Teddy (Death Angels t. 3) (French Edition)
Chapitre 24
Quelque part entre la prison de Corcoran et celle de Pelican Bay
Ça y est, l’heure de mon transfert a sonné.
Je ne sais pas ce qu’ont prévu mes frères, ce qui m’est bénéfique. Puisque je n’ai pas la moindre idée de ce qu’ils ont préparé, je n’appréhende rien et mon attitude reste donc inchangée, ainsi les personnes chargées de me transférer n’y voient que du feu.
Je ricane intérieurement en les voyant attacher ma chaine sous le siège à l’arrière du fourgon blindé. Si ce genre de mesure vise à les rassurer, et que le fait de m’y plier sans rechigner joue en ma faveur, je suis prêt à fermer ma gueule et à prétendre ne pas pouvoir sortir mes mains de mes menottes. Ou une d’entre elles en tout cas. En effet, la plupart des os de ma mimine ont été pulvérisés lors d’un accident quand j’étais encore au service de l’armée, et depuis la consolidation… ils restent plus ou moins mobiles.
Ce serait donc pour moi un vrai jeu d’enfant de libérer ma main… Seulement, je sais que je dois me tenir à carreau. Si ces crétins ne se doutent de rien, ils ne seront pas sur leur garde, ce qui offrira une plus grande marge de manœuvre à mes frères.
Alors que le fourgon démarre, j’appuie l’arrière de ma tête contre sa paroi et ferme les yeux, dans l’attente. J’ai appris lors de mon engagement à me priver d’un de mes sens pour en décupler un autre. En l’occurrence en me privant de la vue, j’accentue mes capacités auditives.
Je reste ainsi à l’affut. D’autant plus que je sais pertinemment ce que je cherche à capter comme sonorité. Des vrombissements de moteurs.
Le flic qui se trouve avec moi à l’arrière du fourgon est stressé. Je n’ai pas besoin de mes yeux pour le savoir, j’entends le pantalon de son uniforme se froisser alors qu’il tapote du pied, comme s’il peinait à demeurer immobile. Les paupières closes, je lui demande :
— C’est ton premier transfert de détenu gamin ?
Je l’entends déglutir.
— Je ne suis pas autorisé à vous parler.
Je hausse les épaules.
— Qu’est-ce que ça change ?
— Les règles…
Je ricane.
— Penses-tu sincèrement que le Code pénal américain soit juste à tous les niveaux ? Que toutes les règles de cette putain de constitution sont favorables à l’ensemble de la communauté ?
Voilà qu’il soupire.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai conscience qu’il y a certains manquements…
Je rouvre les yeux et croise son regard.
— Certains manquements ? Fous un jour un pied sur le champ de bataille gamin et tu comprendras que pour le gouvernement tu n’es rien de plus que de la poudre à canon.
Il désire protester, je le vois dans ses yeux. Pourtant, au bout d’un moment, il s’affaisse sur lui-même.
— Ancien légionnaire ?
Je lui adresse mon plus beau sourire.
— Ouais, j’ai failli crever plus d’une fois pour le compte de ce bon vieil oncle Sam. Et tu sais ce que j’ai récolté en retour ? Une putain de mise à pied quand ils ont décidé que les horreurs qu’ils m’ont ordonné d’exécuter avaient bousillé ma psychée.
— Je…
— Tu vois, rien n’est tout blanc ou tout noir dans ce monde. Et discuter avec moi ne fera pas de toi une personne trahissant son pays.
Le jeune se passe une main dans les cheveux.
— Qu’avez-vous fait pour… finir ici ?
— J’ai tué un homme. Un ex-mari violent, un violeur.
Son regard ne trahit aucunement ses émotions, pourtant je le vois brièvement hocher la tête.
— Connu de nos services, je présume ?
— Et pas qu’un peu.
Putain…
— Je ricane.
— Tu vois quand je te dis que nos lois ne sont pas toujours justes.
Je tends l’oreille en percevant de loin ce que j’attendais. Le doux chant des Harley de mes frères qui s’avancent dans notre direction. Ce gamin n’a rien demandé, je dois faire en sorte qu’il ne lui arrive rien. J’ai déjà bien assez de sang sur les mains ces temps-ci…
— Écoute, petit. Tu entends ces moteurs ?
Il hoche la tête.
— Ce sont mes frères d’armes. Ils vont intercepter le convoi et me libérer.
— Mais…
Je secoue la tête pour l’interrompre.
— Retire-moi cette foutue chaine et ces putains de menottes. Montre-toi coopératif. Et quand ils ouvriront ce fourgon lève tes mains en l’air en signe de reddition. Je te protégerai il ne t’arrivera rien.
— Et si je refuse ?
— Je ne pourrais pas empêcher mes frères de te tuer.
— Ok. Ok.
Le gosse se lève précipitamment et fouille dans ses poches à la recherche des clés. Il a les mains qui tremblent. Je dois bien avouer qu’en grimpant à bord de ce véhicule, je m’imaginais déjà devoir me libérer au cours du trajet pour étrangler le garde avec la chaine à laquelle je suis attachée pour lui subtiliser les clés. Je préfère de loin cette alternative.
— Levez vos mains.
Je m’exécute sans rechigner. Il libère d’abord mes poignets avant de passer rapidement à mes chevilles. Simple. Efficace. Lorsque je ne suis plus entravé, je pousse un soupir de contentement et me masse les avant-bras pour améliorer ma circulation sanguine.
— Comment tu t’appelles, petit ?
Le flic croise mon regard.
— North.
Je hoche la tête.
— Eh bien sache que si jamais tu ouvres les yeux sur ce monde, on n’est jamais trop nombreux au sein des Death Angels.
— C’est le nom de ton MC ?
— Un peu mon neveu.
Il ne répond rien, pourtant je vois à son attitude qu’il compte garder cette information dans un coin de sa tête. North est loin d’être stupide, il aurait pu choisir de refuser d’accéder à ma demande, de rester un flic droit dans ses bottes et de mourir en essayant d’empêcher mes frères de me libérer. Il a fait tout le contraire. Je ne sais pas si nos chemins seront amenés à se croiser à nouveau un jour, toutefois j’ose espérer l’avoir au moins un peu aidé à ouvrir les yeux sur ce monde.
Des crissements de pneus retentissent devant nous, ce qui signifie que le véhicule de tête a été pris à revers. Ce qui m’est confirmé quand le fourgon dans lequel je me trouve fait une embardée me propulsant vers l’avant.
Je souris comme un dément en croisant une dernière fois le regard du gamin :
— La cavalerie est arrivée. Ne t’inquiète pas, tu ne risques rien.
Il ne répond pas, il se contente de m’observer en silence. Il faut admettre qu’il a du cran ce jeune. Il ne tente même pas d’empoigner l’arme à sa ceinture.
Le fourgon s’immobilise entièrement. L’heure est venue de tirer ma révérence.
Je me place devant le gosse. Je ne sais pas qui va ouvrir les portes, on n’est jamais trop prudents. Après tout, mes frères ne sont pas connus pour être des enfants de chœur. La plupart d’entre eux tirent d’abord et posent les questions ensuite.
Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. Les portes s’ouvrent et me dévoilent le visage de mon vice-président.
— Allez vieux, sors de là, me dit-il.
J’avance dans sa direction. Il aperçoit le flic derrière moi et lève son arme. Je pose une main sur son avant-bras et secoue la tête.
— Non. Il a coopéré. On ne lui fait rien.
Cullen lui lance un regard noir pour faire bonne mesure et m’entraine dehors sous le cuisant soleil de midi de Californie. Je plisse les yeux, brusquement aveuglé par tant de lumière. Je n’ai pas le temps de dire ouf que Cullen m’attire dans ses bras et me serre contre lui à m’en broyer les côtes.
— Merci.
C’est tout ce qu’il parvient à dire. Et puisque je ne suis pas beaucoup plus causant pour exprimer mes émotions, je me contente de lui rendre son étreinte. Nous sommes interrompus par le raclement de gorge de Johnny Stryker.
— Bon vous avez fini les gonzesses ? On n’a pas que ça à foutre !
Je lève les yeux au ciel.
— Ça me fait plaisir aussi de te voir Stryker.
Il bougonne et retourne à sa bécane sans demander son reste. Depuis que ma relation avec Sheila a été exposée au grand jour, ce crétin m’évite comme la peste. J’en viens à me demander s’il n’espérait pas quelque chose de la part de ma régulière…
Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage sur le sujet, puisqu’Hunter pose une main sur mon épaule.
— Allez, mon frère, il ne faut pas traîner. On t’a peut-être fait sortir de taule mais rien n’est encore gagné. Tu dois disparaître pour un temps.
Je le savais, ça n’empêche pas que de l’entendre me le dire fait comme tomber une chape de plomb sur mon estomac. Je dois me faire discret pour un temps, jusqu’à ce que les flics lâchent du lest et que je ne sois plus leur priorité numéro un.
— T’inquiète, mec. Ma mère est déjà en train de préparer ses bagages. Les tiens sont d’ailleurs sur ta bécane, conduite jusqu’ici par Lenny.
Je me tourne vers ce dernier et lui offre un grand sourire.
— Merci d’avoir pris soin d’elle.
Lenny me sourit en retour.
— Y’a pas d’quoi Teddy. Tu vas manquer à Lenny !
Je déglutis.
— Toi aussi mon grand. Toi aussi…
En réalité, chacun d’entre eux va me manquer. J’ai beau prétendre être détaché, je suis loin de l’être. J’ai appris à les apprécier chacun à leur juste valeur. Ils font partie de mon quotidien depuis une éternité, m’aident à maintenir l’équilibre sous mon crâne. C’est un véritable crève-cœur que de devoir m’éloigner.
Cullen se racle la gorge.
— Tout est prévu. Tu n’as plus qu’à aller chercher ma mère pour filer loin d’ici.
Je pose mon front contre le sien.
— Merci de me faire confiance.
— C’est entièrement mérité.
Je me redresse et me tourne vers mon président. Il y a une chose qu’il me reste à faire avant de m’en aller.
— Hunter. Un enfoiré m’est tombé dessus en prison. Il raconte que son boss est celui qui a donné l’adresse de Sheila à ce fils de pute de Mason.
Je grince des dents lorsque je pense à ce qui aurait pu arriver à ma nana si je n’avais pas été présent. J’inspire un bon coup pour me contenir. Je dois prendre sur moi. Mon temps est compté. Je me passe une main dans les cheveux et enchaîne :
— Il a dit qu’il obéissait à un dénommé Aace. Il avait un tatouage tribal sur la tempe.
Hunter hoche la tête.
— Merci pour l’information, ne t’inquiète pas, dès notre retour au QG je mets Kurt sur le coup. On te tiendra au courant.
— Préz…
Hunter lève les yeux au ciel. Il soulève alors mon blouson et m’aide à l’enfiler. Il m’entoure ensuite de ses bras avant de me taper fraternellement dans le dos.
— Prends soin de toi, mon frère.
— Toujours. Et prenez soin de notre princesse tous les deux.
Ils hochent la tête de concert. Puisque les grandes manifestations d’émotions ne sont pas ma tasse de thé, je décide de couper court. Je récupère mon casque des mains de Lenny et grimpe sur ma bécane. Je fais rugir son moteur, pose mes mains sur le guidon et hurle en démarrant sans plus me retourner :
— Death Angels un jour, Death Angels toujours !!!
Mes frères beuglent en réponse :
— Gloire à la Faucheuse !
Sans plus un regard en arrière, je file à vive allure sur l’asphalte. Je n’ai pas de temps à perdre. Je dois aller récupérer Sheila et nous faire disparaître avant que les autorités ne me retrouvent. Parce que si je tombe à nouveau entre leurs mains… Je suis mort.
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