T2 Destinés

Amanda Hocking · Chapitre 26 sur 30

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T2 Destinés

Chapitre 25

 

Je me levai et entrepris de fouiller ma chambre. Le livre ne se trouvait pas par terre près de la table de chevet et, comme j’avais tout rangé, il ne pouvait pas être dissimulé sous du linge sale. Je me tournai sur le ventre et tâtonnai sous mon lit. Je tombai sur de nombreux moutons, mais pas sur le livre.

La sonnerie associée à Milo interrompit mes recherches, et je me mis à penser à autre chose. À genoux, je me précipitai pour attraper mon téléphone sur la table de nuit. Un message de Milo m’intéressait moins qu’un de Jack, mais peut-être voulait-il m’informer qu’ils levaient l’embargo sur moi.

Jane n’arrête pas de m’appeler. Elle est bourrée.

Désolée ? répondis-je, sans savoir réellement ce qu’il escomptait de ma part.

Je ne peux pas lui parler. Ça va empirer les choses, précisa-t-il, ce qui ne m’indiquait toujours pas ce qu’il attendait de moi.

Eh bien, ne lui parle pas, tapai-je.

Est-ce que tu peux t’en charger ? Elle profère des menaces étranges.

De quel genre ?

Mon cœur bondit dans ma poitrine. Il ne m’envoyait pas de texto pour discuter avec moi. J’étais censée réparer ses dégâts mais, bizarrement, cela me fit me sentir spéciale.

Comme quoi elle va nous « mettre au jour ». Je n’en sais rien. Est-ce que tu peux essayer de la raisonner ?

Je vais voir ce que je peux faire.

Je soupirai et me passai la main dans les cheveux pour empêcher les moutons de s’accrocher. Je posai les pieds au sol et m’assis sur mon lit.

Il était hors de question de régler le problème par SMS. Jane était certainement ivre, dans une fête ou ailleurs. Elle aurait donc beaucoup de mal à lire et à taper des messages. Ce n’était pas inhabituel chez elle mais, l’alcool aidant, elle devenait illisible.

Le plus sûr était de lui téléphoner pour essayer de détour ner son attention assez longtemps, jusqu’à ce qu’elle perde connaissance ou qu’elle couche avec un type. Soit environ cinq minutes.

— Qu’est-ce que tu veux, bordel ? demanda Jane d’une voix inarticulée.

J’entendais de la musique en fond sonore, ainsi que des voix et des éclats de rire.

— Rien. J’avais juste envie de parler.

Je criais moi aussi, sans savoir si c’était nécessaire. C’était elle qui se trouvait dans un environnement bruyant, pas moi.

— Tu es avec ces foutus suceurs de sang ? C’est eux qui t’envoient, pas vrai ?

Elle semblait tendue et confuse à cause de l’alcool mais, de toute évidence, elle était méfiante.

— Ils ne m’ont « envoyée » nulle part. Je suis chez moi, assise sur mon lit. Je voulais prendre de tes nouvelles, expliquai-je.

— Ouais, c’est ça. (Elle éclata d’un rire amer qui se rapprochait d’un ricanement.) Tu es avec Milo ? Dis à ton frère qu’il ne peut pas me laisser en plan comme ça. Je suis une fille canon, tu sais ! Je ne vais pas l’attendre indéfiniment !

— Je ne vois pas à quoi tu fais allusion, mais je ne manquerai pas de lui transmettre le message, soupirai-je.

— Pourquoi est-ce qu’il ne veut pas de moi, Alice ? pleura-t-elle.

Derrière elle, un type hurla qu’il la voulait, et Jane éloigna sa bouche du micro et cria : « Ta gueule, abruti ! » Lorsqu’elle reprit le téléphone, elle sanglotait.

— Mais qu’est-ce que je dois faire pour qu’il veuille de moi ?

— Jane, il est gay. C’est un sacré obstacle, lui annonçai-je avec toute la gentillesse possible.

— Donc quoi ? Il faudrait que je change de sexe ? (Elle renifla et songea un instant à cette idée.) Ça coûte cher, mais je suppose que ce serait possible. Et ensuite, ça serait bon ?

— Je crois que tu ferais mieux d’oublier Milo, lui conseillai-je. D’après ce que j’ai cru comprendre, tu es dans une fête, entourée de nombreux garçons, et tu peux séduire n’importe lequel d’entre eux. Tu n’as aucune raison de te préoccuper de mon frère.

— Parce que tu penses que je ne suis pas au courant ? aboya-t-elle. Tu crois que je ne me rends pas compte que je suis carrément sexy ? T’inquiète. Mais je n’arrive pas à m’ôter Milo de la tête ! Malgré tous mes efforts ! Tu ne sais pas ce que c’est !

— Au contraire, marmonnai-je entre mes dents.

— Je suis perdue ! gémit-elle. Je ne peux pas vivre sans lui ! Franchement, Alice, j’essaie… et je n’y parviens pas !

Je ne l’avais jamais entendue aussi bouleversée, pas même quand elle avait trop bu. Lui passer un petit coup de fil ne fonctionnait pas. Son malaise était bien trop profond.

— Jane, où es-tu ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? demanda-t-elle.

— Jane, dis-moi où tu te trouves.

Je descendis de mon lit et me mis à fouiller dans ma penderie, en quête d’une tenue rapide à enfiler.

— Chez Dan Kelly, avoua-t-elle à contrecœur. Je reste dans les parages si jamais tu réussis à venir.

Sur ce, elle raccrocha.

À l’âge de quatorze ans, elle était sortie avec Dan Kelly. Il habi tait à quelques rues de chez moi, donc je connaissais son adresse.

Je passai un jean et un top violet, puis me donnai un coup de brosse pour me débarrasser de toute trace de poussière. Je mis mon portable dans ma poche et me précipitai dehors.

À la nuit tombée, un épais brouillard avait succédé à la pluie matinale. Les lampadaires projetaient une lumière étrange et inquiétante dans la brume, créant des ombres dans l’air. La nette fraîcheur me fit regretter de ne pas avoir emporté un pull ou une veste mais, en marchant rapidement, je me réchaufferais.

J’entendis la fête avant de la voir. Ce n’était pas exceptionnel, même sans la présence de brouillard. Jane était à l’extérieur de la maison. Une cigarette à la main, elle tenait son téléphone plaqué contre l’oreille. Elle bredouillait qu’elle était la fille la plus sexy de la planète, alors je supposai qu’elle s’adressait à Milo.

— Jane, dis-je en traversant la pelouse pour la rejoindre.

Elle secoua la tête et me fit signe de partir, mais je continuai à avancer.

— Jane, qu’est-ce que tu fais ?

— Putain, réponds ! hurla-t-elle dans le combiné. Je sais que tu es là !

— Jane, c’est une boîte vocale. Il ne peut pas t’entendre.

— Ils t’ont envoyée. J’en étais sûre.

Elle referma brusquement le clapet de son portable. Son mascara et son eye-liner avaient coulé sur ses joues, et elle avait des traces de gloss rouge vif sur tout le visage.

— Personne ne m’a envoyée. Tu n’avais pas l’air bien. Je me fais du souci pour toi, c’est tout.

Je tendis la main pour la toucher, mais elle recula et secoua la tête.

— Je n’ai pas besoin de ta pitié de merde.

Sa cigarette s’était consumée entièrement. Elle la jeta et en sortit une autre de son soutien-gorge.

— Je ne viens pas te plaindre, lui assurai-je en croisant les bras, tentant de me donner un air rebelle.

— Alors tu es là pour pavoiser ?

Elle me souffla de la fumée au visage, et essaya de me lancer un regard noir.

— Je n’ai aucune raison de jubiler. (Je toussai et chassai la fumée d’un geste de la main.) Je voulais vérifier que tu allais bien.

— Tu n’as aucune idée de ce que c’est.

Elle se mordilla l’intérieur des joues et secoua la tête.

— C’est comme si je le sentais encore à l’intérieur de moi, et je n’ai jamais éprouvé ça avant. Je l’ai littéralement dans la peau, je pense sans arrêt à lui, et il me déteste.

— Je sais exactement ce que tu ressens, rectifiai-je. Exactement.

— De quoi tu parles ?

Son expression était sceptique, mais ses traits s’adoucirent un peu.

— Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails pour l’instant, mais… on est samedi soir, et je n’ai nulle part ailleurs où aller en ce moment. Personne ne m’a appelée depuis des jours.

Je m’efforçai de hausser les épaules comme si cela m’importait peu, mais l’avouer à voix haute me blessait encore plus. Je n’avais pas parlé à Jack depuis presque une semaine.

— Alors comment tu arrives à être dans un meilleur état que moi ? demanda-t-elle en me jetant un coup d’œil.

— Franchement, je n’en sais rien. Sauf que je n’ai pas bu.

Le seul avantage que j’avais sur elle, c’était que je prétendais depuis plus longtemps qu’elle que les vampires ne me faisaient pas flipper.

— On pourrait arranger ça.

Elle me décocha un sourire malicieux en désignant la maison d’un hochement de tête.

— Je suis certaine qu’il y a un mec bourré qui adorerait te peloter, précisa-t-elle.

— Je n’en doute pas, mais je ne crois pas que ça résoudrait quoi que ce soit. Allez, viens. (Je reculai et inclinai la tête en direction de mon appartement.) Rentrons chez moi. On regar dera des navets à la télé toute la nuit. C’est une bien meilleure thérapie que téléphoner en étant cuitée.

— Je préférerais mille fois finir cette bouteille de vodka et voir ce que Dan veut faire. (Elle contempla la maison avec envie, puis reporta son attention sur moi.) Si tu veux m’accompagner, ce serait avec plaisir.

— Non, arrête, Jane.

Je voulais la saisir par le bras et la forcer à me suivre, mais je restai figée en réfléchissant à un argument convaincant.

— Tu n’en as pas marre de tout ça ?

— Tu n’es pas obligée d’approuver ce que je fais, mais c’est ma vie, OK ? répliqua-t-elle d’un ton dur. Je ne sais vraiment pas comment tu te débrouilles pour dormir la nuit mais, moi, c’est comme ça que je m’en sors. Et je ne risque pas de changer juste parce que ça ne te plaît pas.

— Comme tu veux, rétorquai-je, mais elle n’avait pas tort. Mais cesse d’appeler Milo, d’accord ? Il ne te répondra pas, et tu auras beau dire ou faire, il ne changera jamais d’avis.

— Je sais, dit-elle d’une voix saccadée. C’est précisément pour ça que j’ai besoin d’un autre verre.

— Mais tu ne lui téléphoneras plus ? m’enquis-je tandis qu’elle faisait volte-face pour rentrer.

— Parole de scout, me promit-elle en esquissant une croix sur son cœur du bout du doigt alors qu’elle se dirigeait vers la maison, en équilibre précaire sur ses talons. Je vais même supprimer son numéro de mes contacts.

Lorsqu’elle referma la porte derrière elle, je restai dans le brouillard, me demandant quoi faire à présent. Je désirais vraiment qu’elle vienne avec moi, mais surtout par pur égoïsme. La perspective de passer encore une nuit toute seule me semblait intolérable et, en plus, j’avais perdu le livre de Peter, qui aurait pu me tenir compagnie.

J’envisageai de téléphoner à Milo pour le prévenir que j’avais accompli ma mission et pour vérifier si c’était bien lui qui avait pris l’ouvrage, puis je me ravisai.

Lorsque je rentrai chez moi à pied, la brume accentua mon sentiment de solitude. Elle couvrait tout autour de moi, me donnant l’impression d’être la dernière survivante de la planète. Cette idée me fit frissonner, et je m’efforçai de prétendre que rien ne me touchait.

Je n’en revenais pas d’avoir vu Jane pleurer à ce point, mais je tenais encore le coup. Peut-être grâce au déni total. Je me répétais que la situation finirait par évoluer. Les vampires allaient forcément se remettre à m’adresser la parole. Non ?

J’étais plongée si profondément dans mes pensées que je ne remarquai pas les bruits de pas derrière moi avant d’entendre ce rire familier gonflé à l’hélium résonner à travers le brouillard. Il semblait à la fois proche et lointain. Je restai paralysée, incapable de fuir ou de me battre. J’étais complètement prise au dépourvu.

J’étais seule dans une rue déserte, et personne ne savait où j’étais, sauf une fille bourrée. Personne ne m’attendait à la maison, et Milo ne s’apercevrait de ma disparition qu’au bout de quelques jours, en l’absence d’appels de ma part.

J’allais mourir. Non seulement tout le monde s’en fichait mais, en plus, personne ne le remarquerait.

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