T2 Destinés

Amanda Hocking · Chapitre 18 sur 30

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T2 Destinés

Chapitre 17

 

Les vampires avaient besoin d’oxygène, mais pas autant que les humains. Respirer le moins possible était une compétence cruciale qui, une fois maîtrisée, venait s’ajouter à leur arsenal. C’était presque mot pour mot ce que m’avait dit Jack. En tout cas, j’étais certaine qu’il avait employé le terme « arsenal ». C’était ainsi qu’il m’avait justifié « l’exercice » du jour, un autre mot qui revenait souvent dans sa bouche.

Je n’avais pas mesuré à quel point Jack prenait tout au sérieux avec Milo. Lorsqu’il m’avait envoyé un texto, il m’avait indiqué que je pouvais venir chez eux, mais qu’il serait très occupé avec mon frère. Ezra était absent, donc Mae apprécierait ma compagnie.

Jack était passé me chercher en me donnant le minimum d’explications, puis Milo et lui avaient mis leur maillot de bain. Fascinée par la vue de Jack torse nu, j’avais d’autant plus de mal à décrypter la situation.

Sans compter que mon frère m’empêchait aussi de me concentrer. Pas parce qu’il m’attirait, bien évidemment, mais je l’avais aperçu tout l’été dans cette tenue, et il était complètement transformé à présent. Il était tout en muscles, et doté d’abdos bien dessinés.

Milo respirait plus que nécessaire, mais son corps n’avait pas encore compris que c’était inutile. Le meilleur moyen d’entraîner ses poumons consistait à le mettre dans un endroit où il ne pourrait pas respirer. L’idée de Jack était d’immerger mon frère, de la même façon dont Peter lui avait appris l’apnée.

Manifestement, l’expérience s’était révélée terrifiante les deux premières fois, puisque son esprit se refusait à admettre qu’il n’allait pas mourir. Pour cette raison, Jack m’avait conseillé de rester à l’intérieur tandis qu’il était dehors avec Milo, de peur que je panique.

Je me tenais derrière les portes-fenêtres, et contemplais l’eau noire du lac à l’arrière de la maison. C’était une nuit sans lune. Une étrange et inquiétante couverture nuageuse avait envahi le ciel, masquant toutes les étoiles.

Les lumières de la terrasse arrière étaient éteintes, ce qui me permettait de mieux voir le ponton et le lac. Toutefois, je ne distinguais pas grand-chose. L’eau était un abîme noir et, de temps en temps, j’apercevais un reflet, mais Jack et Milo se fondaient complètement dans l’obscurité.

Assise à côté de moi, Matilda gémissait. Jack l’avait laissée dans la maison, car, comme moi, elle avait l’habitude de perdre son calme et de s’angoisser. Je savais que Milo ne craignait absolument rien. Presque rien au monde ne pouvait le blesser, et certainement aucune créature de ce lac. Mais c’était l’endroit où il avait failli perdre la vie, où son sang tachait encore le bout du ponton. Mon cœur se serra à cette idée.

— Tout se passera bien, me rassura Mae pour la énième fois de la soirée.

Elle était debout derrière moi, appuyée contre le chambranle de la porte de la salle à manger, les bras nonchalamment croisés sur la poitrine. De la pièce voisine s’élevait la musique de Nina Simone, et je l’imaginais lovée sur le canapé, en train de lire un livre. C’était du moins ce qu’elle faisait quand elle ne venait pas vérifier comment j’allais.

— Je sais.

Je crus voir quelque chose, qui disparut avant même que je l’identifie.

— Tu vas rester plantée là toute la nuit ? me demanda-t-elle avec douceur, une note de déception dans la voix.

— Je l’ignore.

Je voulais m’éloigner de la vitre, mais j’étais incapable de chasser l’impression que, si je détournais le regard, un accident surviendrait. Comme si le lac avait une dent contre Milo, et qu’il attendait que je tourne le dos pour terminer ce qu’il avait commencé.

— Tu sais quoi ? Cela ne me suffit pas.

Sans me laisser le temps de protester, Mae me prit par le bras et m’écarta des portes-fenêtres.

— Allez, viens. Ça a assez duré pour aujourd’hui, décréta-t-elle.

J’essayai de me libérer. Même si elle me tenait de façon amicale et gentille, en réalité, elle me serrait d’une poigne de fer. Je pouvais résister de toutes mes forces, mais j’allais simplement récolter des bleus.

— Je me sens plus rassurée si je regarde.

— J’ai bien compris, ma puce, mais ça ne sert à rien. Franchement.

Elle me guida vers le salon, faiblement éclairé par des bougies et une lampe. Mais comme mes yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, c’était presque douloureux de regarder autour de moi. Un parfum de lilas et de lys régnait dans la pièce, provenant des bougies, et j’inspirai.

— Et qu’est-ce qu’on va faire ici ? demandai-je.

— Tu vas te détendre, dit-elle en m’entraînant d’un coup sec sur le canapé moelleux avec elle.

Matilda nous avait suivies. Elle trônait au milieu du salon et m’interrogeait du regard. Visiblement, elle se sentait elle aussi coupable d’avoir abandonné son poste.

— Je me relaxe en permanence. Je n’ai fait que ça tout l’été. Peut-être même toute ma vie, d’ailleurs.

Je remontai les genoux contre ma poitrine, et Mae partit d’un rire discret.

— Alice, si tu dois vivre éternellement, tu dois vraiment apprendre à te laisser aller ! me taquina-t-elle.

Elle passa les doigts dans mes cheveux et me fit pivoter de l’autre côté. J’entendis des bruits et, du coin de l’œil, je la vis prendre une brosse et des barrettes sur le bout du canapé près d’elle.

Suivant le mouvement, je tapotai les coussins, et Matilda sauta à côté de moi. Tandis que Mae jouait à me coiffer, je caressai l’épaisse et douce fourrure blanche de la chienne.

— Qu’est-ce que ça signifie, d’abord ? m’enquis-je alors que Mae démêlait ma tignasse.

— Hein ?

Elle avait déjà oublié ce qu’elle m’avait dit.

— Que je dois apprendre à vivre. Qu’est-ce qui cloche dans ma façon de vivre actuelle ?

— Rien, répondit-elle.

Puis elle poussa un long soupir et se ravisa.

— Eh bien, il faut que tu te fasses moins de souci.

— Moins ? répétai-je, perplexe. Je me trouve plutôt trop détendue, compte tenu de ma situation.

— Mais tu sais que tu n’as rien à craindre. Tu te préoccupes toujours de la manière dont les choses vont finir, alors qu’elles ne finiront pas avant un bon bout de temps. Il vaut bien mieux vivre l’instant présent.

— Ah bon ? (Je dus étouffer un rire et grattai l’oreille de Matilda.) Chaque fois que je me fais surprendre avec Jack en train de profiter du moment présent, on récolte un sermon. Je ne crois pas que c’est réellement ce que vous souhaitez que je fasse.

— Cela ne signifie pas céder à toutes tes envies, me réprimanda-t-elle.

— Je cède à bien peu de mes envies, marmonnai-je. Fais-moi confiance. J’en ai bien d’autres dont tu n’as aucune idée.

Cette réplique me valut un claquement de langue désapprobateur.

— Là, tu es vulgaire.

— Est-ce que vous avez eu des nouvelles de Peter ? m’enquis-je d’une voix calme.

C’était difficile de ne pas penser à lui et à ce qu’impliquerait son retour. Lorsque j’entendais son nom, mon cœur s’emballait et, même si j’en éprouvais encore de la honte, cela me dérangeait moins quand Jack n’était pas dans les parages.

Mae eut un petit hoquet de surprise quand je mentionnai Peter, et elle se mit à serrer davantage ma tresse, me faisant un peu mal.

— Il a appelé Ezra la semaine dernière, articula-t-elle non sans hésitation.

— Et ?

Je tentai de tourner la tête pour la regarder, mais elle m’en empêcha.

— Ezra est avec lui en ce moment même.

La voix de Mae n’était plus qu’un murmure à peine audible, et mon cœur s’arrêta. Elle lâcha mes cheveux, m’autorisant à lui faire face.

— Ils règlent quelques affaires ensemble. Jack l’ignore.

— Comment ça se fait qu’il ne le sache pas ? Pourquoi Ezra le lui a-t-il caché ?

J’avais eu l’intention de crier et en avais eu l’impression mais, en réalité, je m’étais exprimée d’une manière étonnamment douce. Le simple fait de parler de Peter semblait me priver d’oxygène.

— À coup sûr, Jack démissionnerait, déménagerait et s’enfuirait. Parfois, il dramatise tout, ajouta Mae en baissant les yeux.

— C’est à peu près ce qu’a fait Peter, non ? rétorquai-je.

— Il n’avait pas le choix. (Elle secoua la tête.) Tu sais que je ne suis pas d’accord avec la façon dont il t’a traitée. Surtout ce qu’il a fini par faire… C’est impardonnable. Mais tu dois comprendre. Peter et Ezra ont passé un siècle ensemble avant même ma naissance. Peter a rendu à Ezra une partie de son humanité et, sans lui, je ne suis pas certaine qu’Ezra serait resté sain d’esprit pendant toutes ces années.

— Ezra m’a parlé de son passé, renchéris-je, et Mae acquiesça.

— Ça va bien au-delà, Alice. Ils sont frères, et probablement plus proches que Milo et toi ne l’êtes. (Ses traits s’adoucirent, et elle prit ma main dans les siennes.) Ezra ne peut pas l’exclure. Mais il ne souhaite pas perdre Jack, ni toi non plus. Il accorde une importance primordiale à la famille.

— Moi non plus je ne veux pas que Peter soit mis à l’écart, dis-je avec prudence, surprise de constater à quel point c’était vrai.

Mon corps sembla se tendre, comme un fil soudain mis sous tension. Toutes mes veines et mes cellules me picotaient quand on parlait de lui, et cette douleur sourde que j’avais fait taire palpitait comme une entaille ouverte dans ma poitrine. Tout ce qui coulait en moi le désirait, et je le savais.

— Donc, tu es toujours amoureuse de lui ?

Mae écarquilla les yeux d’inquiétude et blêmit.

— Je ne peux pas m’en empêcher, répliquai-je d’un ton las. Je voudrais bien, parfois, mais c’est impossible. Et, d’ailleurs, je ne crois pas pouvoir refréner mes sentiments pour Jack non plus. Mais… Peter me manque encore, et Jack me manquerait. Je n’arrive vraiment pas à m’expliquer tout ça.

— C’est normal. Tu n’es pas censée éprouver tout cela. (Elle m’adressa un sourire triste et ramena une mèche de cheveux en arrière.) Mais je ne t’apprends rien.

— Où est Peter ?

— Il est loin, Alice, m’annonça-t-elle avec fermeté. Et les choses doivent rester ainsi. Cela vaut mieux. Du moins pour le moment, compte tenu de ce que vous ressentez.

— Je ne voulais pas le voir, lui assurai-je en secouant la tête, peut-être un peu trop énergiquement. Je n’ai aucune raison de le voir. Je me demandais, c’est tout. Par curiosité.

— Ezra travaille sur certains sujets, reprit Mae, passant outre mon déni un peu trop farouche. Cette histoire sera bientôt réglée. Cela peut te paraître long, mais c’est parce que tu es jeune. Mais je te promets que ça va s’arranger.

Je me laissai aller contre le dossier du canapé, m’efforçant de calmer mes nerfs à vif. Matilda appuya son énorme tête sur mes genoux. Mae recommença à me caresser les cheveux et à me persuader que, même dans les contes de fées, les personnages devaient résoudre des problèmes.

Je n’aimais pas ce que je ressentais encore pour Peter. Mon amour pour lui aurait dû s’estomper, surtout après ce qu’il m’avait fait. Tous ces sentiments auraient dû disparaître. Mais ce n’était pas le cas.

Jack n’était pas près de moi pour me rappeler ce qui comptait réellement, ce qui ne m’aidait pas. Il avait passé tout son temps à entraîner Milo dans le lac, soit bien trop longtemps à mon goût, de sorte que Mae décida enfin d’aller vérifier que tout se déroulait comme prévu.

Lorsqu’elle revint, elle me confirma que tout allait bien, puis mit Diamants sur canapé et se blottit près de moi. Je restai allongée avec elle, sans réussir à me concentrer sur le film, ni sur rien d’autre d’ailleurs.

À un moment dans la nuit, je m’endormis. Je ne m’en aperçus qu’une fois dans les bras de Jack, qui me portait jusqu’à la voiture. Quand je me réveillai, je m’agrippai à son cou puis me serrai un peu plus contre lui, savourant son parfum et cette sensation de sécurité absolue.

— Content de te voir aussi, dit-il en riant comme je me plaquai contre lui. Je ne voulais pas te réveiller.

— Non, ce n’est pas grave. (Lorsqu’il m’installa dans la voiture, je le lâchai à contrecœur.) Pourquoi tu me ramènes chez moi ?

— Mae pense que c’est mieux, après ce qui s’est produit la dernière fois.

Il haussa les épaules et contourna la voiture pour passer du côté conducteur.

— Comment ça a été avec Milo ?

Je bâillai, et il me sourit.

— Bien. Super bien.

— Je regrette de ne pas t’avoir vu davantage ce soir. Je crois que j’en avais besoin.

Je me laissai glisser sur mon siège pour me sentir plus à l’aise. Une intense fatigue physique m’avait envahie, comme si mon corps se réadaptait aux horaires scolaires qui m’attendaient.

— Oui, moi aussi, m’assura-t-il en me regardant lutter contre le sommeil. Tu devrais dormir. On pourra discuter demain.

Malgré tous mes efforts, je sombrai de nouveau, en me demandant vraiment quel était mon problème. Apparemment, penser autant à Peter m’avait épuisée.

Je ne me réveillai même pas quand nous arrivâmes devant mon immeuble. Après m’être assoupie dans la voiture de Jack, je n’avais rouvert les yeux qu’une fois dans mon propre lit.

Je fus rassurée de savoir qu’il m’avait montée chez moi, mais je me désolai de ne pas l’avoir vu plus. Pour une raison mystérieuse, je me rendormis en pleurant.

C’était la dernière soirée où je pouvais veiller aussi tard que je le souhaitais. Le lendemain serait l’ultime journée complète avant le début de ma dernière année de lycée, et cette idée me nouait l’estomac.

Je n’avais même pas envie de me lever. D’un côté, j’étais consciente que je devais réagir en faisant la fête jusqu’à l’aube, mais j’étais trop déprimée pour quitter mon lit.

Je m’enfonçai plus profondément sous la couette, sans tenir compte des messages de Jane. En résumé, ils avaient tous le même contenu : « Hé, meuf ! On va se cuiter ? » C’était ce que proposait l’un d’entre eux, mot pour mot. J’ignorais où elle était allée chercher ce « Hé, meuf », mais j’espérais qu’elle y renoncerait rapidement.

Même Milo m’avait envoyé des SMS, mais je ne lui avais pas répondu non plus. Pour l’essentiel, il m’informait qu’il s’ennuyait, vu que Jack était parti rejoindre Ezra quelque part pour une transaction commerciale.

Je fermai les yeux face à la nuit qui était tombée dehors, et m’interrogeai sur la façon dont Jack se coiffait quand il accompagnait Ezra dans ses voyages d’affaires. Est-ce qu’il aplatissait ses cheveux, ou est-ce qu’il mettait du gel et les ébouriffait comme d’habitude ? Est-ce qu’il portait un costume et une cravate ? Je ne pouvais pas m’empêcher de l’imaginer en réunion, dans le coin d’une salle, en train de jouer à Pac-Man sur son mobile, avec des mèches hirsutes, inacceptables dans ce contexte.

C’était ma dernière nuit entière de liberté, et il n’était pas là. Cela me contrariait énormément, et c’était en partie ma faute. Si je ne m’étais pas moquée de son manque d’intérêt à choisir une carrière ou à endosser une responsabilité financière, il n’aurait peut-être pas jugé nécessaire de participer à l’entreprise familiale.

— Alice !

Milo venait de crier depuis une pièce de l’appartement, et je n’avais même pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Il m’appelait, et je me contentai de me cacher la tête sous les couvertures. Il faisait trop chaud pour se mettre dessous, mais j’avais simplement envie de m’enterrer et de me faire oublier.

— Alice, me dit-il d’un ton réprobateur après que j’eus perçu le grincement de la porte de ma chambre. Qu’est-ce que tu fiches ? Tu veux te provoquer un coup de chaleur ?

— Peut-être bien.

— Qu’est-ce que tu as ? Je t’ai envoyé au moins dix messages.

Comme je gardais le silence, il me découvrit, et j’essayai de masquer mon soulagement d’avoir le visage à l’air.

— C’est à cause de la rentrée ? Ce n’est rien. Ce n’est pas la fin du monde.

— À ton avis, qu’est-ce que les gens vont dire quand ce sera vraiment la fin du monde ? demandai-je sèchement. C’est la fin du monde mais, au moins, ce n’est pas le lycée. Ou la prison. Ou une fusillade. Ou tous les autres événements qui ne sont pas la fin du monde.

— La méditation ne te réussit pas, souligna Milo. On dirait toujours une caricature ratée d’un philosophe, comme ces biscuits chinois contenant des citations de Confucius ou comme les clichés que débite le personnage du Sphinx dans Mystery Men, du genre : « Quand tu doutes de tes pouvoirs, tu donnes du pouvoir à tes doutes. »

— C’est censé me remonter le moral ?

Je me tournai pour le dévisager, m’efforçant de lui adresser un coup d’œil furieux et dubitatif dans la lumière qui entrait à flots à cause du lampadaire près de ma fenêtre, mais il ne regardait même pas dans ma direction. Le dos tourné, il était assis sur mon lit et, visiblement, se limait les ongles.

— Pas vraiment. C’est ma façon de m’amuser.

Il laissa tomber la lime à ongles et posa enfin les yeux sur moi.

— Jack est parti, et je m’ennuie avec un grand « N ».

— Pourquoi un grand « N » ? Ça commence par un « E ». Ça ne veut rien dire.

— Pourquoi il faut toujours que ce soit la première lettre qui hérite d’une majuscule ? Je préfère le « N » au « E ».

— Du point de vue grammatical, il est faux de mettre une capitale à la deuxième lettre d’un mot. C’est l’usage, c’est tout.

— Eh bien, peut-être que je vais changer les règles syntaxiques. Je suis un vampire à présent. Je peux faire tout ce qui me chante.

Il me décocha un sourire radieux et se jeta sur le lit en s’étalant sur mes jambes. Il appuya la tête sur son coude puis me tapota le ventre.

— Tu dois sortir de ce lit. On doit se bouger.

— Il n’y a rien à faire, marmonnai-je.

Le samedi soir, les activités possibles ne manquaient pas à Minneapolis et Saint Paul, mais aucune ne m’attirait. Traîner au lit était le truc le plus palpitant que je pouvais supporter.

Je n’avais même pas repris ma lecture du livre de Peter, car cela me semblait nécessiter trop d’efforts. Sans compter qu’il valait mieux tenter de l’oublier. J’ignorais comment et même si c’était possible, mais ça ne me coûtait rien d’essayer.

— Oh, Alice, dit Milo en penchant la tête, qu’est-ce que je vais faire de toi ?

— Rien. Je reste là. Et je glande.

Je venais d’achever ma phrase quand mon portable sonna. Avant même que mon cerveau m’ordonne de tendre le bras, mon frère bondit et le récupéra sur la table de chevet. Ses réflexes, foudroyants, témoignaient de l’efficacité de l’entraînement de Jack. Même si je ne comprenais pas totalement pourquoi Milo en avait besoin. Après tout, ce n’était pas comme s’il avait rejoint l’armée.

— C’est Jane ! s’écria-t-il en faisant défiler le SMS pour le lire. Et elle a une super idée !

— Je ne veux même pas la connaître.

Je commençai à remettre les couvertures sur ma tête, mais Milo s’en empara pour m’en empêcher.

— Dépêche-toi de te préparer. (Il finit de taper un texto de réponse et referma le clapet de mon téléphone.) Elle arrive dans vingt minutes.

— Pour quoi faire, bon sang ? grommelai-je.

— On sort. En boîte. Mais sans vampires, s’empressa-t-il d’ajouter. On sait tous qu’ils ne te conviennent pas.

— On ne réussira pas à entrer, dis-je en secouant la tête. Comme on est trop jeunes, on se fait toujours refouler.

— Tu n’y es encore jamais allée avec moi, souligna-t-il avec un clin d’œil. Je suis un vrai petit porte-bonheur.

— Depuis que tu es là, c’est plutôt la poisse qui s’est abattue sur moi.

Je tentai de me retourner, mais il posa doucement la main sur mon bras.

— Allez, Alice ! on va s’amuser. Je te le promets. Et ce n’est pas comme si tu avais quelque chose de plus intéressant à faire.

— Qu’est-ce que j’y gagne ? lançai-je en levant les yeux sur lui.

— Un bon moment ! s’exclama-t-il en me tirant du lit. Dépêche-toi. Hors de question que tu y ailles dégoulinante de sueur comme ça !

— Attends deux secondes ! protestai-je une fois debout. Tu es un vampire désormais. Tu ne crois pas que Jane va s’en apercevoir ?

— Elle ne me regarde jamais ou, quand ça lui arrive, elle ne fait pas attention à moi. Tu n’auras qu’à lui dire que j’ai eu une poussée de croissance.

— Une poussée de croissance ? raillai-je.

— C’est Jane ! Elle ne réfléchit pas à grand-chose, sauf à son look. Tout ira bien.

Je le laissai s’affairer dans ma chambre et jouer à la poupée avec moi. D’ordinaire, quand je me préparais, je me montrais un minimum intéressée par le choix de ma tenue mais, là, j’y étais contrainte. Donc, à part des vêtements confortables de type pyjama, rien ne me disait.

Lorsque Milo m’estima présentable, je m’inspectai dans le miroir de ma chambre. Il avait opté pour une robe légère agréable à porter malgré la chaleur, que je défroissai du plat de la main.

— Ne t’inquiète pas, tu es très jolie, affirma-t-il. Et je ne vois pas en quoi ça te préoccupe tant si tu n’as même pas envie de sortir.

— Si je sors avec Jane et toi, il me faut toute l’aide dont je peux disposer. (Je me souvins soudain de mon amie, et consultai mon réveil.) Elle a dix minutes de retard. Tu es sûr qu’elle passe ?

— Alice, c’est Jane. Elle n’est jamais à l’heure.

En plus de ma vague déprime, j’étais un peu nerveuse. J’avais réellement besoin de m’aérer et de m’amuser tant que j’en avais l’occasion, afin de me débarrasser de ce ridicule sentiment d’appréhension qui me tenaillait.

— C’est ça, le fameux livre ? demanda Milo. (Il se mit à feuilleter l’autobiographie de Peter qu’il avait trouvée sur ma table de nuit.) Oh oui ! pas de doute. Pff !

— Quoi ? Quel livre ?

Je me tournai vers lui, m’interrogeant sur le sens de ce petit « pff ».

— Celui-ci, dit-il en me le montrant.

— Je sais très bien de quel livre tu parles, mais qu’est-ce que tu sous-entendais par « le fameux livre » ? Comment étais-tu au courant de son existence ?

Je voulais m’approcher de lui et le lui arracher des mains, mais comme cela ne me semblait pas correct, je me contentai de tripoter l’ourlet de ma robe.

— C’est le livre de Peter. Jack m’en a parlé.

Il en parcourut une page, se désintéressant de la conversation. Quand j’insistai pour découvrir ce que lui avait raconté Jack, mon frère poursuivit sa lecture.

— Milo ? répétai-je plus fort.

Devant son absence de réaction, je marchai vers lui et récupérai l’ouvrage.

— Pourquoi tu as fait ça ? protesta-t-il.

— Tu faisais comme si je n’étais pas là !

Je reculai d’un pas, étrangement réconfortée de mettre de la distance entre le livre et lui. Je tentai de prendre un air désinvolte en ramenant une mèche derrière mon oreille.

— Je t’ai demandé ce que Jack t’avait dit à propos du livre.

— Que tu avais un bouquin écrit par Peter, sur les vampires, répondit-il avec un haussement d’épaules.

— C’est tout ?

Mon rythme cardiaque s’était accéléré et, quand Milo s’en aperçut, ses yeux étincelèrent brièvement. Je veillais jalousement sur cet objet parce que c’était le seul en ma possession qui appartenait à Peter et, sans savoir pourquoi, il était important pour moi de me sentir encore liée à lui.

Cette pensée me chamboula, et ma réaction fut de tourner les talons et de ranger rapidement le livre dans le premier tiroir de ma commode.

— Qu’est-ce que c’est que cette attitude ? s’enquit mon frère d’une voix tendue. Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, dis-je en claquant le tiroir.

Je pris une profonde inspiration et m’accordai un moment pour récupérer avant de croiser de nouveau le regard de Milo.

— C’est juste Peter.

— J’aurais bien aimé le rencontrer, m’affirma-t-il, moins sur la défensive. J’adorerais comprendre toute cette agitation.

— Il n’y a pas d’agitation. Si ?

Je n’avais pas l’impression d’en faire tout un plat ou, du moins, j’essayais d’éviter.

— Oh ! bien sûr qu’il y a une histoire, rétorqua Milo, les sourcils froncés. D’ailleurs, « l’entraînement » de Jack repose en grande partie là-dessus.

Il avait esquissé des guillemets en prononçant le mot « entraînement », ce qui aurait pu me faire sourire si je n’avais pas été aussi déstabilisée par les implications de ce qu’il m’expliquait.

Les termes que Jack avait employés la veille m’avaient troublée, mais je n’avais pas vraiment assemblé les pièces du puzzle. « Arsenal », « exercice », « entraînement ». Des choses que Milo devait « maîtriser », et je m’étais demandé : « Maîtriser dans quel but ? »

Mais je n’avais rien exprimé à voix haute et, désormais, je le regrettais. Parce que Jack entraînait Milo à combattre Peter, ce qui me vrillait l’estomac.

— Jack t’entraîne à te battre contre Peter ?

— Non, non, se ravisa-t-il. Pas pour ça. Je ne vais pas aller le chercher et le provoquer en duel ou un truc de ce genre. Jack s’inquiète de la manière dont Peter va me traiter s’il revient. Et, au cas où Peter tente de… te faire quelque chose. (Il hésita un instant, me rappelant le garçon complexé qu’il avait été.) Jack veut assurer notre protection à tous les deux. Ce n’est pas une mauvaise idée.

— En effet, concédai-je, mais ma boule au ventre persistait. Pourtant, ça ne me plaît pas.

— Rien ne te plaît ! rétorqua-t-il en se retournant et en descendant du lit. Jane en met du temps ! On devrait aller en ville et lui dire de nous rejoindre là-bas.

— Ça fait trop loin à pied.

— Comment tu crois que je suis arrivé ici ? Par téléportation ? (Il fit claquer ses doigts, insinuant qu’il était apparu comme par magie.) Mais non, j’ai emprunté la voiture de Mae.

— Tu ne sais pas conduire ! Tu n’as eu qu’une leçon et, en plus, tu n’as pas le permis !

— Du calme, ma grande ! dit-il en levant les mains. Jack m’a appris à conduire et maintenant, même si j’ai encore seize ans, tout est différent. Et bientôt j’aurai un permis qui spécifiera que j’ai dix-huit ans, alors reprends-toi !

— Mais, pour l’instant, tu n’en es pas titulaire !

— Alice ! C’est toi qui es censée être la plus rigolote !

— Je n’ai jamais été rigolote !

— Eh bien, la plus irresponsable en tout cas. (Il fit un geste en direction de la cuisine.) Enfin, depuis combien de temps tu n’as pas fait la vaisselle ? Tu ne te couches pas avant l’aube. Tu es une jeune rebelle. Tu peux bien rouler dans une Volkswagen sur quelques pâtés de maisons ! Vis un peu, mince !

— OK ! Tu as gagné !

J’attrapai mon téléphone puis suivis Milo hors de ma chambre en secouant la tête.

— Allons-y. J’enverrai un texto à Jane sur la route, précisai-je.

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