T2 Destinés
Chapitre 24
Sa beauté était toujours aussi éblouissante. Mon cœur se mit à battre à tout rompre, et je ressentis ce tiraillement intérieur, familier et douloureux, qui exigeait presque que je sorte du lit pour rejoindre Peter. Et, si je n’avais pas été sous le choc, je l’aurais peut-être fait, mais je me contentai de le contempler, bouche bée.
— Peter, murmurai-je, haletante.
— Je ne voulais pas te réveiller, dit-il d’une voix douce comme du velours.
Il s’approcha de moi, puis s’assit prudemment au bord du lit. Ses épais cheveux châtains retombèrent devant ses yeux, et il les écarta machinalement. Sa peau était lisse et parfaite, et il entrouvrit les lèvres, inspirant mon parfum.
Il avait envie de tendre la main pour me toucher, mais il se retenait en agrippant un bout de ma couverture, le poing serré très fort. J’aurais dû me sentir menacée et effrayée par sa présence dans ma chambre. Or ce n’était pas le cas.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Je déglutis péniblement, jaugeant sa réaction, sans succès. Comme d’habitude, son expression demeurait impénétrable.
— Je souhaitais te voir. J’ai eu l’intuition que quelque chose clochait.
Une lueur indéchiffrable passa dans son regard et je baissai les yeux. Sa merveilleuse odeur exotique m’embrumait l’esprit et, si je continuais à l’observer, je ne parviendrais plus à réfléchir.
— Clocher ? Comme la fois où tu as failli me tuer ?
J’étais surprise d’avoir osé une remarque aussi cinglante, mais il troublait la zone de mon cerveau qui régissait mes inhibitions.
Du coin de l’œil, je le vis tressaillir, ce qui me fit plaisir. Il éprouvait du remords de m’avoir mordue, comme si cela prouvait qu’il tenait réellement à moi.
— Je ne pourrai jamais m’excuser assez pour ce que j’ai fait, affirma-t-il en fermant davantage le poing sur ma couverture.
— C’est drôle. Je n’ai entendu aucune excuse de ta part, répliquai-je en levant les yeux vers lui.
Il se détourna et son regard s’adoucit, exprimant la culpabi lité et la honte.
— Alice, je n’ai jamais eu l’intention de te faire du mal. Seule ment, je ne savais pas comment te protéger. Ni moi, d’ailleurs.
Il poussa un long soupir, le regard dans le vide, avant de poursuivre.
— Je ne me pardonnerai jamais ce que j’ai commis. Tu mérites beaucoup mieux que moi, que ma vie, et c’est pour cela que je suis parti.
— Je ne souhaitais pas que tu partes.
Sans comprendre pourquoi, je le suppliais presque. D’un côté, je n’avais jamais cessé de le désirer.
— Vraiment ?
Il se tourna vers moi, surpris et soulagé.
— Quand tu m’as dit que tu ne voulais plus de moi, j’ai eu envie de mourir. N’est-ce pas révélateur ?
Mes mains tremblaient et mon cœur cognait si fort que je m’entendais à peine parler. Qu’est-ce que je disais ? Qu’est-ce que je faisais ?
— Je te désirerai toujours. Mais je ne pouvais pas te blesser de nouveau, affirma-t-il.
D’un geste tendre, il posa la main sur la mienne, et une décharge d’électricité me secoua. Je dus consacrer toute mon énergie à respirer. Tous mes sens étaient détraqués.
— Pourquoi es-tu revenu ? chuchotai-je.
— Je crois que je ne peux plus rester loin de toi.
Il se pencha vers moi, mais ses lèvres évitèrent les miennes pour venir se poser délicatement sur mon cou et embrasser la peau qui couvrait mes veines. Un gémissement d’excitation m’échappa, et une chaleur grisante se propagea en moi.
Sa main sur la mienne avait changé de position. Il s’en servait pour me maintenir le poignet, mais cela ne me dérangeait pas. Peu importe ce qu’il faisait, je ne me défendrais pas. J’éprouvais de la joie chaque fois qu’il me touchait.
Lorsque ses dents incisèrent ma chair, la sensation fut plus intense que dans mon souvenir. Ma circulation sanguine s’accéléra, faisant frissonner mon corps de plaisir.
Je commençais à peine à sentir son cœur battre violemment à l’unisson du mien quand une soudaine obscurité m’envahit. Il avait brusquement cessé de me mordre.
Des tremblements de froid familiers s’emparèrent de moi. Mon corps réagissait ainsi à la séparation. Je m’effondrai sur le lit, mais Peter m’agrippait toujours le poignet. S’il serrait davantage, mes os se briseraient. Il se pencha et cracha par terre.
— Qu’as-tu fait ? demanda-t-il en se tournant vers moi, le souffle rauque.
Ses yeux brillaient d’angoisse, mais son expression trahissait une grande perplexité.
— Ton sang était si amer. Qu’est-ce que tu as fait ? As-tu laissé Jack…
— Peter.
Je secouai la tête et essayai de le toucher, mais il me lâcha et recula.
— Alice, qu’est-ce que tu as fait ? répéta-t-il d’une voix plaintive.
Je n’avais jamais vu quelqu’un sembler aussi torturé. Il se passa une main dans les cheveux. Il paraissait sur le point de vomir.
— Peter. Je n’ai pas…
Je tentai de me rasseoir mais, prise de vertiges, je dus me résoudre à rester allongée.
Mon épuisement revenait, décuplé. Même si Peter avait bu très peu de mon sang, je ne pouvais pas supporter cette hémorragie supplémentaire.
J’essayai de réfléchir, de le raisonner, mais mon cerveau s’asphyxiait. Entre le sang perdu et le brouillard causé par Peter, c’était trop. Je fermai les yeux afin de m’éclaircir les idées pendant une minute mais, quand je les rouvris, Peter avait disparu.
Je savais que je devais appeler Jack, Milo ou quelqu’un d’autre. Il fallait les prévenir que Peter était revenu et qu’il était au courant de ce qui se passait. Je voulais bouger, mais cela nécessitait bien trop d’efforts.
Rien ne semblait fonctionner et, au mieux, je pouvais tendre le bras pour attraper mon téléphone sur ma table de chevet.
Soudain, on me secoua si violemment que je crus que mon cou allait se briser. Mon corps était projeté d’avant en arrière, et des mains me serraient les épaules. Je luttai pour les chasser, mais j’arrivais à peine à lever les bras. Une voix stridente hurla mon nom et je me rendis enfin compte que c’était ma mère.
— Maman ! m’écriai-je en tapant son poignet le plus fort possible, et elle cessa enfin de me secouer.
— Alice ? Bon sang, qu’est-ce que tu as ? s’enquit-elle, folle d’inquiétude.
Elle s’assit sur mon lit en me maintenant les épaules, sinon je serais retombée en arrière sur le matelas. La vive lumière du soleil filtrait à travers les rideaux, et non seulement ma mère était à la maison mais, en plus, elle se trouvait dans ma chambre.
— De quoi tu parles ? Qu’est-ce que tu fiches ici ? demandai-je d’une voix léthargique.
Lorsque je voulus balayer une mèche de cheveux de devant mes yeux, je me mis le doigt dans l’œil. Mes gestes ressemblaient à ceux d’une personne ivre.
— Je viens de rentrer. Il est 10 heures, et ton réveil sonnait, depuis les trois dernières heures, apparemment. Tu ne l’as pas entendu ? Du tout ? (Elle me dévisagea, cherchant à comprendre si j’étais droguée, soûle ou juste malade.) En arrivant, je l’ai éteint, et tu étais là, allongée. Je t’ai crue morte.
— Je suis vivante. Je suis fatiguée, c’est tout. (Je tentai de me débarrasser d’elle, mais elle refusait d’abandonner si facile ment.) Je vais bien. Sincèrement.
— Tu dormais avec la sonnerie du réveil, et c’est moi qui t’ai réveillée en te secouant comme un prunier. Non, tu ne vas pas bien !
Elle desserra quelque peu son emprise, et écarta les mèches qui me barraient les yeux pour mieux les examiner et découvrir s’ils étaient injectés de sang ou si mes pupilles étaient dilatées.
— Alice, est-ce que tu as pris de la drogue ?
— Non, maman. (Je frappai sa main pour qu’elle l’enlève, et elle finit par me laisser m’allonger de nouveau.) Je suis juste crevée. Je crois que j’ai chopé une maladie comme la mononucléose.
— La mononucléose ? Qui as-tu embrassé ?
Sa voix était montée dans les aigus, et je m’enfonçai la tête dans l’oreiller pour ne pas l’entendre.
— Ce Jack ? C’est lui qui t’a contaminée ? Il te drogue ?
— Non, maman, aucune drogue !
Cette allusion à Jack m’évoqua inconsciemment quelque chose, mais je ne réussis pas à savoir quoi exactement.
— Sors et laisse-moi dormir. Je te raconterai plus tard.
— Alors tu vas manquer les cours aujourd’hui ?
— Je crois bien. Je suis malade.
Je la chassai d’un signe de la main.
— Si tu ne te lèves pas cet après-midi, je t’emmène chez le médecin.
Elle se calma et se mit debout.
— Et je lui demanderai de prescrire des analyses pour détecter toutes les drogues qui existent, ajouta-t-elle. C’est clair ?
— Limpide, marmonnai-je contre l’oreiller.
Après son départ, je me retournai et essayai d’éclaircir mon cerveau embrumé. J’avais réellement envie de me rendormir, mais je mis cette réaction sur le compte du Red Bull. Je m’étais forcée à en faire tellement le jour précédent que mon corps ne répondait plus.
Quelque chose concernant Jack me paniquait, sans que je puisse mettre le doigt dessus. Il ne m’avait pas adressé la parole la veille, puis j’étais allée au lit, et ensuite…
Ensuite, Peter.
Je me touchai le cou, tâtonnant à la recherche de marques de morsure, mais n’en constatai aucune, même si ce n’était pas significatif. Je ne me souvenais que très vaguement de la nuit précédente. Juste des yeux verts de Peter et de cette étrange brume dans ma chambre. C’était impossible.
En plus, il avait recraché mon sang. Ma mère aurait flippé si elle avait vu le sol couvert de sang. Je me retournai et vérifiai par précaution mais, à part quelques vêtements sales, aucune tache par terre.
Je repassai sur le dos et portai de nouveau la main à mon cou. Que s’était-il produit la veille ? Je me sentais encore confuse. Peut-être… peut-être que ce n’était qu’un rêve.
Fatiguée comme je l’étais depuis quelques jours, cela semblait peu probable qu’un bruit m’ait tirée de mon sommeil. En outre, Peter se déplaçait dans un silence presque total. S’il entrait, je doutais de pouvoir l’entendre.
C’était certainement un cauchemar qui résultait de la combinaison de ma paranoïa, de mon épuisement et d’un excès de caféine.
Par prudence, j’appelai tout de même Milo. Si Peter se trou vait en ville, cela ne coûtait rien de les avertir et, s’il n’était pas de retour, j’aurais alors l’esprit tranquille.
Milo ne répondit pas à mon coup de fil, ce qui était rassurant. Si Peter était passé, ils auraient tous été réveillés. En fait, ils m’auraient téléphoné pour vérifier que j’étais en sécurité. Mais, si mon frère ne décrochait pas, cela signifiait qu’il dormait encore et que tout allait bien.
— Salut, Milo, c’est moi, dis-je d’une voix lasse après le « bip » de sa messagerie. J’ai fait un rêve super bizarre et je voulais juste savoir si tout était OK de votre côté et tout. Rappelle-moi plus tard, d’accord ? Allez, à plus.
Je pris soin de régler le volume de ma sonnerie au maximum, juste au cas où il y aurait un souci, puis le posai sur ma table de chevet. Je ramenai les couvertures sur moi, m’installai confortablement et m’assoupis.
À 19 heures, je m’obligeai à me lever avant que ma mère parte travailler, pour lui prouver que j’étais toujours en vie et en forme. Je me sentais mieux, mais pas aussi bien que je le prétendais.
Dès qu’elle quitta l’appartement, je pris les pilules que Mae m’avait données, puis descendis un autre Red Bull et m’effondrai sur le canapé. Malgré la mauvaise expérience de la veille après l’excès de caféine, je me disais que, si je n’en abusais pas, cela contribuerait sûrement à atténuer ma fatigue.
Milo arriva, bouleversant mon plan qui consistait à me rendormir sur le canapé. Il était aussi beau que d’habitude, ce qui me laissait supposer que personne ne l’avait agressé pendant la nuit. Il se pencha au-dessus du dossier du sofa pour me regarder.
— Tu as une mine affreuse, déclara-t-il.
C’était probablement vrai. J’avais passé la majeure partie des deux jours précédents à dormir. Je n’avais pas pris de douche depuis la veille, avant de me rendre en cours, et ne m’étais pas coiffée non plus depuis. Mon teint était grisâtre, même pour moi, et je n’avais ni mangé ni mis autre chose que mon pyjama depuis la veille. Donc, oui, j’avais sans doute une tête de déterrée. Et je me sentais dans un état épouvantable.
— Merci, répondis-je d’un ton désinvolte. Alors, qu’est-ce qui t’amène dans le coin ?
— Je suis venu voir comment tu allais. (Il repoussa une mèche de cheveux de mon visage.) Tu semblais perturbée au téléphone, et Mae a pensé que je devais vérifier comment tu récupérais. Tu es allée au lycée aujourd’hui ?
— Je ne me suis pas réveillée, expliquai-je en haussant les épaules.
— Alice, tu dois rester en piste pour obtenir ton diplôme.
— Oh ! comme toi ?
J’envisageai de lui tirer la langue, puis me ravisai.
Son visage prit une expression encore plus désapprobatrice. Dommage. Il voulait seulement ce qui était le mieux pour moi et, en l’occurrence, c’était de rester allongée et de me reposer, pas de m’inquiéter à propos de mes études. Avoir mon diplôme me semblait inutile, même si je n’héritais pas de la fortune de la famille de Jack, contrairement à mon frère.
Il changea de sujet :
— Tu as mangé aujourd’hui ?
Il jeta un coup d’œil en direction de la cuisine, dépourvue de vaisselle sale ou de tout autre reste de nourriture, à l’exception de plusieurs canettes de Red Bull vides.
— Hé, vous ne faites plus le tri sélectif depuis que j’ai déménagé.
— Tu n’es plus là pour dicter les règles.
— Et alors ? Est-ce que l’état de la planète ne te paraît pas un peu plus important maintenant que tu vas vivre éternellement ?
Milo se rendit dans la cuisine pour trier les canettes en aluminium et la boîte vide de céréales.
— À l’heure qu’il est, je serai chanceuse d’atteindre l’année prochaine, alors ne parlons pas d’éternité, soupirai-je.
— Il faut toujours que tu dramatises ! se moqua-t-il.
Je ne le voyais pas, mais je l’entendais s’affairer dans la cuisine, et mon estomac gargouilla. C’était devenu un réflexe : quand Milo touchait des ustensiles, je salivais.
— Tu me prépares un truc ?
Je passai de nouveau la tête par-dessus le dossier pour vérifier ce qu’il mijotait.
— Oui. Mae m’a précisé que tu avais besoin de viande rouge.
Il fouilla dans le congélateur pour prendre certains des aliments qu’il m’avait achetés la dernière fois.
— Je te suggère de t’octroyer une bonne douche, et je me charge du dîner. Ça te va ?
— Tu sais, c’est carrément ironique, répliquai-je en me levant. Dire que j’avais choisi de rester humaine pour pouvoir rester dans le coin et m’occuper de toi.
Il rit, mais ce n’était pas très intelligent. Il avait toujours pris soin de moi. Pourquoi au juste étais-je restée dans les parages, pour l’aider en quoi ? En réalité, je lui tenais compagnie. J’aurais dû lui acheter un chiot et laisser Jack me changer en vampire.
Si j’avais fait ça, je n’aurais pas été aussi fatiguée qu’à présent, ni sur le point de tout perdre.
Quand je sortis de la douche, la salle de bains sentait le propre et un parfum fleuri mais, en ouvrant la porte, une autre odeur délicieuse me chatouilla les narines. Je me sentais un peu revigorée, et j’avais encore plus faim qu’avant d’aller me laver.
Milo m’avait fait cuire un steak, si saignant que je n’aurais pas été surprise qu’il meugle. Il l’avait déjà servi dans une assiette, joliment dressée avec des épinards, et il avait disposé une rose dans un soliflore au milieu de la table.
— C’est très appétissant, dis-je en prenant place. Où as-tu trouvé la fleur ?
— J’ai mes sources.
Il me sourit, et je choisis de ne pas insister. J’avais trop faim pour me soucier de tels mystères.
— Tu as l’air d’aller mieux, annonça-t-il.
— Je me sens mieux, répondis-je, la bouche pleine.
Il s’assit en face de moi et me regarda dévorer son bon petit plat. Je ne pus m’empêcher d’éprouver une certaine gêne.
— C’est bizarre de manger sans toi.
— Je crois que si je mangeais en ce moment tu aurais perdu l’appétit.
Il essayait de plaisanter, mais je perçus une lueur de honte dans ses yeux. Il n’avait pas oublié ma réaction lorsqu’il avait mordu Jane et, en toute franchise, moi non plus.
— Merci. Pour le repas, le complimentai-je pour changer de conversation. C’est excellent.
— Ça me fait plaisir.
Il se pencha vers moi, un coude sur la table et la tête appuyée dans le creux de la main.
— Alors, ton rêve était à propos de quoi ?
— Peter, répondis-je en fronçant les sourcils. Étrange, non ?
— Pas vraiment. Tu t’inquiètes de connaître sa réaction depuis que Jack t’a mordue. C’est logique que ça ressorte dans tes rêves.
Dans un coin de mon esprit, je n’étais pas complètement certaine que la morsure de Peter était irréelle, mais je ne trouvais pas d’autre explication. Selon Milo, c’était la seule conclusion valable : à force de penser à Peter et de stresser, cela s’était exprimé par ce biais.
— Oui, tu as raison, acquiesçai-je avant d’engloutir le reste de mon repas en silence.
— Jane t’a dit quelque chose ? demanda-t-il quand j’eus presque terminé. Tu l’as vue au lycée, d’ailleurs ?
— Oui, et oui.
Je mâchai mon dernier morceau de steak et l’avalai, puis me calai contre le dossier de ma chaise.
— Elle est au courant que vous êtes des vampires. Je ne sais pas trop comment elle le prend. Je n’ai pas vraiment rediscuté avec elle depuis.
— Hmm.
Il baissa les yeux sur la table, pensif.
— Quoi ?
— Rien. J’espère juste que ça ira. (Il me dévisagea et me sourit.) La connaissant, elle va sûrement régler le problème en couchant avec des types et en buvant, et elle va même oublier que ça s’est produit.
Chaque fois que j’avais croisé Jane au bahut, elle était toujours fidèle à elle-même. Soit en train de flirter avec un mec ou de faire la star en me lançant un regard furieux. Après deux ou trois week-ends à s’imbiber d’alcool jusqu’à perdre conscience, elle aurait probablement détruit toutes les cellules cérébrales qui lui permettraient de se rappeler des vampires.
— À propos de la façon dont les gens réagissent…, commençai-je en me tortillant, mal à l’aise, comment va Jack ?
— Ces derniers temps, il est plutôt… distant, répondit-il d’un ton prudent. Je crois qu’il culpabilise vraiment par rapport à ce qui s’est passé.
— C’est toujours sympa, les regrets, dis-je en baissant le regard sur mon assiette presque vide.
Ma gorge se noua. Je savais qu’il avait eu des remords instantanément. Et, peu importe son propre raisonnement, rien n’était plus douloureux que la certitude que le moment le plus crucial de mon existence ne représentait qu’un regret de plus pour celui avec qui je l’avais partagé.
— Alice, tu sais qu’il veut seulement qu’il ne t’arrive rien.
— C’est ce que tout le monde prétend en permanence. C’est marrant, parce que la seule façon qu’ils trouvent pour ne pas me faire souffrir, c’est de me faire souffrir.
Je me levai et portai mon assiette jusqu’à l’évier.
— Les choses ne sont pas aussi figées. Du moins, pas en ce qui concerne les vampires.
— Merci de m’avoir concocté ce repas et tout, mais il faut que je me repose pour avoir une chance d’aller en cours demain.
Je m’appuyai contre le rebord de l’évier, évitant sciemment de le regarder. J’avais envie de pleurer, et je souhaitais juste cesser de ressasser cette histoire puis regagner mon lit.
— Je comprends que c’est une manière polie de me chasser d’ici, mais tu as raison quand même. (Il se leva, puis hésita avant de sortir.) N’hésite pas à m’appeler en cas de besoin. D’accord ?
— Promis.
Quand il partit, je me mis à pleurer, sans savoir pourquoi. Je n’aimais pas me retrouver tout le temps seule dans l’appartement, et je regrettais de lui avoir dit de s’en aller. Je n’avais pas envie qu’il me voie sangloter ou qu’il mesure à quel point j’étais bouleversée, mais quelle importance cela pouvait-il avoir qu’il en soit témoin ? Milo voyait tout.
Je finis par retourner au lit. Seuls le repos et le temps étaient susceptibles de remédier à la fatigue et la tristesse. Le sommeil réunissait les deux. Le lendemain, j’ouvris les yeux en entendant mon réveil, puis avançai à l’aveuglette pendant toute la journée de cours. Jane me fusillait du regard dans les couloirs, j’étais transparente pour les profs et, quand j’en avais l’occasion, je dormais en classe.
Après le lycée, Milo m’envoya un texto pour prendre de mes nouvelles, mais je n’en eu aucune de Jack. Je n’étais toujours pas invitée chez eux. J’allai me coucher à 20 h 30, en tentant de me persuader que mon existence n’était pas si catastrophique.
Malheureusement, le matin suivant, je me sentais mieux. Ce qui aurait dû sonner comme une bonne nouvelle ne l’était pas à mes yeux. J’avais plus ou moins espéré dormir pendant le reste de ma vie pour ne pas voir à quel point elle était pourrie.
Mon corps avait enfin décidé de réagir à tout le repos et aux pilules que j’avais avalées et, même si je n’étais pas précisé ment pleine de dynamisme, je me rapprochais d’un être humain normal.
On était samedi, mais je me réveillai à 10 heures, soit trop tôt. Je choisis de mettre à profit mon récent regain d’énergie. J’allumai la radio à fond et parcourus la maison en ramassant le bazar qui traînait, celui que j’avais réussi à mettre même en restant immobile.
Je nettoyai le sol de la cuisine, ainsi que les carreaux de la salle de bains avec une vieille brosse à dents pour enlever la moisissure. Je réorganisai ma collection de CD. Je pénétrai même dans la chambre de Milo et essayai de ranger les affaires qu’il avait laissées.
La poussière commençait à s’accumuler dessus, ce qui me rendit très triste. Cela sonnait le glas de notre ancienne existence. Mon avenir était toujours en jeu, tandis que son destin était scellé. À bien des égards, je l’avais accepté mais, comme dorénavant Jack me rejetait, l’isolement de ma vie me semblait encore plus difficile à supporter.
Après avoir briqué l’appartement jusqu’à ce qu’il soit propre comme jamais, je n’avais rien d’autre à faire. Je m’étais occupée pendant la plus grande partie de la journée mais, à présent que le soleil se couchait, ma solitude revenait.
Je m’étais habituée à passer mes journées toute seule, mais les soirées ne devenaient pas plus faciles. Les jours précédents, j’avais pu les remplir en dormant mais, comme mon épuisement s’était enfin envolé, je me retrouvais désœuvrée un samedi soir.
J’enfilai un pyjama confortable et mis l’album de Bat for Lashes. Je jugeai que me pelotonner dans mon lit avec un bon bouquin serait la façon idéale de tuer la soirée, et que cela m’aiderait à moins remarquer que le temps passait lentement.
Je m’allongeai et tendis le bras vers ma table de chevet pour saisir le livre de Peter, mais ne l’atteignis pas. Il n’était plus là.
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