T2 Destinés
Chapitre 10
J’aurais voulu quitter mon appartement en courant pour monter dans sa voiture encore plus vite.
Quand, le lendemain, Jack m’avait envoyé un texto pour savoir si ça me disait de faire quelque chose, j’avais maudit mon impatience à la perspective de le retrouver. Même si je m’étais sentie ridicule, j’avais passé une heure à me pomponner.
Je m’étais précipitée dehors pour rejoindre Jack, qui m’attendait dans la Jetta. Lorsque j’avais ouvert la portière, la voix assourdissante de Pat Benetar m’avait accueillie. Il avait baissé le son quand j’étais montée, mais peu m’importait.
C’était la première fois que nous étions seuls depuis ce qui m’avait semblé une éternité. Personne pour me grogner après ou nous réprimander si nous étions trop près l’un de l’autre. Nous pouvions être ensemble, tout simplement.
— Salut, me dit-il, le sourire aux lèvres.
— Je n’ai pas envie d’aller chez toi.
— Pourquoi ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Parce que.
Je remontai un genou contre ma poitrine et le regardai, refusant de développer ma réponse. Je m’attendais à ce qu’il démarre en trombe ou insiste, mais il se contenta de hocher la tête.
— D’accord, accepta-t-il avec un sourire en coin. Où veux-tu aller ?
— N’importe où. Conduis.
— Pas de problème.
Les yeux étincelants, il s’éloigna en trombe de mon appartement.
Autour de nous, les bâtiments défilaient dans une nuée de lumières. Jack avait le don mystérieux de se faufiler dans la circulation, comme si les autres véhicules n’existaient pas.
— Alors… comment ça se passe avec Milo ? demandai-je prudemment.
Je n’étais pas certaine d’avoir envie de le savoir, mais j’en avais besoin. Je devais m’assurer que mon frère allait bien, et je souhaitais recueillir l’opinion de Jack à ce propos.
— Bien, répondit-il sans se mouiller en haussant les épaules. Il est sympa, c’est agréable de l’avoir à la maison.
— Je vois, murmurai-je.
— Il a déjà beaucoup progressé. Très bientôt, tu pourras venir aussi souvent que tu voudras. Et je suis sûr que ce sera tout le temps. Tu lui manques énormément aussi. (Il me jeta un coup d’œil pour vérifier si je le croyais, mais j’avais encore des doutes.) Il parle beaucoup de toi. En revanche, il n’est pas toujours ravi quand c’est moi qui parle de toi.
— Ah bon ? lançai-je, étonnée. Vous discutez de moi ? Vous dites quoi ?
— Je ne sais pas, gloussa Jack. Rien de négatif, si c’est là que tu veux en venir.
Mon cœur bondit de joie, et je m’enfonçai dans le siège.
— Je me demande juste ce que vous dites dans mon dos.
— Et toi, qu’est-ce que tu racontes sur moi quand je ne suis pas là ? répliqua-t-il.
— Milo ne t’a pas tout cafté ?
J’étais persuadée que mon frère n’avait pas su tenir sa langue, depuis le temps.
— Si. Apparemment, tu ne cesses de lui expliquer que je ne t’intéresse pas. (Il tentait d’en plaisanter avec le sourire, mais je décelai la peine dans ses yeux.) Donc, oui, j’ai eu tous les détails croustillants.
— Je ne dis pas que ça.
— Alors continue, m’encouragea-t-il en me regardant du coin de l’œil.
— Que vous êtes l’homme le plus superbe que j’aie jamais rencontré, articulai-je d’une voix traînante, à la manière d’une belle du Sud, en battant des cils, ce qui le fit rire. Non, je ne sais pas. J’essaie de ne pas parler de toi.
— Pourquoi ?
— Parce que. (Je haussai les épaules.) Je n’en sais rien. C’est difficile de parler de toi.
— Comment ça ?
— Eh bien… qu’est-ce que je devrais dire sur toi ? demandai-je, mal à l’aise.
— Ce que tu veux.
— La situation est un peu trop compliquée pour que j’exprime le fond de ma pensée, finis-je par lui répondre.
J’ignorais ce que je ressentais pour Jack car je ne m’autorisais pas à y songer. L’évaluer avec précision et mettre un nom sur mes émotions générerait des attentes et briserait notre équilibre. J’aimais sa présence et, quand j’étais loin de lui, il me manquait, mais c’était tout ce que j’étais prête à reconnaître.
— Pas de problème, m’assura-t-il en se passant la main dans les cheveux.
Il se tourna vers moi, comme s’il allait poursuivre, mais son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche en jurant entre ses dents.
— Allô ? dit-il en décrochant. Oui. Oui… Je suis avec elle en ce moment… Oui… D’accord… OK… Oui… Je vois… J’ai compris… Non. Ça va… Oui… OK… OK… À plus tard.
Il soupira puis rangea son portable.
— Qui était-ce ?
— On va chez moi.
— Quoi ? Pourquoi ? C’était qui au bout du fil ?
Je me crispai à l’idée de me rendre chez eux. J’étais soudain prise de panique.
— Milo, répondit Jack avant de pincer les lèvres. Il veut te voir.
— Vraiment ? Ou est-ce juste parce que ça ne lui plaît pas de nous savoir seuls tous les deux ?
— Sûrement les deux.
— Je suis un peu vexée, en fait, déclarai-je en observant le paysage défiler par la vitre tandis que Jack empruntait une autre direction. Peter n’a jamais été aussi jaloux quand on passait du temps ensemble, toi et moi.
— Ouais, eh bien, Peter est un abruti, marmonna-t-il.
— Tu as eu de ses nouvelles récemment ? lançai-je d’un ton désinvolte.
— Pourquoi tu me poses la question ?
Jack faisait preuve de bien peu de tolérance lorsqu’il enten dait le prénom de son frère, mais j’avais tout de même envie de savoir.
— Je me demandais juste si quelqu’un avait eu de ses nouvelles, dis-je en haussant les épaules. Rien de plus. Je n’ai pas le droit d’être curieuse ?
— Je préférerais que tu ne le sois pas, avoua-t-il d’une voix lasse.
Lorsqu’il constata que je gardais le silence, il reprit :
— Tu as emporté le livre.
— Ezra m’a donné son accord.
— La lecture est agréable ? s’enquit-il, glacial.
— Ce n’est qu’un bouquin, Jack ! (Je n’avais pas envie d’honorer sa question d’une réponse.) Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais m’enfuir avec et te laisser dans ce triangle amoureux avec mon frère ? Ce ne serait même plus un triangle, mais un angle.
— Un angle oblique !
Sa crise de jalousie laissa soudain la place à une explosion de joie.
— Ha ! je t’avais dit que je parviendrais à le recaser ! poursuivit-il.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Je ne comprenais pas ce qu’il disait, mais son sourire béat était contagieux.
— Tu te rappelles ? La fois où je t’ai invitée au concert après notre rencontre ? (Ses yeux brillaient.) Tu m’as demandé sous quel angle je voyais les choses, et je t’ai répondu « isocèle », mais en réalité j’aurais dû choisir « oblique ». Et je t’ai promis que je m’en souviendrais pour plus tard. Eh bien, voilà !
— Waouh ! m’esclaffai-je.
Au moins, on atteignit sa maison sur une note joyeuse. Dès la porte franchie, Matilda se précipita pour nous accueillir, suivie par Milo.
Je ne m’étais pas encore tout à fait accoutumée à son apparence, et me demandai combien de temps il me faudrait pour m’y habituer. Il marchait comme s’il était sur le point de trébucher tout seul, mais se rattrapait avec élégance. On aurait dit les premiers pas de Bambi, chancelants et pleins de grâce.
— Salut !
Milo semblait essoufflé et son sourire était trop étincelant.
Il écarta une mèche de son front. Il avait changé de coupe. Auparavant classique, il avait désormais adopté un style plus moderne.
— Comment ça va ? me demanda-t-il en tirant sur sa manche.
Il me gratifia d’un étrange hochement de tête qui m’évoqua Mike Myers dans Wayne’s World. Était-ce la définition de « cool » selon Milo ?
— Bien, répondis-je d’un ton incertain. Tu as l’air très… en forme. Sympa, ta coupe.
— Merci. C’est Mae qui me l’a faite.
Il se toucha timidement les cheveux et rougit. Je retrouvai brièvement mon adorable petit frère qui me manquait de nouveau.
— Elle aime les cheveux, fis-je remarquer.
— En effet, acquiesça-t-il d’un air distrait.
Il regarda Jack et se frotta la nuque. Je finis alors par comprendre : il voulait impressionner Jack. Il n’était pas capable de dissimuler son attirance pour lui et n’avait aucune idée de la manière de se comporter.
Nouvellement gay, nouvellement vampire, et tout juste l’âge de passer le permis de conduire.
Je me sentis comme la dernière des garces d’avoir été furieuse contre lui. Bien entendu, il avait fait foirer ma non-relation avec Jack, mais il n’était qu’un gamin effrayé et désorienté. Il traversait une étape cruciale pour laquelle je ne pouvais lui apporter aucune aide, et j’aurais dû me réjouir qu’il ait quelqu’un comme Jack pour le guider.
— Le trajet s’est bien déroulé ? demanda Milo à Jack.
Je lus dans les yeux de mon frère qu’il espérait en réalité que la route n’avait pas été trop agréable.
— Bien, acquiesça Jack.
Il se mordit l’intérieur de la joue, de plus en plus mal à l’aise avec la façon dont Milo le matait, mais je crois que c’était exclusivement à cause de moi. D’ordinaire, je suis certaine qu’il faisait abstraction du regard d’adoration que lui adressait Milo tandis que, en ma présence, cela paraissait… enfin, tout semblait extrêmement maladroit.
— Au fait, pendant que tu étais parti, j’ai trouvé un truc pour finir le niveau, annonça Milo de but en blanc, et je dus réfléchir une seconde pour comprendre qu’il parlait d’un jeu vidéo.
— Ah bon, c’est vrai ?
Jack eut l’air impressionné, et c’en fut trop pour Milo.
— Ouais ! confirma-t-il, radieux. Viens, je vais te montrer.
Sur ce, il tendit le bras et prit Jack par la main pour le tirer jusqu’au salon. Ce geste sans doute destiné à draguer Jack ne faisait que renforcer son côté petit garçon.
— Je vais aller jeter un coup d’œil au jeu, s’excusa Jack avec un sourire confus lorsque Milo l’entraîna.
Quand ils eurent quitté la pièce, j’inspirai profondément. La situation est bizarre, mais Milo est toujours lui-même, Jack aussi et, bientôt, tout ira comme sur des roulettes. Bientôt. Je dois m’accrocher à cette idée.
— Pourquoi te caches-tu ici ? demanda Mae, qui vint me chercher dans l’entrée. J’ai vu les garçons se précipiter dans le salon sur leurs jeux débiles. Je n’arrive pas à croire qu’ils t’ont abandonnée.
— Ce n’est pas exactement ça, protestai-je, mais elle me prit par le bras et m’invita à la suivre.
— C’est tellement étrange de ne plus t’avoir ici en permanence.
— L’avantage, c’est que tu n’as plus besoin de préparer autant à manger, rétorquai-je.
Elle éclata de rire.
— Je sais que je suis loin d’être un cordon-bleu, pourtant j’adore cuisiner !
Je pensais qu’elle allait me conduire au salon, pour harceler Milo et Jack jusqu’à ce qu’ils cessent de jouer. Mais elle me fit traverser le couloir, jusqu’au bureau d’Ezra, à l’autre bout de la maison.
La pièce correspondait à l’idée que je me faisais du cabinet de travail d’un vampire fortuné. Des rayonnages couvraient les murs, tous remplis d’ouvrages ou d’antiquités. Du matériel infor matique dernier cri trônait sur le grand bureau en acajou placé au centre de l’espace. Au-dessus d’un canapé en cuir vieilli se trouvait une reproduction du Moulin de Rembrandt. Une large fenêtre donnait sur le lac, plongé dans le noir derrière la maison.
Ezra avait les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur. Si Mae ne m’avait pas entraînée là, je ne m’y serais jamais aventu rée. Je n’avais pas envie de le déranger, tandis que Mae ne s’en souciait pas.
— Coucou, mon amour ! gazouilla-t-elle. (Ezra leva le nez et nous adressa un sourire.) Dis-moi ce qui t’intéresse autant !
— Rien de très important.
Il se laissa aller contre le dossier de son siège après avoir lancé un dernier regard à l’écran, puis se concentra pleinement sur nous.
— Juste un tuyau en Bourse qu’on m’a conseillé d’examiner. Je ne crois pas que l’information se révélera fructueuse, mais…
Il secoua la tête.
— Ezra ne se préoccupe pas de ce qu’il trouve sur l’ordinateur, tout ce qui l’intéresse, c’est de voir des choses, m’expliqua Mae avec un sourire amusé. L’autre jour, je l’ai surpris devant la vidéo d’un éléphant qui peignait avec sa trompe.
— C’est un éléphant qui peignait, dit Ezra, ce qui fit glousser son épouse. Tu as déjà vu ça ?
— Non, mais c’est étrange que ça t’intrigue, répliqua-t-elle.
Je partageais entièrement l’avis de Mae.
— La technologie me fascine, admit-il avant de poser les yeux sur moi. Sur Internet, je peux voir un éléphant peindre en direct. Pour toi, ça n’a peut-être l’air de rien mais, dans ma jeunesse, le temps que j’en entende parler, le pauvre animal aurait déjà été mort. Ceci… c’est magique.
— Tu me surprendras toujours, chéri, lui lança Mae, en adoration devant lui.
Cette scène me mettait mal à l’aise. J’avais l’impression d’espionner un moment d’intimité entre eux deux.
— Je l’espère bien, affirma-t-il en lui rendant son sourire.
Elle s’avança jusqu’à lui et l’embrassa sur la bouche, de manière brève, mais passionnée.
— J’en suis certaine, lui assura-t-elle. Bien, je suis sûre que vous avez beaucoup de choses à vous raconter, déclara-t-elle en se dirigeant vers la porte.
Juste avant de la refermer, elle m’adressa un sourire triste.
— Mae n’est pas du genre subtil, soupira Ezra en contem plant la porte close. Approche. Assieds-toi.
— D’accord, répondis-je en m’installant prudemment sur le canapé. Tu as une nouvelle à m’annoncer ?
— Ce n’est pas exactement une nouvelle à t’annoncer, mais plutôt une conversation que nous devons avoir.
Il déplaça son siège pour ne plus être caché derrière l’écran. Il s’efforçait de paraître détendu, mais hésita à croiser mon regard.
— Nous ne nous attendions pas à ce que ton frère devienne l’un des nôtres.
— Moi non plus, reconnus-je.
— Au final, je crois qu’il s’agit d’une bonne décision. (Perdu dans ses pensées, il scruta un point sur le tapis oriental.) Une fois que tout sera réglé, il sera parfaitement à sa place. Ce sera une merveilleuse occasion pour vous deux. Je sais à quel point il compte pour toi.
— En effet.
Je déglutis péniblement.
— Comme tu le découvres, les vampires naissants exigent beaucoup de temps et d’énergie, poursuivit Ezra. Nous avons tous passé des heures entières avec lui, afin de l’aider dans cette transition. Nous envisagions de faire de toi l’une des nôtres quand Milo serait prêt. (Il s’humecta les lèvres, et mon cœur se serra.) Mais sa transformation a modifié nos prévisions.
— Comment ça ?
— En ce moment, Milo requiert trop d’attention et, si tu devais l’imiter, tu en aurais besoin d’autant, précisa-t-il. Ce serait à la fois injuste et peu pratique pour vous deux si nous nous retrouvions avec deux nouveaux vampires très jeunes sous le même toit. Jack n’est pas si vieux que ça et il ne peut pas endosser la responsabilité de vous transformer tous les deux.
— Ah…
Je ne parvenais pas à penser assez clairement pour argumen ter. Je restai les yeux dans le vide.
— C’est provisoire, s’empressa d’ajouter Ezra. Nous ne faisons que reporter les choses. En fait, nous nous en tenons au calendrier initial.
— Attends. Le calendrier initial ? Tu veux dire… une ou deux années de plus ?
— Ainsi, tu pourras terminer ta scolarité, m’affirma-t-il, comme si cela me préoccupait vraiment.
— Je me fiche du lycée ! m’écriai-je.
— Je sais, soupira Ezra. Mais les études sont importantes.
— Pourquoi est-ce que la situation ne cesse de se compliquer ?
Les larmes me montèrent aux yeux, mais je ne cherchai même pas à les retenir. Il avait anticipé ma réaction. C’était pour cela qu’il m’avait annoncé la nouvelle en privé.
— Je l’ignore.
Il s’assit à côté de moi sur le canapé et posa la main sur mon épaule pour me réconforter.
— Je suis navré que ce soit aussi difficile pour toi, Alice. Sincèrement. D’ici là, tu pourras venir ici tant qu’il te plaira.
— Ouais, c’est ça. Comme si Milo le supporterait tout de suite. Ou Peter, si jamais il décide de rentrer.
— Milo va bientôt se stabiliser suffisamment pour que tu sois présente autant que tu le souhaites, me promit-il, mais je remarquai qu’il occultait Peter.
— Est-ce que je peux te poser une question ? demandai-je en le regardant dans les yeux. Selon toi… deviendrai-je une vampire un jour ? Cela rimera-t-il à quelque chose ? ou est-ce que je ferais mieux de reprendre ma vie et prétendre ne vous avoir jamais rencontrés ?
— La réponse t’appartient, Alice.
Sa voix grave semblait attristée par ma question.
— Je t’ai toujours dit que, sans tenir compte de nos émotions, tu devais choisir ce qui te convient le mieux. Et si tu ne crois pas que ce soit cette existence-là, alors tu auras raison.
— Comme si j’avais la moindre idée de ce qui est le mieux pour moi !
Je repliai les bras autour de mes genoux et y enfouis ma tête. J’avais honte qu’Ezra me voie sangloter ainsi.
— Je pense que tu le sais.
Il me frotta gentiment le dos de sa main puissante.
Après avoir pleuré une minute entière, j’estimai que cela suffisait et relevai la tête. J’essuyai mes joues mouillées de larmes et repoussai des mèches de mon visage. Je pris une profonde inspiration et me répétai que ce n’était pas la fin du monde, mais juste un report.
— Est-ce qu’ils sont au courant ? demandai-je en me remé morant l’humeur joyeuse de Mae et de Jack.
— Jack a évoqué le sujet hier soir, mais je suis resté évasif. Non, je n’ai dit ni à Jack ni à Milo qu’on différait ta transformation.
— Vas-tu le leur annoncer ?
— Tu peux t’en charger si tu le désires, ou moi, ou nous deux. Tout de suite, ou la semaine prochaine. Au moment que tu choisiras. (Il balaya une mèche de son front et regarda par la fenêtre.) Je suis conscient que cela ne les enchantera pas.
— Pas aujourd’hui, décrétai-je.
Je n’avais vraiment pas la force d’être témoin du chagrin et de la colère qui s’empareraient de Jack. Les ressentir moi-même était déjà bien assez pénible pour ne pas avoir à éprouver ses émotions.
— Je comprends.
— Bon, je ferais bien de me calmer avant de sortir d’ici, sinon ils vont deviner qu’il y a un problème, affirmai-je en remettant de l’ordre dans mes cheveux.
— Tu sais ce qui te remonterait le moral ? lança-t-il en se levant. Voir un éléphant qui peint. Franchement, c’est beaucoup plus amusant que ça en a l’air.
— OK, répondis-je avec un petit rire avant de le suivre.
Ezra me montra l’extrait vidéo, puis me fit rapidement visiter son bureau. Il me parla de certains de ses livres préférés et du tableau accroché au mur. Il avait vécu à Amsterdam peu après la mort de Rembrandt, et cette œuvre revêtait donc une importance particulière pour lui.
Lorsque je fus de nouveau présentable, je me rendis avec lui dans le salon pour voir ce que faisaient les autres.
Pendant la majeure partie de la nuit, Jack et Milo jouèrent à la console, mais personne ne s’en plaignit. Je me sentais plutôt triste et seule. Malgré tous mes efforts pour le dissimuler, Mae le remarqua et m’invita à me blottir avec elle sur le canapé.
Le temps passa bien plus vite que je l’aurais souhaité et, avant que je m’en rende compte, le soleil se levait et Jack me raccompagnait. Si j’avais été suffisamment réveillée pour parler, mon attitude lui aurait certainement mis la puce à l’oreille, et je n’avais pas envie de me confier à lui. Je ne voulais même pas penser à tout ça.
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