j’ai le choix ? (Je déglutis péniblement.) Il va nous tuer, Jack et moi, dis-je en baissant les yeux sur la couverture dont je tripotais le coin. Je sais que tu lui parles encore. Persuade-le de ne pas revenir. Non, ce n’est pas juste, ajoutai-je en secouant la tête, consciente que je me comportais en égoïste. C’est moi qui devrais partir. Peter ne l’apprendra jamais, et il n’aura aucune raison de s’en prendre à Jack.
— Personne ne veut ton départ, ma puce, m’assura Mae en me caressant les cheveux. Surtout après ce qui s’est passé la nuit dernière.
J’allais leur demander pourquoi le fait que Jack m’ait mordue leur donnait encore plus envie que je reste, puis je m’aperçus qu’elle parlait de la bagarre dans la discothèque. En plus de tout ce sac de nœuds, des vampires me pourchassaient.
— Je suis foutue.
Je dus avaler plusieurs goulées d’air pour me retenir d’éclater en sanglots et Ezra, mal à l’aise, changea de position.
— Nous allons te protéger, Alice, affirma-t-il. C’est simplement que nous n’avons pas encore tout résolu.
— Est-ce que vous avez déjà réglé quelque chose ? ripostai-je.
— Nous le ferons, décréta-t-il d’une voix ferme.
— J’ai trouvé ton portable.
Milo se tenait sur le seuil, levant le téléphone dans ma direction, l’air hésitant. Lorsqu’il avait quitté la pièce, j’allais plutôt bien mais, à présent, j’étais roulée en boule, les bras serrés contre ma poitrine, essayant de ne pas pleurer.
Je tendis la main, et il s’approcha pour me donner mon portable. Je m’étonnais de constater que je n’avais reçu aucun appel manqué ni texto de Jane, mais il était encore tôt, et j’avais vu dans quel état Milo l’avait laissée la veille.
— Il faut que je rentre à la maison. J’ai cours demain, et je dois discuter avec Jane, alors que je ne sais toujours pas ce que je vais lui raconter.
— Il est encore très tôt. Tu as à peine dormi, et tu auras bien le temps de te préoccuper de tout ça plus tard. Tu ferais mieux de rester ici pour récupérer un peu, et ensuite on te reconduira chez toi demain matin pour que tu prépares pour le lycée, proposa Mae.
— Pourquoi pas ce soir plutôt ? demandai-je.
— Nous estimons plus prudent que tu passes la nuit ici, dit-elle en passant la main dans mes cheveux.
Jack était certainement le cadet de mes soucis. Mon sang était déjà souillé. Il ne pouvait rien faire de pire que ce qu’il avait déjà commis.
Mais à l’extérieur de cette maison rôdaient Lucian et Violette, sans compter Peter. De plus, je me sentais extrêmement faible, et la perspective de me retrouver quelque temps sous surveillance me rassurait.
— Tu pourrais dormir avec Mae dans notre chambre ? Je prends le canapé dans mon bureau, suggéra Ezra.
Je secouai la tête.
— Je ne voudrais pas te chasser.
— J’insiste.
Il se tourna vers Milo, qui se tenait maladroitement sur le côté.
— Monte te reposer un peu. La nuit a été longue pour nous tous. Ta sœur sera avec Mae, et moi dans la pièce voisine. Il n’arrivera rien.
— Tu es sûre que ça va, Alice ? s’enquit Milo, et j’acquiesçai.
— Je vais aller me coucher, et Ezra a raison. Tu as bien besoin de m’imiter.
À contrecœur, il regagna sa chambre à l’étage. Les événe ments de la nuit précédente avaient dû l’épuiser. Il avait connu sa première bagarre, avec un vampire remonté, de surcroît. Cela avait dû lui prendre beaucoup d’énergie.
Lorsque je me levai, je faillis tomber, et je sentis instanta nément les bras d’Ezra me retenir. Je m’étais accoutumée à la sensation réconfortante que m’apportaient ceux de Jack. Non pas que je croie qu’Ezra allait me lâcher, mais c’était à la fois familier et inhabituel.
Il me posa sur son lit pour rejoindre le canapé de son bureau, et la culpabilité m’envahit. Je tentai de protester, mais il ne voulut rien entendre. Il embrassa Mae avant de sortir, et elle m’adressa un sourire las.
Je me glissai sous la couette, cherchant une position confortable sous la masse de couvertures et d’oreillers. Mae se coucha à côté de moi. Elle était encore en pyjama, comme tous les autres, puisque Jack et moi les avions réveillés.
— Tu es bien installée ? me demanda Mae.
— Oui, acquiesçai-je. Merci.
Elle éteignit la lampe de chevet et se mit à l’aise.
— Je suis vraiment contente que tu sois ici, malgré toute cette histoire, m’avoua-t-elle.
— Est-ce que je peux te poser une question ?
Dans l’obscurité de la chambre, j’étais moins gênée d’aborder un sujet qui me tracassait.
— Tout ce que tu veux, ma puce.
Elle bougea dans le lit et, même si je ne la distinguais pas, je compris qu’elle s’était tournée sur le côté pour me faire face.
— La nuit dernière, quand Milo a mordu Jane, c’était… je ne sais pas. (Je songeais aux termes « bestialité » et « prédateur », que je n’avais pas envie d’employer pour qualifier l’attitude de mon frère.) En revanche, lorsque Jack m’a mordue, c’était complètement différent. Je me rends compte que ça m’arrivait à moi, et que je n’étais pas spectatrice, mais je crois que la scène n’était pas la même qu’entre Milo et Jane.
— Et tu veux comprendre en quoi c’était différent ?
— Oui.
Quand Milo avait fondu sur Jane, j’avais eu une peur bleue. Mais, quand Jack m’avait mordue, j’avais vécu un moment parfait et magique, que je souhaitais connaître de nouveau.
— Milo est jeune, il manque d’expérience dans ce domaine, m’expliqua Mae prudemment. De plus, il était affamé quand ça s’est produit, contrairement à Jack, qui a été capable de se maîtriser davantage.
Elle soupira, comme si ce n’était pas exactement ce qu’elle désirait exprimer.
— Pardonne-moi, je n’ai pas de meilleure analogie, et ce n’est pas contre ton frère, m’annonça-t-elle. Mais pense au sexe par rapport à un viol. C’est le même acte physique, comme mordre une personne ou une autre revient à la même chose. Mais le premier résulte de l’amour, alors que le second est un acte forcé. Toutefois, ce n’est pas tout à fait ça. Quand Jack t’a mordue, l’amour le guidait, tandis que, dans le cas de Milo, c’était la faim.
— Donc… quand Jack mord d’autres personnes, est-ce que ça ressemble à ce que j’ai vu avec Milo et Jane ?
Pour la première fois, je comprenais ce qu’il voulait dire quand il m’avait expliqué que ce qu’il vivait avec moi n’avait rien à voir.
— Je n’ai pas assisté à ce qu’a fait Milo, mais je dirais que oui, dans une moindre mesure. Le comportement de ton frère était plus agressif à cause de son âge et de sa faim, précisa Mae. Ça répond à ta question ?
— Je crois que oui.
— Tu devrais essayer de dormir maintenant. Je sais que tu es épuisée.
Je m’allongeai sur le ventre, et elle me massa le dos avec des mouvements circulaires, comme ma mère lorsque j’étais petite et que je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Même si, en l’occurrence, je n’avais pas besoin d’autant d’aide.
Je n’avais jamais ressenti une telle fatigue. Même quand Peter m’avait mordue et presque vidée de mon sang, la transfusion qu’Ezra avait effectuée m’avait revigorée avant que je sente l’effet extrême de ce geste.
Je ne me réveillai pas avant 22 heures, mais j’étais encore si épuisée que j’étais persuadée que je n’aurais aucun problème à me rendormir avant la rentrée.
Jack circulait dans la maison, mais il ne me regarda pas une seule fois. C’était ce qui me faisait le plus mal.
Nous avions partagé un moment dont l’intimité dépassait mes rêves les plus fous, et il refusait de m’adresser la parole ou de poser les yeux sur moi. Il supportait à peine de se trouver dans la même pièce que moi.
Milo me prépara à manger, et tout le monde semblait marcher sur des œufs en ma présence. Quand je m’étais levée, Ezra était parti. Mae m’avait indiqué qu’il avait des affaires à traiter. J’ignorais si c’était vrai, ou s’il allait parler à Peter pour qu’il ne m’approche pas.
Jane m’envoya quelques textos. Elle exigeait de savoir ce qui s’était produit la veille. J’étais peu disposée à lui expliquer l’existence des vampires par SMS, et n’avais pas la force nécessaire à ce genre de conversation téléphonique. Du coup, je ne répondis pas à ses messages, même si j’étais consciente que je lui devais quelques éclaircissements.
Je finis par m’endormir sur le canapé, et Mae me réveilla peu après 6 heures. Elle me ramena chez moi, afin que je me douche et me prépare pour le lycée. Elle m’avait laissé des vitamines et du fer qui augmenteraient ma production de sang et m’aideraient à lutter contre la faiblesse. Je me sentais frêle et désorientée, et je me demandais si je réussirais à arriver au bout de la journée.
Après la chaleur du mois d’août, une brume plutôt fraîche m’accompagna lorsque je me rendis à l’arrêt de bus. C’était extrêmement étrange d’aller en cours toute seule. Cette rentrée marquait comme un retour à la vie réelle, mais j’étais seule. Milo ne faisait plus partie de ce pan de mon existence.
Une fois dans le car, je sortis mon iPod avec l’intention d’écouter de la musique, mais rien ne trouva grâce à mes oreilles. Je me sentais complètement déconnectée. J’avais juste envie de dormir, mais je ne voulais pas regagner mon appartement. Je ne m’y sentais plus chez moi, et toute ma vie me paraissait inutile.
Pendant les deux premières heures, je marchais d’un pas chancelant, comme endormie, jusqu’à ce que Jane me coince dans une cage d’escalier. J’étais en train d’écouter MGMT à plein volume pour rester éveillée, de sorte que je ne l’entendis pas m’appeler ni courir après moi.
J’avais monté un étage quand je vis son visage surgir devant moi. Elle portait une couche de maquillage plus épaisse que d’habitude, pour tenter de dissimuler sa pâleur et son air angoissé. À part ce détail, elle était aussi parfaite que d’ordinaire, et fidèle à elle-même.
— Bon sang ! mais qu’est-ce qui se passe ? siffla-t-elle après m’avoir arraché mes écouteurs.
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