T2 Destinés
Chapitre 7
Ce fut pire qu’un sermon.
Ezra était sur le canapé et Mae, assise par terre près de lui, avait posé la tête sur les genoux de son mari. Ses longues mèches ondulées couleur miel retombaient en cascade sur ses épaules, et Ezra lui passait les doigts dans les cheveux d’un air absent.
Jack était allongé sur la méridienne, Matilda étendue à ses pieds.
Milo était debout sur le côté et jouait avec les rideaux qui touchaient le sol. Sous la lumière vive du salon, il paraissait encore plus éblouissant. C’était bien mon frère, enfin, celui à qui il aurait ressemblé au bout de quelques années en pratiquant plus de sport et avec l’aide d’un styliste.
Lorsque j’entrai dans la pièce, j’eus du mal à détacher mon regard de lui, mais autre chose me perturba.
Ils semblaient tous positionnés autour de moi en vue d’un discours. Jack s’était redressé. Je pris place dans un fauteuil et attendis qu’ils m’assènent une mauvaise nouvelle.
— Bon, commençai-je quand je constatai que personne ne parlait. Que se passe-t-il ?
— On m’a raconté que tu avais reçu de la visite hier soir, affirma Ezra avec une note de mécontentement.
Milo piqua un fard. D’un air distrait, il continua à tripoter le rideau et manqua de le faire tomber. Il s’empourpra encore davantage et bredouilla des excuses que Mae balaya d’un geste.
Ses mouvements étaient à la fois maladroits et gracieux. Il saisissait les objets de ses doigts fins d’une façon étrangement élégante, mais il ignorait comment maîtriser ses gestes et sa force.
Il s’écarta des rideaux et faillit trébucher sur le fauteuil, mais se rattrapa avec une facilité déconcertante. Il abandonna l’idée de bouger et s’affala dans son siège.
— La bonne nouvelle, c’est que tout ceci est parfaitement normal, expliqua Ezra en observant mon frère, le sourire aux lèvres.
— Tu es en train de prendre tes repères, le rassura Mae. Nous sommes tous passés par là.
— Enfin, presque tous, marmonnai-je entre mes dents, et Jack me décocha un regard déçu.
— C’est tellement bizarre ! se lamenta Milo.
Il avait eu l’intention de s’asseoir et avait presque fait basculer le fauteuil en arrière. Il se moqua de lui-même et, sous ses nouveaux traits magnifiques, je décelai le petit garçon nerveux qu’il avait toujours été.
Chaque fois qu’il découvrait un problème qu’il ne parvenait pas à résoudre, il fronçait les sourcils et il avait le regard perdu. C’était rassurant de le revoir ainsi.
— Comme tu peux le constater, la transformation de Milo s’est très bien déroulée, me dit Ezra. Il a eu très peu de complications, et il semble avoir une bonne dose de retenue.
— Je n’ai jamais eu aussi peu de maîtrise de toute ma vie ! s’écria Milo avec dédain.
— Ça va revenir, et tu seras encore plus fort, lui indiqua Mae. Si tu avais vu Jack au début. C’était une catastrophe.
— Au départ, tout le monde a un peu de mal à se contenir, souligna Ezra. Et c’est précisément pour cela que tu n’aurais pas dû te rendre dans la chambre d’Alice hier.
— Désolé.
Le ton de ses excuses me laissait penser qu’il les avait déjà présentées une centaine de fois.
— Tout s’est bien passé, répliquai-je en balayant l’inquié tude d’Ezra d’un geste. Pas de quoi en faire tout un plat, vraiment.
— Bien sûr que si, intervint Jack en m’adressant un regard empreint de gravité. Si je ne m’étais pas réveillé…
— S’il ne s’était pas alimenté avant de te voir, personne n’aurait eu le temps de réagir pour l’empêcher de te mordre, renchérit Ezra.
Je détestais l’idée que mon frère pouvait me tuer. Tous étaient susceptibles de le faire et, selon Milo, ils en avaient tous envie. Il était le seul à être rongé par la culpabilité et le seul à nécessiter un chaperon, ce qui me paraissait injuste.
— Eh bien, ça ne se reproduira plus, et je suis encore vivante, déclarai-je.
— Tu n’as aucun instinct de survie, me fit remarquer Jack en me jetant un coup d’œil sceptique.
— C’est clair, rétorquai-je, croisant son regard.
Si j’avais tenu à ma vie, je n’aurais pas passé tout mon temps libre en compagnie d’une bande de vampires.
— Ce qui nous amène à la situation actuelle, enchaîna Ezra.
Je ne suivais pas sa logique.
— Milo ne peut pas rentrer chez vous, pour de nombreuses raisons. Il doit rester avec nous.
— Bien entendu, acquiesçai-je.
Mon frère ne pouvait pas reprendre son existence normale de lycéen et, comme tout s’était bien passé pour lui, j’allais moi aussi devenir vampire. Rien ne nous rattacherait plus à notre ancienne vie.
— En revanche, ce ne sera pas ton cas.
Ezra avait parlé lentement, afin de me laisser le temps d’assimiler la portée de ses mots.
— Hein ? (Je secouai la tête.) Qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi je ne resterais pas ? Milo était le motif qui m’avait poussée à reporter ma décision, et maintenant il est là !
— Alice.
Ezra leva la main pour me calmer, et je sentis que Jack s’effor çait de contenir ses propres émotions dans le but de m’apaiser.
— De toute façon, tu seras tout le temps fourrée chez nous, suggéra ce dernier.
— Je ne comprends pas. Si… si je peux rester avec vous tant que je veux, pourquoi est-ce que je dois rentrer ? demandai-je, la gorge nouée.
— C’est dangereux pour toi, essaya de me raisonner Ezra. Pour l’instant, Milo représente une véritable menace pour les humains, et, si quelque chose t’arrivait, il ne se le pardonnerait jamais.
— Pourquoi…
Je n’achevai pas ma phrase, incapable d’articuler les paroles que je mourais d’envie de prononcer. Pourquoi ne pouvais-je pas simplement devenir vampire ? Était-ce leur manière de m’annoncer qu’ils ne voulaient plus de moi ?
— Et il faut aussi tenir compte de ta mère, poursuivit Ezra sans répondre à ma question ouverte. Tu lui as laissé une lettre pour la prévenir que Milo et toi alliez séjourner avec nous un petit moment. Si vous disparaissiez tous les deux, elle aurait des soupçons et alerterait la police.
— Parce que si c’est seulement Milo qui s’évanouit dans la nature, tu penses qu’elle ne réagira pas ? lançai-je, dubitative.
— Non, car nous lui fournirons une explication, dit Ezra en secouant la tête. Nous aurons tout résolu d’ici demain.
— Demain ? répétai-je, haletante.
— Oui. Tu rentreras demain, m’annonça Ezra.
— Ainsi, Milo aura assez de temps pour se préparer à aller voir votre mère une dernière fois et nous pourrons nous organiser, développa Mae en me souriant.
Ils me jetaient dehors, m’excluaient de tout ce qui était important à mes yeux, et avec le sourire.
Avant l’accident de Milo, je n’avais pas envisagé de me transformer aussi vite. Cela n’aurait pas dû poser de problème au point de nécessiter mon départ, puisque les changements étaient finalement minimes.
Mais en fait, tout avait changé. Ils m’abandonnaient.
— Je sais combien c’est difficile pour toi, mais c’est mieux comme ça, dit Ezra.
Son ton définitif m’indiqua que cette décision était irrévocable.
— C’est pas grave.
Je haussai les épaules et clignai fortement des yeux pour retenir mes larmes. Je me levai sans savoir où aller, bredouillant une excuse bidon.
Mae cria mon nom et Milo me regarda. Je passai devant eux, traversai la cuisine et sortis par les portes-fenêtres sur la terrasse baignée par le clair de lune.
Après trois jours passés à l’intérieur avec l’air glacial de la climatisation, la chaleur et l’humidité de la nuit me firent l’effet d’un sauna. Des lucioles dansaient entre les branches du saule pleureur près du lac. J’avançai sur le ponton en m’essuyant les joues.
Je contemplai les planches de bois qui s’étiraient devant moi. Elles étaient à l’origine de tous mes soucis. Si Milo n’avait pas glissé, s’il ne s’était pas cogné la tête, alors tout serait redevenu normal.
Ma maîtrise de la normalité était de plus en plus fragile.
La peine et la confusion qui montaient en moi ne me plaisaient pas. Je sentis la solitude me pincer le cœur, chose pour laquelle je n’étais plus préparée. Comme tous ceux que j’aimais étaient immortels, je n’avais pas une seconde envisagé de me retrouver seule.
Des bruits de pas lourds résonnèrent sur le bois derrière moi et je me frottai les yeux. Je ne voulais pas pleurer, encore moins devant témoin. Je gardai les bras croisés, refusant de me retourner vers Jack qui s’approchait de moi.
— Alice. Ce n’est vraiment pas si grave.
— Je le sais, reconnus-je. (Mes larmes cessèrent assez pour pouvoir le regarder.) Je n’y avais pas réfléchi, voilà tout. Sinon, je me serais rendu compte que j’allais devoir bientôt partir.
— Alice, marmonna-t-il, voyant clair dans mon jeu. C’est pour ta sécurité, et la nôtre.
— J’en suis consciente, insistai-je. Je comprends. Totalement. Ne t’inquiète pas pour moi.
— Personne ne te reproche de te sentir blessée.
— Je ne le suis pas ! aboyai-je.
Il leva les yeux au ciel.
— Pourquoi est-ce que tu te montres toujours aussi têtue ? demanda-t-il, de plus en plus agacé.
— Je ne suis pas obstinée. Je ne vois pas de quoi tu parles, dis-je en secouant la tête.
Il soupira et tenta une approche différente. Il voulut me toucher, mais je reculai, et il laissa retomber son bras.
— Je ne sais pas pourquoi tu es furieuse contre moi. Je n’ai rien à voir dans cette histoire.
— C’est ta faute si Milo est un vampire, soulignai-je.
Je regrettai instantanément cette remarque. Il eut l’air si blessé que j’eus envie de retirer mes paroles.
— Tu as raison, affirma-t-il d’une voix enrouée. Tu as complètement raison. C’est ma faute. (Il baissa les yeux.) Prends tout le temps qu’il te faudra. Je serai dans la maison.
— Jack, articulai-je, mais il se contenta de faire « non » de la tête.
— Prends tout le temps nécessaire, Alice.
Il tourna les talons et rentra d’un pas plus lent et lourd.
Je contemplai l’eau noire qui m’entourait. Jack n’avait pas réellement commis d’erreur, mais Milo et lui subissaient tout le poids de ma colère et de ma frustration, parce qu’ils les acceptaient sans rechigner.
C’était injuste envers eux, et cela me portait à croire que j’étais certainement une personne détestable. Pas étonnant qu’ils me chassent.
Si c’était moi qui avais glissé sur le ponton et qui m’étais cogné le crâne à la place de mon frère, tout aurait été beaucoup plus simple. Il avait failli mourir et j’en étais jalouse.
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