T2 Destinés

Amanda Hocking · Chapitre 9 sur 30

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T2 Destinés

Chapitre 8

 

 

Comme Milo avait toujours obtenu les félicitations du conseil de classe, il était très plausible qu’on lui ait octroyé une bourse pour poursuivre ses études en internat dans un lycée prestigieux. Même le fait de ne pas avoir prévenu ma mère ne semblait pas si incongru. À cause des horaires de travail de cette dernière, ils se voyaient très peu.

Ezra imprima des documents certifiant que Milo allait fréquenter l’école préparatoire Chester Arthur près d’Albany, dans l’État de New York. Le semestre commençait une semaine plus tard, et on recommandait aux élèves d’arriver sept jours avant afin de se familiariser avec l’établissement.

Du moins, c’était ce que prétendait la lettre.

Ils avaient élaboré tout un scénario pour l’accompagner. Milo le révisa toute la soirée avec Mae et Ezra.

Jack avait fait de son mieux pour me remonter le moral, sans grand succès. Plus le temps s’écoulait, plus j’étais angoissée et contrariée à force de penser à la vie que j’allais devoir reprendre.

Milo téléphona à notre mère et convint d’un moment pour discuter avec elle. Mae m’aida à faire mes valises, sans cesser de répéter à quel point la situation se révélerait plus amusante dans ces conditions. Son argument principal tournait autour de l’expression « loin des yeux, près du cœur » et je hochais la tête, comme si je croyais tout ce qu’elle me disait.

Une fois mes affaires chargées dans la Jetta, je me tins dans l’entrée, patientant près de la porte du garage. À côté de moi, Jack tripotait les clés. Nous attendions Milo qui, contrairement à moi, n’avait pas de bagages à préparer. Je ne comprenais pas pourquoi il tardait autant.

— Qu’est-ce qu’il fiche ? demandai-je.

J’avais envie de partir le plus vite possible pour en finir avec cette corvée.

— Il va descendre dans une minute, me répondit Jack.

Il se gratta la nuque et détourna les yeux. Clairement, il me cachait quelque chose.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il fait ?

— Il s’alimente. (Il me dévisagea et haussa les épaules.) Il va sortir de la maison pour la première fois et côtoyer des humains. Mieux vaut qu’il n’ait pas faim.

— Et toi, tu as besoin de te nourrir ?

— Non, ça va. Mais merci de t’en soucier.

Il me scruta, guettant du dégoût ou de la peur mais, lorsqu’il n’en distingua pas, il finit par regarder ailleurs.

— Est-ce qu’il va manger ma mère ?

Chaque fois que je pensais à Milo en train de boire du sang, j’avais le cœur au bord des lèvres mais, manifestement, je parvenais à bien le masquer.

— C’est pour cela qu’il se nourrit en ce moment, dit-il. Nous espérons éviter cela.

— Super, soupirai-je.

— Je jouerai les gardes du corps.

Il roula des mécaniques pour me prouver qu’il était à la hauteur de cette tâche et me sourit.

— Tout va bien se passer.

— Je sais, répondis-je d’un ton sinistre. Comme toujours. Parfait. Très bien. OK.

— Il est pratiquement prêt ! annonça Mae, interceptant le regard inquiet que Jack me lançait.

Lorsqu’elle me vit, elle se rembrunit.

— Oh ! Alice, ma puce, tu as l’air si malheureuse !

— Désolée.

Je me forçai à sourire tandis qu’elle posait les mains sur mes bras.

— Tu reviendras, tu sais ?

Ses yeux étaient mouillés de larmes. Mon départ l’attristait, et cette certitude me réconforta un peu. Au moins, j’allais manquer à quelqu’un.

— Nous ne t’excluons pas.

— Je sais, acquiesçai-je avec un sourire un peu plus sincère.

— Tu fais partie de la famille à présent, m’expliqua-t-elle en ramenant une mèche de mes cheveux derrière mes oreilles. Mais les choses doivent être ainsi. Provisoirement.

— Je sais, répétai-je.

Et, en effet, c’était vrai. Ce qui ne m’empêchait pas de souffrir.

Mae me prit dans ses bras et m’étreignit si fort que j’eus du mal à respirer.

— Ma puce, tout sera fabuleux en fin de compte, tu n’as pas idée, me chuchota-t-elle.

— Mae, je crois que tu l’étouffes, l’avertit Jack avec une petite tape sur l’épaule.

— Oh, pardon ! s’excusa-t-elle. J’oublie tout le temps à quel point tu es encore fragile.

Elle me libéra en reculant d’un pas, et je m’efforçai de reprendre mon souffle en silence.

J’entendis les pas maladroits de Milo dans le couloir et Ezra lui assurer que tout irait bien. Ils arrivèrent dans l’entrée. Ezra avait passé son bras dans le dos de Milo, dont le visage était blême.

— Nous pouvons vous suivre, si tu veux, offrit Ezra.

Jack nous accompagnait, tandis que Mae et lui avaient prévu de rester dans la maison.

— Non, c’est bon.

Milo se voulait plus sûr qu’il en avait l’air, et je me demandai s’il ne valait pas mieux accepter leur proposition.

— Tu en es certain ?

Mae lui caressa la joue, un geste que je ne pouvais plus me permettre avec mon frère. Sinon, il serait trop tenté de me déchirer une artère.

— Arrêtez. Tout le monde va bien. Allons-y maintenant.

Jack percevait mon embarras et il souhaitait en finir.

Mae nous laissa partir de mauvaise grâce. Son angoisse ne me réjouissait pas, mais ce n’était pas comme si, dans l’ensemble, quoi que ce soit dans cette situation me plaisait.

Je précédai Milo pour rejoindre le garage, et atteignis la Jetta en premier. Je m’apprêtais à ouvrir la portière côté passager, comptant m’asseoir devant avec Jack comme d’habitude, lorsque Milo émit un grognement.

— Est-ce que tu viens de me grogner après ? demandai-je, incrédule.

— C’est possible, reconnut-il, une lueur de colère dans les yeux.

— Et pourquoi donc ?

— Alice ! intervint Jack d’un ton sec.

Il était de l’autre côté de la voiture, et me toisa par-dessus le toit.

— Monte à l’arrière, m’ordonna-t-il.

— Pourquoi ?

— Obéis, dit-il fermement.

— Mais c’est ridicule ! m’indignai-je. Il a le droit de s’installer devant parce qu’il est un vampire ? C’est injuste. Je ne vois pas où est la logique.

— Passe derrière ! aboya Milo.

Je le dévisageai et constatai la violence qui couvait dans son regard.

— C’est n’importe quoi, marmonnai-je en m’exécutant.

— Ce serait beaucoup plus facile si tu ne protestais pas pour tout, décréta Jack en démarrant.

— Tu n’avais pas bien mesuré dans quoi tu mettais les pieds avec elle, je me trompe ? lui fit remarquer Milo.

Je me mordis la langue pour me retenir de répondre, ce qui relevait de l’exploit. Bon sang, pour qui Milo se prenait-il ? J’avais envie de lui hurler après mais, si je ne me maîtrisais pas, il pouvait littéralement me sauter à la gorge.

Ça aussi, c’était injuste. Il se comportait comme un abruti et échappait à toute punition, simplement parce qu’il était capable de me tuer. Auparavant, il ne m’aurait jamais parlé ainsi.

L’avantage, c’était que l’idée de moins les voir ne me déran geait plus autant, tout d’un coup. En fait, j’étais presque certaine que Milo n’allait absolument pas me manquer. Il m’aurait sûrement grogné après si j’avais osé toucher la télécommande ou autre chose de ce genre.

Je boudais pendant tout le trajet. Jack avait glissé un CD de Dinosaur Jr. dans l’autoradio, et la musique comblait le silence. Milo discuta un peu, mais je ne pouvais pas entendre ses paroles. Je me mis à les détester tous les deux encore plus.

Quand Jack se gara devant notre immeuble, je bondis hors de la voiture. Jack sortit mes sacs du coffre et me suivit avec Milo.

Dans l’ascenseur, personne n’ouvrit la bouche et Milo se crispa. Les dents serrées, il ne cessait pas de fermer et d’ouvrir les poings. Je jetai un coup d’œil à Jack pour voir s’il l’avait remarqué, mais ce dernier restait impassible.

— Ça va ? murmurai-je à mon frère une fois devant chez nous.

— Oui.

Il hocha la tête, mais il était toujours aussi pâle.

— On devrait peut-être choisir un autre moment, suggérai-je.

Je voulais vraiment me débarrasser de cette épreuve, mais pas aux dépens de ma mère ou de mon frère, même s’il m’énervait vraiment.

— Non, allons-y maintenant.

Milo sortit les clés de sa poche et déverrouilla la porte.

Une lumière éclairait l’évier, mais le reste de l’appartement était plongé dans le noir. Milo n’avait pas changé au point d’être méconnaissable, mais ma mère aurait moins de chances de discerner ses nouveaux traits dans la pénombre.

Un disque rayé de Led Zeppelin tournait à bas volume dans le salon, et Robert Plant chantait When the Levee Breaks.

— Maman ? appelai-je prudemment en suivant Milo.

Elle sortit soudain de sa chambre, une cigarette à l’extrémité rougeoyante entre ses doigts. Ses cheveux semblaient moins crépus que d’ordinaire, et elle avait appliqué un rouge à lèvres trop criard.

— Ah, bien, vous êtes enfin là ! Je n’ai pas beaucoup de temps.

— Tu sors ? demandai-je.

Milo resta délibérément dans l’ombre, alors que je m’attar dais sous la lampe de la cuisine. Jack posa mon sac par terre et s’approcha de moi dans l’espoir de capter l’attention de ma mère.

Elle papillonnait dans le salon, cherchant quelque chose, et ne l’avait pas encore aperçu. La dernière fois qu’elle l’avait rencontré, elle était tombée en pâmoison devant lui.

— Oui, oui, je ne vais pas tarder, me dit-elle en écartant ma question d’un geste.

Elle trouva ce qu’elle voulait, un verre de cognac. Elle en but une longue gorgée puis se retourna et leva les yeux sur nous. Elle vit enfin Jack et inspira profondément.

— Oh, je n’avais pas remarqué que vous aviez un invité !

— Enchanté de vous revoir, madame Bonham, la salua Jack.

Elle porta la main à sa poitrine.

— Vous étiez dans votre maison de vacances, c’est ça ? s’enquit-elle avant de s’asseoir dans un fauteuil du salon.

Manifestement, elle était incapable de tenir debout : ses genoux se dérobaient devant Jack.

— Euh… en effet, acquiesça-t-il, corroborant le mensonge que j’avais servi à ma mère.

— Est-ce que vous avez beaucoup nagé ?

Elle était sans conteste en train de l’imaginer en maillot, et cela me donna la nausée.

Milo émit un bruit étrange, et Jack avança soudain vers lui.

— On n’a pas cessé de se baigner. C’était génial, dis-je. Mais, maman, Milo a vraiment un truc à t’annoncer. Quelque chose de… euh… très important.

— Ah bon ?

Au prix d’un gros effort, elle quitta Jack du regard pour le poser sur Milo, mais ils n’étaient pas loin l’un de l’autre. Jack se colla un peu plus contre mon frère. Cela ne se déroulait pas aussi bien que tout le monde l’avait promis.

— Oui, c’est une très bonne nouvelle, précisa Jack pour l’influencer.

— Tiens, dit Milo.

Il tendit brusquement une lettre froissée à ma mère.

Son ton était devenu glacial et, si Jack n’avait pas détourné l’attention de ma mère, jamais elle n’aurait gobé cette histoire.

— Qu’est-ce c’est ? demanda-t-elle sans prendre la peine de se lever et de récupérer la feuille.

— Une lettre, expliqua Jack en arrachant la feuille des mains de mon frère.

Lorsqu’il la donna à ma mère, leurs doigts se touchèrent brièvement, et Milo reproduisit le même son.

— Une lettre ?

Une fois remise du contact avec Jack, elle daigna la regarder. Elle tenta de l’aplatir mais, à cause de l’obscurité et de ses problèmes de vue, elle ne put presque rien déchiffrer.

— Bon, qu’est-ce qu’elle raconte ? Crache le morceau ! s’écria-t-elle en levant les yeux sur Milo.

— Je suis admis dans un pensionnat de l’État de New York, affirma Milo d’une voix tendue. Grâce à mes notes, j’ai obtenu une bourse qui couvre tous les frais de scolarité. Le semestre commence dans une semaine, et ils veulent que j’y sois avant. Du coup, je pars demain.

— Quoi ?

Ma mère paraissait perplexe. Milo était le plus sensé de la famille, et elle n’était pas habituée à l’entendre tenir des propos incohérents.

— Pourquoi tu ne me l’as pas annoncé plus tôt ? demanda-t-elle.

— J’attendais le moment propice, répondit Milo.

— D’où le séjour dans notre maison de vacances. Une dernière occasion de profiter de son temps libre avant sa rentrée, souligna Jack avec un sourire trop large.

— Quoi ? répéta ma mère. Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas voulu me le dire.

— J’avais peur que tu sois fâchée de mon départ.

Pourtant, Milo ne semblait ni désolé ni craintif. Il s’exprimait comme un robot.

— Pourquoi serais-je en colère ? J’ai toujours insisté sur l’importance de bonnes études pour mes enfants, pour que vous ne finissiez pas comme moi.

Elle s’adoucit et contempla de nouveau la lettre, essayant de la lire dans la pénombre.

— Donc, tu pars demain ? l’interrogea-t-elle.

— Oui.

— Comment te rends-tu là-bas ?

— En avion. Jack m’a acheté le billet.

Milo le désigna d’un geste, et Jack sourit à ma mère.

— Oh ! (Elle déglutit et me regarda pour la première fois.) Tu étais au courant ?

— Euh… oui, répondis-je dans un haussement d’épaules.

— Et tu ne m’as rien dit ? aboya-t-elle.

— Eh bien non. Et Milo non plus. Mais merci de me le reprocher, rétorquai-je.

— Oh, ce n’est pas grave ! (Elle consulta l’horloge et avala le reste de son cognac.) Je n’ai vraiment pas de temps à consacrer à tout ça, ajouta-t-elle en repoussant une mèche de cheveux de son front. Mais tu t’en vas demain, n’est-ce pas ? Je pourrai te dire « au revoir » comme il faut à ce moment-là.

— Oui, mentit Milo.

Il partait le soir même et elle ne s’en rendrait compte que lorsqu’il serait trop tard. Il lui laisserait un mot expliquant que l’avion décollait avant son réveil.

— Parfait, alors.

Ma mère écrasa sa cigarette dans le cendrier, prit son énorme sac à main sur la table et se dirigea vers Milo, dissimulé dans l’ombre près de la porte.

— Amusez-vous bien ce soir, lui lança Jack en se glissant entre elle et Milo.

Il était encore trop tôt pour que mon frère puisse supporter qu’elle l’enlace.

— J’y compte bien.

Elle se toucha les cheveux, déconcertée par l’interruption de Jack, sans savoir quel geste faire pour arranger sa coiffure. Elle lui sourit, puis se tourna vers moi, l’air menaçant.

— Quant à toi, on réglera ça plus tard.

Lorsqu’elle fut sortie, je m’efforçai de ne pas penser à l’extrême tristesse de la situation. Milo voyait sa mère pour la dernière fois, et il ne pouvait même pas lui dire adieu en la serrant dans ses bras.

Elle n’avait jamais été une mère parfaite et passait le plus clair de son temps ailleurs que chez nous, mais elle restait notre mère. Elle méritait mieux que ça.

— Bon Dieu ! souffla Jack après son départ, et je vis tout son corps se relaxer. Il faut que tu apprennes à te contrôler.

— Mais j’essaie ! insista Milo. Mais ce n’était pas ma faute ! Tu as bien vu comment elle rampait devant toi…

Sa voix se transforma en un grognement guttural, et Jack leva la main pour l’interrompre.

— Oui, je te rappelle que j’étais là mais, franchement, tu ne peux pas te comporter comme ça ! s’exclama Jack en secouant la tête.

— Comme quoi ? m’enquis-je, perplexe.

Milo avait des problèmes pour gérer sa soif de sang, mais je ne comprenais pas pourquoi cela concernait exclusivement ma mère.

— Rien, dit Milo, l’air honteux.

— Rassemble le reste de tes affaires, lui ordonna Jack en désignant sa chambre. Sortons d’ici avant que tu fasses une bêtise.

— Désolé.

Mon frère s’éloigna furtivement.

Lorsqu’il fut parti, je me précipitai vers Jack et chuchotai, affolée :

— Mais qu’est-ce que c’était ? Que se passe-t-il ?

— Tu te rappelles à quel point les choses étaient compliquées avant ? (Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que Milo ne pouvait pas l’entendre.) Eh bien, elles viennent d’empirer, et pas qu’un peu.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je, les sourcils froncés.

— Milo est jaloux.

— De quoi ?

— Euh… (Il se gratta la nuque et soupira.) De toutes les personnes qui communiquent avec moi.

— Hein ?

— OK, écoute… en vérité, les vampires s’attachent à celui qui les engendre, développa Jack. Je t’ai expliqué combien j’étais proche de Peter et d’Ezra parce que nous partageons le même sang. Eh bien… depuis que Milo a bu le mien, nous sommes réellement liés. Et ce n’est pas comme Peter et moi car, manifestement, Milo craquait pour moi avant de devenir un vampire. Et, désormais, ses sentiments sont exacerbés.

— Tu plaisantes, j’espère ? (Je décroisai les bras et les laissai retomber.) Bordel, d’abord ton frère, et maintenant le mien ! On ne s’en sortira jamais !

— Non, ce n’est pas comme avec Peter, répondit Jack en secouant la tête. Je considère Milo comme un frère, rien de plus. Et c’est tout récent. Mon sang est encore frais en lui, et il ne maîtrise aucune de ses émotions. Ça va s’estomper au fil du temps.

— Combien de temps ? rétorquai-je.

— En fait… tu arrives toujours à mettre le doigt sur ce que nous ignorons, tenta-t-il de se justifier.

J’éclatai d’un rire sans joie et fis « non » de la tête.

— Tu n’en sais rien. Tu ignores même si ce truc va disparaître. Ce ne sont que des suppositions !

— Chut !

Il lança un regard angoissé vers la chambre de Milo mais, quand il constata que mon frère ne franchissait pas la porte, il se retourna vers moi.

— Non, je t’assure, le lien perd en intensité. D’accord ? Au début, je vénérais Peter comme un héros.

— C’était il y a seize ans, précisai-je, sceptique. Tu comptes vraiment patienter seize ans pour que ça se calme ?

— Ça cessera avant. Je ne peux pas te donner une estimation, mais je crois que, dans mon cas, ça n’a pas duré tant que ça.

— Si tu le dis, répliquai-je en levant les yeux au ciel. Ça va passer à Milo. Ça va passer à Peter. Ça va passer à tout le monde. Et, un jour, nous nagerons dans le bonheur. Sauf qu’il y a sans cesse de nouveaux obstacles qui viennent s’ajouter aux précédents.

— Tu sais quel est le problème ? Tu as un point de vue de mortelle sur ce qu’on vit, me certifia Jack. Tu vois le temps comme quelque chose de limité ; or il est infini. Ça prendra du temps, mais nous en avons devant nous.

— Parle pour toi ! La dernière fois que j’ai vérifié, commençai-je en posant deux doigts sur ma gorge, j’ai trouvé un pouls. Oui, je te confirme. C’est du sang humain qui coule dans mes veines, Jack. Je ne suis pas une vampire.

— Oui, pour l’instant. C’est provisoire.

— Peut-être bien. Mais, pour le moment, tu es en train de chuchoter à un mètre de moi parce que sinon mon frère pourrait me tuer, et le tien pourrait te tuer. Et, jusqu’à ce que ça cesse, tu ne peux pas m’approcher.

Jack soupira et m’adressa un regard triste. Milo sortit de sa chambre, et Jack recula d’un pas en baissant les yeux.

Mais, bien sûr, tout allait s’améliorer. Voilà qu’à présent Jack avait peur de mon petit frère. Nous étions sur la bonne voie.

— Je suis prêt, déclara Milo, qui portait deux sacs marins et un sac-poubelle.

— On devrait sûrement y aller, dit Jack en marchant vers la porte. Tu as eu une journée suffisamment mouvementée.

— Alice, je suis vraiment navré de tout ça. Je sais que ça te crée des ennuis, et ce n’était pas mon intention.

Milo s’était exprimé avec sincérité, et son visage s’était radouci. Je lui en voulus parce qu’à ce moment-là j’avais envie d’éprouver de la colère envers lui, mais je n’y parvenais pas.

— Ne t’inquiète pas, le rassurai-je. Ce n’est pas ta faute. Tu es victime des circonstances.

— On se voit bientôt, d’accord ? me promit-il.

— Oui, je sais, mentis-je. (Il me regarda avec espoir pendant un petit moment.) Je te prendrais bien dans mes bras, enfin, si c’était possible. Mais tu auras bientôt tout sous contrôle. OK ?

— Oui, répondit-il avec un sourire las.

Jack lui tint la porte et m’adressa un dernier regard d’excuse tandis que Milo s’enfuyait dans le couloir.

— Je t’appelle très vite. Amuse-toi bien.

Une fois la porte refermée, je compris alors que j’étais seule dans l’appartement. Comme mon frère n’avait eu aucune vie sociale, je pouvais compter sur les doigts d’une main les fois où je m’étais retrouvée sans personne chez moi. C’était toujours quand j’avais séché les cours tandis que mon frère y allait quand même. Sinon, il était présent en permanence.

Et c’était fini.

Quelques minutes auparavant, j’avais réussi à éprouver de la rage envers lui, mais elle s’était complètement évanouie. La réalité de la situation me frappait de plein fouet.

Il ne serait plus là pour me sermonner parce que je me couchais trop tard et me rappeler de faire mes devoirs, pour se moquer de moi quand je regarderais des émissions de télé-réalité, ou pour me préparer à manger.

Pour la première fois depuis plus de seize ans, j’étais toute seule. Mon petit frère était parti pour de bon.

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