Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 25 sur 38 · partie 2/2

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Théâtre . 3

• Un pied dans le crime

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Gatinais. − Qu'est−ce qu'il fait ?

Gaudiband. − Il continue sa petite enquête... à lui tout seul... un vrai chien de chasse !

Gatinais. − Quelle enquête ?

Gaudiband. − Eh bien, à Antony... le coup de fusil tiré...

Madame Gatinais. − Ah ! oui, le tailleur !

Gatinais. − Comment ! il s'occupe encore de ça !

Gaudiband. − Toujours ! oh ! il est tenace !

Madame Gatinais. − Moi, je désire bien qu'il réussisse.

 

Scène VI 397

Gatinais, à part. − Merci !

Gaudiband. − Dame ! son avenir est là ! Allons, sans adieu ; je cours rejoindre Edgard et je vous le ramène avec un bouquet.

Madame Gatinais. − Je vous accompagne.

Gaudiband sort par le fond avec madame Gatinais.

 

Scène VI 398 Scène VII

Gatinais ; puis Poteu

 

Gatinais, seul. − Je suis bien tranquille... personne ne m'a vu !

Poteu, paraissant à gauche et passant sa tête à la porte. − Peut−on entrer ?

Gatinais, à la cheminée. − Tiens ! C'est Poteu ! Ton maître sort d'ici.

Poteu, descendant la scène. − Je ne suis plus à son service ; je l'ai lâché !

Gatinais. − Comment ! sans le prévenir ?

Poteu. − Oh ! si... je lui ai laissé une lettre dans sa pantoufle... il la trouvera ce soir.

Gatinais, à part. − Il fait les choses sans cérémonie.

Poteu. − Je m'ennuyais à Antony... c'est triste.

Gatinais. − Vraiment ?

Poteu. − Je voudrais t'être cocher à Paris... et si Monsieur voulait me prendre...

Gatinais. − Moi ? par exemple ! D'abord, je n'ai ni chevaux ni voiture... et puis la façon dont vous quittez vos maîtres...

Poteu. − C'est dommage ; car vous êtes un brave homme... et je ne voudrais pas vous faire de la peine... mais, si la justice m'interroge, il faudra bien que je dise la vérité.

Gatinais, redescendant la scène. − Quoi ? la justice ?

Poteu. − Parce qu'on me fera prêter serment, et, quand j'ai juré, moi... (il lève la main et le pied et crache) c'est sacré !

Gatinais. − Qu'est−ce qu'il chante ?

Poteu. − Tandis que les gens à gages... ça ne prête pas serment contre leurs maîtres. Alors, n'ayant pas prêté serment, je pourrai mentir...

Gatinais. − Mentir ? ... Pourquoi ?

Poteu. − Enfin, si on me demande qui est−ce qui a tiré sur Geindard ?

Gatinais. − Geindard ? qu'est−ce que c'est que ça ?

Poteu. − C'est un tailleur, à Antony.

Scène VII 399

Gatinais, à part. − Le tailleur ! (Haut.) Tu connais donc la personne qui a tiré sur lui ?

Poteu. − Oui.

Gatinais. − Ah !

Poteu. − J'étais dans le fond du jardin... même que Geindard a crié : "Ah ! sapristi ! ..."

Gatinais, à part. − Un témoin ! ... (Haut.) Après tout, ce n'est pas grave... pour quelques grains de sel.

Poteu. − Il y avait aussi du plomb.

Gatinais. − Ca, je suis sûr du contraire ! ... C'est moi−même qui ai mis le sel... pour le chat.

Poteu. − Oui ; mais, avant, j'avais mis le plomb... pour les pigeons.

Gatinais. − Saprelotte ! Est−ce qu'il était gros, ton plomb ?

Poteu. − Assez.

Gatinais, à part. − Comment me tirer de là ?

Poteu. − Pour lors, je voudrais t'être cocher.

Gatinais. − Ce brave Poteu ! ... Mais c'est tout naturel... je verrai... je chercherai dans mes connaissances. Veux−tu prendre un verre de vin !

Poteu. − Merci... c'est chez vous que je voudrais t'être cocher.

Gatinais. − Tu es bien aimable... mais je te répète que je n'ai ni chevaux ni voitures...

Poteu. − Vous en achèterez.

Gatinais. − Ah ! oui, il y a encore ça ! (A part.) Il me tient, l'animal !

Poteu. − Quant aux gages, je voudrais huit cents francs.

Gatinais. − Par mois ? ...

Poteu. − Non, par an... Et puis, j'aime à prendre mon chocolat le matin... Pour ce qu'est du vin... huit bouteilles par semaine... Je vous demanderai aussi mes dimanches, mes mardis et mes jeudis.

Gatinais. − Comment ?

Poteu. − Paris est la ville des plaisirs... Je ne voudrais pas flétrir la maison de Monsieur, quoique la bonne soit gentille.

Gatinais. − C'est bien... reviens plus tard... demain...

Poteu. − Oui... mais, si, d'ici là, la justice m'interroge ?

 

Scène VII 400

Gatinais, effrayé. − Non, reste ! ... C'est que... un cocher ! ... et ma femme qui ne sait pas...

Madame Gatinais, dans la coulisse. − Attends−moi, Julie, je reviens.

Gatinais. − Ah ! mon Dieu ! c'est elle... Cache−toi ! il faut que je la prépare...

Poteu. − Par là ?

Gatinais. − Non... c'est sa chambre. Tiens ! dans cette armoire... l'armoire aux provisions.

Poteu, regardant dans l'armoire à droite, premier plan. − Un jambon ! ça me va !

Il entre dans l'armoire.

 

Scène VII 401 Scène VIII

Gatinais, Madame Gatinais, Poteu, caché ; puis Geindard

 

Madame Gatinais, entrant par la gauche. − Comment ! tu es seul ? ... Ta fille vient de se mettre au piano... prends ton violon.

Gatinais. − Non... je ne suis pas en train de jouer du violon... je réfléchissais...

Madame Gatinais. − A quoi ?

Gatinais. − Ce matin, en traversant le macadam, je me disais : "Mon Dieu ! que de boue ! que de boue ! ".

Madame Gatinais. − Ah ! c'est bien vrai !

Gatinais. − Et je plaignais les pauvres femmes... avec leurs robes traînantes... Ah ! c'est un bien triste tableau !

Madame Gatinais. − Eh bien, qu'est−ce que tu veux y faire ?

Gatinais. − C'est égal ! les gens qui ont voiture sont bien heureux !

Madame Gatinais. − Ah ! je t'en réponds !

Gatinais. − Dis donc, bichette, si nous prenions voiture ?

Il la prend par le bras et ils se promènent.

Madame Gatinais. − Nous ? Ah çà, tu es fou !

Gatinais. − Une petite voiture, avec le moins de roues possible... Ce serait une fière économie, va ! ... Plus de fiacres, plus de parapluies, plus de rhumes... Par conséquent, plus de médecins... Et les robes, les chapeaux, les chaussures...

Madame Gatinais. − Mais tu n'y penses pas ! ... avec une voiture, il faut un cocher...

Gatinais. − Bien entendu... mais un petit cocher... un cocher sans conséquence... J'en ai justement un sous la main.

Madame Gatinais. − Et les écuries, les remises... C'est absurde ! C'est ton jury qui te tourne la tête !

Gatinais. − Mais le macadam...

Madame Gatinais. − Eh bien, je prendrai un fiacre... ça me suffit... Une voiture ! a−t−on jamais vu !

Poteu, passant sa tête, bas à Gatinais. − Eh bien ? ... où ça en est−il ?

Scène VIII 402

Gatinais. − Ca s'arrange !

Il le repousse dans l'armoire.

Geindard, paraissant au fond. − Pardon... M. Edgard Vermillon n'est pas ici ?

Madame Gatinais, bas à son mari. − Quel est cet homme ?

Gatinais, bas. − Je ne le connais pas.

Geindard. − Je viens de chez lui. On m'a dit que je le trouverais ici... C'est un bien bon jeune homme, qui a l'obligeance de s'occuper de mon enquête.

Gatinais. − Quelle enquête ?

Geindard. − C'est vrai... vous ne savez pas... Figurez−vous que j'ai été victime d'un gredin qui m'a tiré un coup de fusil.

Gatinais. − Ah bah !

Madame Gatinais. − Où ça ?

Geindard. − Ah ! je ne peux pas le dire aux dames ! ...

Madame Gatinais. − Je vous demande dans quel pays ?

Geindard. − En France, madame, à Antony ! pendant que j'étais tranquillement à cheval sur un mur, en train de tailler ma vigne.

Gatinais, à part. − Ma victime ! ... mon chat !

Madame Gatinais. − Ah ! pauvre homme. Asseyez−vous donc !

Geindard. − Merci, madame... Je ne m'assois plus depuis l'événement ; je ne peux me coucher que sur le ventre... Je suis venu debout dans le chemin de fer.

Madame Gatinais. − Ah ! c'est affreux !

Geindard. − Ca me gêne beaucoup pour exercer mon état de tailleur... On n'a pas encore pu extraire la balle.

Gatinais, à part. − Satanée noisette !

Geindard. − Ah ! le gredin ! le gueux ! Si je le tenais !

Madame Gatinais. − Tirer sur un père de famille !

Gatinais, bas à sa femme. − Tais−toi donc ! (A Geindard.) Voyons, du calme ! D'ailleurs, qui vous dit que la personne que vous accusez est coupable ? ... Elle a été imprudente, j'en conviens... elle a peut−être cru tirer sur un gibier...

 

Scène VIII 403

Geindard. − Nous avons réponse à ça... C'est M. Edgard qui a trouvé la phrase pour le jury... "Messieurs... c'est par le gibier qu'on commence, c'est par les tailleurs qu'on finit ! ..." V'lan ! ...

Madame Gatinais. − Ah ! très bien !

Gatinais, bas à sa femme. − Tais−toi donc !

Geindard. − C'est égal... ça ne sera pas une trop mauvaise affaire pour moi... incapacité de travail pendant vingt et un jours... Je compte demander quinze mille francs de dommages et intérêts.

Madame Gatinais. − Ce n'est pas trop !

Gatinais, bas à sa femme. − Mais tais−toi donc ! (Haut à Geindard.) Quinze mille francs, c'est bientôt dit ; mais à qui comptez−vous les demander, puisque vous ne connaissez pas le coupable ?

Geindard. − On le connaîtra. Il a laissé tomber quelque chose sur le théâtre du crime.

Gatinais, tâtant vivement ses poches. − Ah ! mon Dieu ! quoi donc ?

Geindard. − Quelque chose que je veux remettre à M. Edgard.

Gatinais, vivement. − Il ne viendra pas ! ... il est reparti pour Antony !

Madame Gatinais. − Mais si, mon ami, puisqu'il dîne ici.

Marguerite, annonçant. − M. Edgard Vermillon !

Gatinais, à part. − Ah ! mon Dieu ! ... lui !

Madame Gatinais, à son mari. − Qu'as−tu donc ?

Gatinais. − Rien ! une crampe d'estomac !

Il s'appuie contre une chaise.

 

Scène VIII 404 Scène IX

Les Mêmes, Edgard

 

Edgard, paraissant avec un bouquet à la main. − Madame... monsieur... M. Gaudiband a bien voulu me transmettre votre gracieuse invitation... je n'ai pris que le temps de cueillir ces fleurs... au passage de l'Opéra.

Gatinais, vivement. − Ma fille est au salon... à son piano... passons au salon !

Edgard. − Volontiers !

Il va pour sortir avec Gatinais.

Geindard, qui est resté au fond, arrêtant Edgard. − Pardon, monsieur Edgard...

Edgard. − Ah ! c'est vous, Geindard.

Gatinais. − Passons au salon !

Geindard. − Il y a du nouveau... on a trouvé une preuve.

Edgard. − Une preuve ? (A Gatinais.) Pardon... une minute seulement. (A Geindard.) Qu'est−ce que c'est ?

Geindard. − La bande du journal qui a servi de bourre.

Edgard. − Excellent ! Donnez ! nous le tenons !

Gatinais, à part. − Je suis perdu !

Poteu, sortant sa tête de l'armoire, bas à Gatinais. − Est−ce bientôt fini ?

Gatinais, bas. − Oui, ça s'arrange !

Poteu, bas. − J'ai trouvé là dedans un jambon... je meurs de soif !

Gatinais, bas. − Tout de suite... On va faire passer des rafraîchissements.

Il le repousse dans l'armoire et donne un tour de clef.

Edgard, qui a mis son binocle et déplié la bande du journal. − Voyons le nom du meurtrier !

Gatinais, à part. − Ils vont trouver celui de Gaudiband !

Edgard. − Ah ! ce n'est pas avoir de chance ! le nom est brûlé !

Gatinais, avec joie, à part. − Je respire !

Scène IX 405

Geindard. − Cré coquin ! pas de veine !

Madame Gatinais. − Ah ! quel dommage !

Gatinais. − C'est fâcheux, fâcheux ! ... (A Edgard.) Mais ma fille est au piano... si vous voulez...

Edgard. − Permettez... j'aperçois là un numéro sur la bande du journal... 872.

Gatinais. − Eh bien ?

Edgard. − En nous transportant au bureau du Constitutionnel, nous saurons le nom de l'abonné qui est inscrit sous le numéro 872.

Gatinais, à part. − Ah ! mon Dieu !

Edgard. − C'est simple comme bonjour !

Geindard. − Allons−y !

Madame Gatinais. − J'admire la main de la Providence !

Gatinais, à Edgard. − Mais vous n'avez pas le temps... on va dîner...

Edgard. − Je me jette dans une voiture, et, avant cinq minutes, je vous rapporte le nom du coupable. (Mettant son bouquet dans les mains de Gatinais.) Tenez, prenez ça !

Il sort vivement, suivi de Geindard.

 

Scène IX 406 Scène X

Gatinais, Madame Gatinais ; puis Poteu

 

Gatinais, tombant pâmé sur une chaise, à gauche, près de la table. − Perdu ! fini !

Madame Gatinais, allant à lui. − Ah ! mon Dieu ! il se trouve mal ! (Le secouant.) Monsieur Gatinais ! ... Vite, du vinaigre ! ... Ah ! dans cette armoire ! (Elle ouvre la porte de l'armoire, Poteu paraît. Poussant un cri.) Ah ! un homme !

Poteu. − Cré jambon ! je crève de soif ! ...

Il saute sur une carafe et boit avidement.

Madame Gatinais, criant. − Au voleur ! au voleur !

Gatinais, se réveillant au cri poussé par sa femme. − Hein ? ... quoi ? ...

Madame Gatinais, montrant Poteu. − Un homme ! dans l'armoire !

Gatinais, se levant. − Silence ! d'un mot il peut me perdre !

Madame Gatinais. − Toi !

Gatinais. − Oui ! ... J'ai un pied dans le crime ! L'homme qui a tiré sur le tailleur, c'est moi !

Madame Gatinais. − Comment ?

Gatinais. − J'ai cru que c'était le chat ! ... Il m'a vu, il peut me dénoncer !

Madame Gatinais. − Il se taira ! ... Il faut qu'il se taise, à tout prix !

Poteu, qui a écouté, redescendant la scène. − Pour lors, je voudrais t'être cocher.

Madame Gatinais. − Vous le serez !

Gatinais. − Mon ami...

Poteu. − Plus, mon chocolat...

Gatinais. − Convenu !

Poteu. − Huit bouteilles de vin...

Madame Gatinais. − Oui !

Poteu. − Plus, mes dimanches, mardis...

Scène X 407

Madame Gatinais. − Mercredis...

Gatinais. − Jeudis...

Madame Gatinais. − Vendredis...

Gatinais. − Et samedis... tout ! ... tout ce que tu voudras !

Poteu, à part. − Je crois que j'ai une bonne place. (Haut.) Je vas me commander une livrée de cocher... quelque chose de chic !

Il sort par le fond.

 

Scène X 408 Scène XI

Gatinais, Madame Gatinais

 

Madame Gatinais. − Enfin ! ... il se taira... tu es sauvé !

Gatinais. − Moi, oui... mais ce pauvre Gaudiband !

Madame Gatinais. − Quoi ?

Gatinais. − C'est avec la bande de son journal que j'ai bourré ce malheureux fusil. C'est lui qu'on va accuser... un ami !

Madame Gatinais. − Ah ! écoute donc ! il n'a pas de femme, lui ! ... pas de famille ! ... Il faut qu'il se sacrifie !

Gatinais. − Comment ?

Madame Gatinais. − Il partira... Il se cachera... Je m'en charge !

Madame Gatinais fait passer Gatinais à gauche et le conduit jusqu'à la porte du deuxième plan.

Gatinais. − Mais je ne sais si je dois...

Madame Gatinais. − Il va venir pour dîner. Cours lui préparer une valise et chercher un fiacre !

Gatinais, à part. − Les femmes ne doutent de rien !

Il sort par la gauche, deuxième plan.

 

Scène XI 409 Scène XII

Madame Gatinais ; puis Gaudiband

 

Madame Gatinais. − Il m'a souvent dit qu'il m'aimait ; je vais le savoir.

Gaudiband, entrant par le fond. − Cinq heures et demie ! je ne suis pas en retard ?

Madame Gatinais. − Je vous attendais... Mon mari est sorti, mais il va rentrer. Nous avons à peine quelques minutes... Monsieur Gaudiband, m'aimez−vous ?

Gaudiband. − Ah ! chère belle, pouvez−vous en douter !

Madame Gatinais. − Eh bien, prouvez−le−moi.

Gaudiband, étonné. − Mais... comment l'entendez−vous ?

Madame Gatinais. − Il faut partir pour l'Angleterre... sans perdre un instant.

Gaudiband. − Certainement, je suis à vos ordres... mais avez−vous réfléchi ? Une femme mariée... dans votre position ! ...

Madame Gatinais. − Mais qui vous parle de moi ? C'est vous qui allez partir...

Gaudiband. − Ah ! c'est moi ! tout seul ?

Madame Gatinais. − Sans doute.

Gaudiband. − Alors, vous avez quelque commission pour l'Angleterre ?

Madame Gatinais. − Les preuves sont contre vous ; vous serez condamné... infailliblement...

Gaudiband, étonné. − A quoi ?

Madame Gatinais. − Par contumace.

Gaudiband. − Moi ? ... Pourquoi ?

Madame Gatinais. − Vous reviendrez au bout de quelques mois pour la purger.

Gaudiband. − La purger ? ... Qui ça ?

Madame Gatinais. − Vous hésitez, je crois ?

Gaudiband. − Non... Cependant...

Madame Gatinais. − Monsieur Gaudiband, m'aimez−vous ?

Scène XII 410

Gaudiband. − Toujours ! mais...

Madame Gatinais. − Alors, pas d'explications... le temps nous presse... (Arrachant une fleur au bouquet laissé par Edgard sur la table de gauche.) Tenez, gardez cette fleur en souvenir de moi, et partez !

 

Scène XII 411 Scène XIII

Les Mêmes, Gatinais

 

Gatinais, entrant avec une valise et un numéro de voiture à la main. − Le fiacre est en bas.

Madame Gatinais. − M. Gaudiband consent à tout... C'est un noble coeur, qui nous aime véritablement.

Gatinais, serrant la main de Gaudiband. − Ah ! mon ami, je ne sais comment te remercier ! (Courant tout à coup au bouquet et en arrachant une fleur.) Tiens, garde cette fleur en souvenir de ma femme !

Gaudiband. − Merci ! (A part.) Ca m'en fait deux ! (Haut.) Cependant, je ne serais pas fâché de savoir...

Gatinais, l'interrompant. − Il n'y a pas une minute à perdre... En ramenant le fiacre, j'ai aperçu, au bout de la rue, Edgard Vermillon, suivi de deux sergents de ville et d'une foule d'hommes de mauvaise mine.

Madame Gatinais. − Ah ! mon Dieu !

Gatinais. − On vient t'arrêter ! ...

Gaudiband. − Mais qu'est−ce que j'ai fait ?

Gatinais. − Ce n'est pas ta faute ! ... Tu as cru que c'était le chat ! ...

On entend un grand bruit au−dehors.

Madame Gatinais, allant au fond. − Ecoutez ! ce sont eux !

Gatinais. − Trop tard pour fuir !

Madame Gatinais, à Gaudiband. − Cachez−vous !

Gaudiband. − Moi ?

Gatinais. − Où le mettre ? Ah ! cette armoire ! (Le poussant vers l'armoire.) Va, va, et surtout ne te mouche pas ! ... (Gatinais fait entrer Gaudiband dans l'armoire et en retire la clef.) Où cacher cette clef, maintenant ? ... On peut nous fouiller ! ...

Madame Gatinais. − Dans les cendres !

Gatinais, jetant vivement la clef dans le feu. − Ca y est !

On sonne.

Madame Gatinais. − On sonne... Les voilà !

 

Scène XIII 412

Gatinais. − Du calme ! ... sourions ! ... Prends ta broderie... et moi ? ... (Apercevant son violon.) Ah ! mon violon !

Madame Gatinais s'assied et travaille à sa broderie. Gatinais va chercher son violon et son pupitre, se place à côté de sa femme, et racle.

 

Scène XIII 413 Scène XIV

Les Mêmes, Edgard ; puis Marguerite ; puis Julie ; puis Poteu

 

Edgard. − Mille pardons ! ... je vous dérange...

Gatinais. − Vous ? ... par exemple ! Vous voyez, je charmais les loisirs de madame Gatinais... qui brode... Quant à ma fille, elle est à son piano... Nous sommes là bien tranquilles.

Edgard. − Excusez−moi, je vais vous adresser une demande, une demande... un peu singulière...

Gatinais, à part. − La visite domiciliaire... Nous y voilà !

Edgard. − Pourriez−vous me prêter quarante−deux francs ?

Madame Gatinais, étonnée. − Quarante−deux francs !

Edgard. − En marchant sur le trottoir, je gesticulais... je gesticule assez volontiers quand je prends des conclusions... et j'ai eu la maladresse de renverser la manne qu'un pâtissier portait sur sa tête.

Madame Gatinais, s'efforçant de rire. − Ah ! c'est charmant !

Gatinais, de même. − Quelle jolie anecdote à mettre dans les journaux !

Edgard. − Alors, cet homme m'a réclamé quarante−deux francs... et, comme je ne les avais pas sur moi, la foule s'est amassée... les sergents de ville sont venus...

Gatinais. − Comment ! c'est pour ça que les sergents de ville... ?

Edgard. − Sans doute.

Gatinais, appelant. − Marguerite !

Marguerite, paraissant au fond. − Monsieur ?

Gatinais. − Donnez quarante−deux francs au pâtissier qui est dans l'antichambre. (Marguerite sort. A part.) Alors, il n'est plus nécessaire de cacher Gaudiband... Je vais lui ouvrir...

Il se dirige vers la cheminée pour chercher la clef.

Edgard, près de madame Gatinais. − Est−ce que nous ne verrons pas bientôt mademoiselle Julie ?

Madame Gatinais. − Ma fille ? ... (Apercevant Julie qui entre.) La voici.

Gatinais, à part, fouillant les cendres avec les pincettes. − Je ne trouve pas la clef.

 

Scène XIV 414

Edgard, qui a pris son bouquet et se dispose à l'offrir à Julie, à part. − C'est drôle ! il y avait deux camélias au milieu... Qu'est−ce qu'ils sont devenus ? ... (Offrant.) Mademoiselle...

Gatinais, prenant la clef avec les pincette. − Ah ! la voici ! ... Sapristi ! ... elle est toute rouge ! ...

Il cherche à l'introduire avec les pincettes dans la serrure de l'armoire.

Edgard, continuant une conversation avec madame Gatinais. − Oui, madame, j'ai écrit aujourd'hui même à ma mère, qui habite Montauban, pour lui demander les papiers nécessaires...

Gatinais, se brûlant et poussant un cri. − Aïe ! ...

Tous. − Quoi ?

Gatinais. − Rien ! ... Une crampe d'estomac. (A part.) C'est encore trop chaud... Attendons !

Edgard, continuant sa conversation avec les dames. − J'ai fait aujourd'hui une excellente journée ; j'ai enfin découvert l'assassin du tailleur...

Gatinais, étonné et laissant tomber les pincettes. − Allons donc !

Madame Gatinais. − Vous ?

Edgard, à Gatinais. − Devinez qui ?

Gatinais, inquiet. − Mais... je ne sais pas...

Madame Gatinais. − Comment voulez−vous que mon mari sache ? ...

Edgard. − Parce qu'il le connaît.

Gatinais. − Je le connais ? (A part.) Cet animal−là me donne des sueurs froides !

Edgard. − C'est un noble... M. de Blancafort !

Gatinais. − Comment ? (A part.) Le père Tampon ! (Haut.) Il y a erreur !

Edgard. − La bourre a été faite avec la bande de son journal... c'est constaté... Nous avons obtenu immédiatement un mandat d'amener, et, à l'heure qu'il est, il doit être arrêté...

Gatinais. − Arrêté ! ... Blancafort !

Poteau, paraissant en livrée de cocher, perruque poudrée et un fouet à la main. − La soupe est servie !

Edgard. − Mais où est donc mon parrain ?

Gatinais. − Il va venir... il refroidit !

Edgard. − Comment ?

Gatinais. − Non ! il écrit à son notaire... dans mon cabinet... il nous rejoint... Offrez votre bras à ma fille.

Scène XIV 415

Edgard. − Mademoiselle...

Ils se dirigent vers la porte de gauche.

Gatinais, bas à Poteu. − Tu ouvriras la porte à la personne qui est dans l'armoire et tu lui diras qu'on est à table.

Poteu. − Bien, monsieur.

Madame Gatinais, à son mari. − Allons, à table !

Gatinais. − Voilà ! ... (A part.) Non, jamais je ne laisserai condamner le père Tampon, mon sauveur ! ... Jamais ! ...

Tout le monde entre dans la salle à manger, excepté Poteu. Musique à l'orchestre jusqu'au baisser du rideau.

 

Scène XIV 416 Scène XV

Poteu ; puis Gaudiband

 

Poteu, se dirigeant vers l'armoire. − Ouvrons l'armoire à la personne qui... (Il pose la main sur la clef et pousse un cri horrible.) Ah ! cré nom d'un chien ! Je me suis brûlé ! Que c'est bête de faire farces comme ça !

Gaudiband, paraissant au haut de l'armoire qu'il a brisée. − J'ai entendu un cri... Tiens ! ... mon domestique !

Poteu. − Je ne le suis plus ! je vous ai lâché !

Gaudiband. − Comment ! sans me prévenir ? ...

Poteu. − Vous trouverez la lettre dans votre pantoufle.

Gaudiband. − Tu me dois huit jours ! (Jetant les yeux sur la porte de la salle à manger qui est restée ouverte.) Mais qu'est−ce que je vois ? on est à table !

On sonne.

Poteu. − Oui, monsieur.

Gaudiband. − Vite, ouvre−moi !

Poteu. − Ah ! non, par exemple ! C'est encore trop chaud ! je reviendrai au dessert... Si vous avez faim, il reste du jambon.

Poteu sort par la gauche, laissant Gaudiband qui crie et appelle.

 

Scène XV 417 Acte III

Un café dans les environs du Palais de Justice. − Comptoir, tables, chaises ; porte d'entrée au fond ; portes latérales. − Le café est rempli d'avocats et autres personnes déjeunant.

 

Acte III 418 Scène première

Consommateurs, en robe d'avocat ; La Dame du comptoir, un Garçon, Maître Bavay, en robe d'avocat, assis à une table et déjeunant ; Geindard, debout et causant avec maître Bavay

 

Choeur

Air du Moulinet de Strauss

Dépêchons !

Garçons,

Servons,

Montrons

Du coeur à l'ouvrage !

Nous tous qui plaidons,

Selon l'usage,

Nous nous hâtons !

Garçons !

Un Consommateur, à une table de gauche, en costume de ville. − Garçon ! ... la Revue des Deux Mondes !

Le Garçon, au fond à droite. − Oh ! monsieur, ici nous n'avons pas cela... nous n'avons que les journaux judiciaires... Vous comprenez... au café du Palais... on ne reçoit que les feuilles ad hoc.

Le garçon s'éloigne.

Le Consommateur, à part. − Et les garçons parlent latin... Mazette ! ...

Maître Bavay, tout en déjeunant, à Geindard, qui se tient debout près de lui. − Mais soyez donc tranquille... je vous répète que votre affaire vient aujourd'hui.

Geindard. − Je vous recommande d'insister sur les dommages et intérêts...

Bavay. − Je demande cinquante mille francs.

Geindard. − Et vous croyez... ?

Bavay. − Vous en aurez quinze.

Scène première 419

Geindard. − Enfin !

Le Garçon, à Geindard. − Est−ce que Monsieur ne déjeune pas ?

Geindard. − Si... avec plaisir.

Le Garçon, approchant une chaise à droite. − Alors, si Monsieur veut s'asseoir...

Geindard. − Ca, volontiers... depuis le temps...

Le garçon va et vient, arrangeant les tables.

Bavay, l'arrêtant. − Eh bien, qu'est−ce que vous faites ?

Geindard. − Ah ! c'est vrai ! j'oublie que vous m'avez recommandé...

Bavay. − La partie adverse vous guette, vous épie... Si l'on vous voit assis, vous êtes perdu ! ... Car enfin, qu'est−ce qui vous rend intéressant ? Votre blessure... Où est−elle située ?

Geindard. − Mais...

Bavay. − Je ne vous le demande pas... je le sais... Si vous vous asseyez, c'est que vous ne souffrez plus... alors, vous n'êtes plus intéressant... on vous donnera deux cents francs !

Geindard. − Deux cents francs ! Je me tiendrais plutôt debout toute ma vie.

Bavay. − Autre recommandation... Lorsque vous serez devant le tribunal, poussez de temps en temps des petits cris de douleur... j'en ai besoin pour ma péroraison.

Geindard. − C'est facile !

Bavay. − Quand le président vous dira : "C'est très bien, allez vous asseoir..." vous en ferez le simulacre... et vous vous relèverez vivement, en faisant : "Aïe ! " et vous ajouterez : "Cela m'est impossible, monsieur le président."

Geindard, répétant. − "Aïe ! cela m'est impossible, monsieur le président."

Bavay. − Très bien... vous êtes dans le ton... Je crois que cela impressionnera les jurés.

Geindard. − Oui... ceux qui ne sont pas contre moi !

Bavay. − Est−ce que vous en avez quelques−uns en suspicion ?

Geindard. − Il y en a un qui est froid... Quand je lui ai raconté mon affaire, il m'a dit : "Mais c'est un accident... le coupable est sans doute innocent..."

Bavay, tirant son calepin. − Comment l'appelez−vous, celui−là ?

Geindard. − M. Gatinais... Dieu ! que je suis éreinté ! ...

 

Scène première 420

Bavay, écrivant. − Gatinais... très bien... ça suffit ! (Se levant.) Votre affaire ne viendra pas avant une heure... Vous me retrouverez dans la salle des Pas−Perdus... (Fausse sortie, revenant.) Ah ! j'oubliais... achetez une béquille... ça fera bien.

Il fait le boiteux et sort par le fond.

Geindard. − Une béquille ! ... Est−il malin, ce M. Bavay ! ... Sapristi ! que j'ai faim ! je ne peux pourtant pas déjeuner debout... Tiens, je vais prendre un cabinet... je pousserai le verrou... et je pourrai m'asseoir... (Appelant.) Garçon, un cabinet !

Le Garçon, indiquant la porte de gauche, troisième plan. − Par ici, monsieur... Combien de couverts ?

Ils disparaissent tous les deux par la porte de gauche, troisième plan.

 

Scène première 421 Scène II

Consommateurs ; puis Gatinais ; puis Le Garçon

 

Gatinais, entrant par le fond, pâle, les yeux cernés, croyant s'adresser au garçon. − Garçon ! ... un petit verre... (A lui−même.) Je cherche à m'étourdir... Depuis quinze jours, je n'ai pas fermé l'oeil... ma conscience ne veut pas me lâcher... Blancafort vient d'être plongé dans les fers... et moi... moi, je suis libre, bien nourri, bien logé... et, qui plus est, comblé d'honneurs ! ... Je vais juger les autres !

Il tombe sur une chaise auprès d'une table à gauche. Sa main frappe sur le marbre.

Le Garçon, rentrant de gauche. − Voilà, monsieur ! ... Que désire Monsieur ?

Gatinais. − Rien... tout à l'heure... (A lui−même.) Amère dérision du sort ! ... et pourtant Blancafort ne souffre pas plus sur la paille humide de son cachot... que je n'ai souffert dans l'omnibus qui m'a conduit ici... Chaque cahot prenait une voix pour me dire : "Le père Tampon t'a sauvé... tu dois sauver Blancafort ! ..." Et je le sauverai... j'ai déjà commencé...

Il frappe sur la table.

Le Garçon. − Voilà, monsieur ! ... Que désire Monsieur ?

Gatinais, s'oubliant. − La paix du coeur ! ... (Se reprenant.) Rien... tout à l'heure... (Le garçon s'éloigne. Se levant.) J'ai su, à prix d'or, me créer des intelligences dans la prison... J'ai envoyé hier à Blancafort... une lime d'horloger, enfermée dans un tuyau de pipe... avec ces mots, d'une écriture très fine... "Moi veiller... vous espérer... Lime en acier... sept barreaux de fer à couper... Gaudiband dans le fiacre en bas... Fiacre conduire vous à la frontière..." Je n'ai pas pu signer... il n'y avait plus de place... Une main amie s'est chargée de jeter ça adroitement dans la soupe du prisonnier... Il doit avoir son instrument depuis hier... il a dû scier toute la nuit... Gaudiband est dans le fiacre à son poste... C'est ma femme qui l'a décidé... sans lui donner d'explication... nous n'avons pas le temps... Tout va bien... Pauvre garçon ! ...

Il s'assoit sur la chaise près de la table, à gauche.

Le Garçon, accourant. − Monsieur m'appelle ?

Gatinais. − Moi ? ... Ah ! mais... vous m'ennuyez !

 

Scène II 422 Scène III

Gatinais, Edgard, Le Garçon ; puis Lucette

 

Edgard, entrant par le fond, très affairé, avec d'énormes dossiers sous le bras. − Garçon, servez−moi vite...je suis très pressé... L'audience est pour onze heures.

Gatinais, l'apercevant. − Tiens ! c'est vous !

Edgard. − Monsieur Gatinais... Enfin, voilà le grand jour... vous allez siéger... Dites donc, je vous ai ménagé une surprise.

Gatinais. − A moi ?

Le Garçon, à Edgard. − Qu'est−ce que Monsieur désire ?

Edgard. − Rien... tout à l'heure...

Le Garçon, à part, s'éloignant à droite. − Ah ben ! en voilà des pratiques !

Edgard, à Gatinais. − A force de démarches, j'ai réussi à faire colloquer à votre session l'affaire Blancafort.

Gatinais. − Comment ! c'est moi qui vais le juger ? ... Ah bien ! elle est forte, celle−là !

Edgard. − On dirait que ça ne vous fait pas plaisir ?

Gatinais. − A moi ? Au contraire ! (A part.)De cette façon, s'il ne s'échappe pas... je le ferai acquitter... et, s'il s'échappe... je le ferai encore acquitter... par contumace ! ... (Montrant Edgard.) Il a eu une excellente idée, le petit. (Haut.) Vous déjeunez avec moi ?

Edgard. − Volontiers... Et ces dames ?

Gatinais. − Elles doivent venir me prendre ici... pour que je les fasse placer.

Lucette, entrant par la porte du fond et s'adressant au garçon. − Dites donc, jeune homme, voulez−vous me montrer mon avocat ?

Le Garçon. − Comment s'appelle−t−il ?

Lucette, tirant un papier de sa poche. − Attendez ! ... (Lisant.) "Maître Bavay..."

Le Garçon. − Il a déjeuné ici... mais il est parti... Vous le trouverez dans la salle des Pas−Perdus...

Il sort par la droite.

Gatinais, la reconnaissant. − Mais je ne me trompe pas... c'est la petite Lucette.

Scène III 423

Lucette, redescendant la scène. − Ah ! je vous reconnais... c'est à vous que j'ai donné des oeufs...

Gatinais. − Chut ! ne parlez pas de ça ! (Haut.) Vous venez pour l'affaire Budor, qui doit se juger aujourd'hui ?

Lucette. − Non, c'est arrangé... papa a retiré sa plainte...

Gatinais, contrarié. − Comment ! nous n'aurons pas l'affaire Budor ? Ah ! c'est désagréable... je comptais m'en régaler...

Edgard, se levant. − On est d'une indulgence...

Lucette. − Si personne ne se plaint... si tout le monde est content...

Gatinais. − Et votre père qui était furieux...

Lucette. − Il s'est calmé tout d'un coup... Par exemple, je ne sais pas pourquoi... c'est un jour que ma soeur a été malade...

Gatinais, étonné. − Tiens !

Lucette. −Alors, maman a embrassé ma soeur ; papa a embrassé Budor... il a consenti au mariage... et Budor vient tous les soirs à la maison...

Gatinais. − C'est étonnant !

Edgard. − C'est honteux !

Lucette. − Et, depuis ce jour−là, tous les soirs, maman fait des petits bonnets.

Gatinais. − Ah ! j'y suis !

Lucette. − Et ma soeur ne fait plus rien... Quand elle met seulement un pied devant l'autre, maman lui dit : "Prends garde ! ..." Savez−vous pourquoi ?

Gatinais. − Parbleu ! ... c'est parce que... Ca ne vous regarde pas.

Lucette. − Et moi, je trime toute la journée à porter du lait, à puiser de l'eau, à casser du bois, et on ne me dit jamais : "Prends garde ! ..." Savez−vous pourquoi ?

Gatinais.− Parbleu ! ... parce que... Voulez−vous me laisser tranquille !

Lucette. − Ne vous fâchez pas ! ... je vas payer not' avocat... maman m'a recommandé de bien le marchander... je vas lui offrir des oeufs frais !

Elle sort par le fond à droite.

 

Scène III 424 Scène IV

Edgard, Gatinais

 

Gatinais. − Enfin, voilà Budor sorti d'affaire... Quant à Blancafort...

Edgard. − Oh ! celui−là ! ...

Gatinais. − Franchement, est−ce que vous croyez qu'on le condamnera ?

Edgard. − Vous en doutez ? (Montrant son dossier.) Après toutes les notes que j'ai écrites...

Gatinais. − Mais il n'y a pas de preuves.

Edgard. − Des preuves ! il y en a trop... On ne sait comment les classer... Nous avons d'abord la bourre du fusil...

Gatinais. − C'est connu... Après ?

Edgard. − La balle. On a extrait la balle... c'est une noisette ! ...

Gatinais. − Eh bien ! qu'est−ce que ça prouve contre Blancafort ?

Edgard. − Cette noisette est la grosse aveline de Bourgogne, à pellicule rouge.

Gatinais. − Oui.

Edgard. − Et il a été constaté que l'accusé était seul à posséder cette espèce à Antony... J'ai fait moi−même une enquête dans tous les jardins... et je ne l'ai trouvée que dans celui de Blancafort.

Gatinais, à part. − Sapristi ! il n'a pas de chance !

Edgard. − Mais je ne sais pas pourquoi je l'appelle Blancafort... son vrai nom est Tampon... Il a tenu autrefois un club mal famé... et vous comprenez, un homme qui change de nom, le tribunal n'aime pas ça !

Il va à la table de droite.

Gatinais, à part. − Il a une platine... ma parole ! Si je ne connaissais pas l'affaire, je croirais que Blancafort est coupable.

Edgard. − Enfin, une dernière preuve... accablante ! ... Hier soir, le nommé Tampon a tenté de se suicider dans son cachot

Gatinais. − Ah bah ! comment ça ?

Edgard. − En mangeant sa soupe... Il avait eu l'adresse d'y introduire un clou.

 

Scène IV 425

Gatinais, à part. − Mon tuyau de pipe ! (Haut.) Et on l'a trouvé... ce clou ?

Edgard. − Non : il l'a avalé.

Gatinais, à part. − Il le trouvera plus tard... mais ça va le retarder pour scier ses barreaux.

Edgard. − Oh ! je suis d'une joie ! ... Je n'osais d'abord espérer que la réclusion... mais j'espère maintenant les travaux forcés à temps...

Gatinais, à part. − Il est atroce, ce petit bonhomme ! je le prends en grippe !

Edgard. − Il a bien fait citer deux témoins à décharge... deux officiers du 21e.

Gatinais, avec espoir.− Ah ! deux officiers ? ...

Edgard. − Mais je suis tranquille... Les armes n'intimideront pas la toge.

 

Scène IV 426 Scène V

Les Mêmes, Gaudiband ; puis Le Garçon

 

Gaudiband, entrant du fond en grelottant, très pâle et le nez rouge. − Pristi ! quel froid ! je suis gelé !

Edgard. − Mon parrain ! d'où sortez−vous ?

Gaudiband. − De mon fiacre... En le prenant, je ne me suis pas aperçu qu'il avait deux carreaux cassés, et je suis dans un courant d'air depuis huit heures du matin...

Il éternue ; le garçon, à la table de gauche, deuxième plan, le salue.

Edgard. − Mais pourquoi êtes−vous resté dans ce fiacre ?

Gaudiband. − Parce que... parce que... (Il éternue, le garçon le resalue.) Je n'en sais rien... C'est madame Gatinais... ta femme.

Le Garçon, à part, regardant Gatinais. − Gatinais ! ... c'est lui !

Gaudiband. − Qui m'a dit : "M'aimez... (se reprenant) m'estimez−vous ? − Oh ! oui ! − Alors, prenez un fiacre... et restez dedans..." (A part.) J'ai cru comprendre qu'elle viendrait m'y rejoindre... mais elle n'est pas venue...

Le Garçon, qui s'est approché de Gatinais, et bas, en le tirant par sa redingote. − Chut !

Gatinais, étonné. − Quoi ?

Le Garçon, bas. − C'est vous qui êtes M. Gatinais ?

Gatinais. − Oui.

Le Garçon, bas. − Chut ! j'ai quelque chose à vous remettre de la part du prisonnier... Demandez des oeufs sur le plat.

Il remonte au fond.

Gatinais, regardant le garçon avec étonnement et à part. − Quel est ce mystère ?

Gaudiband. − Ah çà, déjeunons−nous ?

Edgard. − Volontiers... Je vais commander des rognons...

Gaudiband. − Des huîtres...

Gatinais, allant se mettre à la table de gauche. − Non... (Regardant le garçon.) Je propose des oeufs sur le plat.

Scène V 427

Gaudiband, qui se place à la même table et prend la droite, Edgard s'installant au milieu. − Tiens ! quelle drôle d'idée !

Gatinais. − C'est la renommée ici... On vient tout exprès pour manger des oeufs sur le plat. (Au garçon.) Trois oeufs sur le plat !

Le Garçon. − Bien, monsieur !

Il sort à droite.

Gaudiband, criant au garçon. − Pas trop cuits... avec du jambon ! ... (Aux autres.) Quel vin prenons−nous ?

Edgard. − Du thé.

Gatinais. − Ah ! merci !

Gaudiband. − Je préfère du mâcon.

Le Garçon, entrant avec un plat. − Les oeufs demandés !

Il pose le plat sur la table.

Gaudiband. − Ah ! on n'est pas long à vous servir ici... (Au garçon.) Vous nous donnerez du mâcon...

Ils prennent place à la table.

Gatinais, à Gaudiband. − Je t'envoie un oeuf.

Gaudiband. − Tu peux en mettre deux... j'ai une faim... C'est le fiacre... (Gatinais lui donne deux oeufs ; mangeant et poussant un cri.) Aïe !

Il se lève et prend le milieu de la scène.

Gatinais et Edgard. − Quoi donc ?

Gaudiband. − J'ai manqué de m'étrangler... (Tirant quelque chose de sa bouche.) Qu'est−ce qu'ils ont donc fourré là dedans ? un tuyau de plume.

Gatinais, regardant le garçon, qui lui fait un signe d'intelligence. − Hein ?

Gaudiband. − Mais il y a un papier dedans.

Il regarde le papier.

Gatinais, à part. − Saperlotte !

Gaudiband, dépliant le papier. − De l'écriture !

Gatinais, à part. − La réponse !

 

Scène V 428

Gaudiband, lisant. − "J'ai reçu votre lime, qui a failli m'étrangler... Envoyez−moi plutôt une fausse clef de la prison ; la nuit tout le monde dort... et je pourrais m'en aller..." Signé : "Blancafort, innocent..."

Edgard, prenant le papier des mains de Gaudiband. − Une évasion ! une preuve énorme !

Gatinais. − Permettez...

Edgard. − L'innocent ne se dérobe pas à la justice de son pays ! ... Je vais faire parvenir ce billet à qui de droit, avec une note à l'appui ! ...

Il écrit sur la table à droite.

Gatinais. − Pauvre Blancafort... S'il continue, il va se faire condamner à mort.

Le Garçon, criant à la cantonade, au fond. − Le café de ces messieurs du jury... au numéro 7 !

Gatinais. − Comment ! mes collègues déjeunent ici ?

Le Garçon. − Oui, monsieur, au premier.

Gatinais. − J'y cours ! je vais plaider la cause de Blancafort, puisque son évasion a raté (Au garçon.) Où sont ces messieurs ?

Le Garçon. − En haut de l'escalier... numéro 7.

Gatinais, à part. − Nous allons arranger ça en prenant le café.

Il sort par la gauche, troisième plan.

Edgard, achevant de rédiger sa note et se levant. − Là ! voilà qui est fait... Adieu ! ...

Gaudiband. − Un instant ! ... j'avais quelque chose à te demander. Attends... ça va me revenir.

Edgard. − C'est que je suis pressé... Cette note...

Gaudiband. − Ah ! c'est pour ton mariage... Tes papiers sont−ils arrivés ?

Edgard. − Pas encore... mais j'ai reçu ce matin de Montauban une lettre de ma mère, pour vous... la voici... (Sortant.) A bientôt.

Il sort par le fond à gauche en courant.

 

Scène V 429 Scène VI

Gaudiband, seul, regardant sa lettre

 

Une lettre d'elle ! ... Je ne sais ce que j'éprouve... Je suis ému... (Il embrasse la lettre.) Une femme que j'ai abandonnée avec un enfant ! (Il met ses lunettes, ouvre la lettre et lit.) "Mon bon ami..." (Parlé.) Son bon ami ! ... pas de rancune ! ... pas de fiel ! ... (Lisant.) "Je vous écris pour vous dire..." (S'interrompant.) Non ! mes larmes tombent sur mes verres... et je n'y vois plus... (Il ôte ses lunettes et les essuie avec son mouchoir ; reprenant sa lecture.) "Je vous écris pour vous dire que je vous ai trompé..." (Parlé.) Elle aura formé une autre liaison ! (Lisant.) "Le petit demande son acte de naissance... la bombe doit éclater... vous m'avez écrit autrefois : "Envoyez−moi l'enfant ! ..." Je n'en avais pas..." (Parlé.) Hein ! Comment ? (Lisant.) "C'était une couleur pour vous engager à m'épouser... Alors, j'ai emprunté celui de ma soeur, qui est mariée avec le cantonnier de la route de moyenne communication numéro 6..." (Parlé.) Le cantonnier ! (Lisant.) "C'était son quatorzième garçon ; il paraissait chétif, il avait besoin de soins... Je vous l'ai expédié... Si vous n'en voulez plus, renvoyez−nous−le par le chemin de fer, en troisièmes... A vous pour la vie... Post−scriptum. Je me porte bien, je suis toujours dans ma fabrique d'épingles... Mon ancien bibi serait bien gentil de m'envoyer un jupon de laine pour l'hiver... avec un pain de sucre pour des confitures..." (Parlé.) Par exemple ! voilà une tuile ! ... Edgard, que je ne pouvais embrasser sans pleurer ! ... c'est le fils du cantonnier de la route de moyenne communication numéro 6. Ah ! mon Dieu ! je lui ai assuré cinq mille francs de rente par donation... irrévocable ! et j'ai promis cent mille francs le jour du mariage ! ... Ah ! mais non, je le lâche ! ... Sa dot regarde le cantonnier.

 

Scène VI 430 Scène VII

Gaudiband, Madame Gatinais, Julie, Le Garçon ; puis Gatinais

 

Madame Gatinais, entrant avec Julie par le fond. − Dépêchons−nous ! ... nous sommes en retard... et nous n'avons pas déjeuné.

Gaudiband. − Ah ! mesdames ! ...

Madame Gatinais. − Monsieur Gaudiband...

Julie. − Avez−vous vu papa ?

Gaudiband. − Oui... nous avons déjeuné ensemble... il est là−haut.

Madame Gatinais. − Commandons vite... nous n'avons pas de temps à perdre... Garçon, qu'est−ce que vous avez ?

Gaudiband. − Je ne vous conseille pas de prendre des oeufs sur le plat... On y trouve des choses étranges.

Madame Gatinais, au garçon. − Deux tasses de chocolat...

Gaudiband. − Vous servirez ces dames dans le petit salon à côté... ça sent le tabac ici !

Le Garçon, sortant. − Tout de suite !

Julie. − Il ne faut pas faire attendre M. Edgard... il nous a promis des places sur le devant... si nous venions de bonne heure.

Gaudiband. − Ah ! si vous comptez sur le petit Edgard...

Madame Gatinais. − Mais certainement ! un prétendu...

Gaudiband. − Un prétendu ? (A part.) Comme elle marche ! ... (Haut.) Vous voulez dire qu'il a des prétentions... beaucoup de prétentions...

Madame Gatinais. − C'est vous qui nous l'avez présenté.

Gaudiband. − Je l'ai présenté... certainement... comme on présente à une dame... une tranche de brioche... Elle la prend ou ne la prend pas... c'est à son choix...

Madame Gatinais, à part. − Qu'est−ce qu'il a ?

Gaudiband, à part. − Tiens ! je n'ai pas envie de donner les cent mille francs ! (Haut.) Mais pardon... je n'ai pas de place réservée... et je tiens à être sur le devant... Nous nous retrouverons à l'audience.

Il sort par le fond.

Scène VII 431

Madame Gatinais, à Julie. − Qu'est−ce que cela signifie ?

Julie. − Je n'y comprends rien, maman...

Le Garçon, arrivant de la gauche. − Ces dames sont servies.

Madame Gatinais. − Nous voici (A son mari qui paraît à gauche.) Attends−nous ! le temps d'avaler une tasse de chocolat.

Elle entre à droite avec sa fille, qui est entrée la première.

 

Scène VII 432 Scène VIII

Gatinais, seul ; puis Le Garçon

 

Gatinais. − Je viens de voir mes collègues... impossible de les convaincre... Je leur ai pourtant payé le café... mais il a contre lui la noisette, la bourre, le clou... Enfin, j'ai fait tout ce que j'ai pu ! ... Mais du moment que la fatalité s'en mêle... car il a une déveine, ce Blancafort ! ... Quelle étoile ! les noisetiers eux−mêmes sont contre lui ! ... Bah ! il fera six mois... il n'en mourra pas... J'irai le voir tous les dimanches... je lui porterai quelques petites douceurs... Eh bien, c'est égal, je sens là quelque chose... Non ! je ne suis pas content de moi. (Appelant.) Garçon !

Le Garçon, arrivant de droite. − Monsieur ?

Gatinais. − Apportez−moi de la liqueur... ce que vous aurez de plus fort.

Le Garçon. − De la chartreuse verte... voilà, monsieur.

Il apporte un carafon et un petit verre, et sort par la droite.

Gatinais, assis à la table ; il verse trois verres coup sur coup qu'il avale. − J'ai besoin de m'étourdir ! ... Retrempons−nous ; car, pour un rien, je sens que j'irais me dénoncer... Voyons ! ... raisonnons... Ce Blancafort... qui a changé de nom... c'est à peine si je le connais... On prétend qu'il m'a sauvé la vie... Eh bien, oui, c'est vrai... j'en conviens... mais il y a diablement longtemps... (Il boit plusieurs petits verres.) Et, d'ailleurs, s'il ne m'avait pas sauvé... si je n'avais pas consenti courageusement à me cacher dans son four... on aurait fait fermer son établissement... Voilà où je le pince ! (Il boit.) Il a pensé beaucoup plus à lui qu'à moi... c'est un égoïste ! ... Bien ! voilà que je lui flanque des injures maintenant... c'est ignoble ! (Il boit.) Un homme qui risquait de se faire massacrer pour moi... (Se grisant et s'attendrissant.) Car il est bon, cet homme ! ... c'est un bon mari... qui rend sa femme heureuse... qui élève bien ses enfants... Il en a un dans les assurances... il va très bien... l'autre est en Afrique... il se bat contre les Arabes... il défend les frontières de la France ! (S'exaltant.) Et, pendant ce temps−là, je couvrirais d'ignominie les cheveux blancs de son père, moi ! Gatinais ? Ah ! j'en ris de honte et de pitié ! Satanée liqueur ! elle me remue... Elle me fait pousser des idées... là... au coeur ! Car, enfin, je ne suis pas un misérable, moi ! je suis un brave homme ! je fais partie de la session. Ah ! au diable ! ma résolution est prise !

 

Scène VIII 433 Scène IX

Gatinais, Geindard ; puis Poteu

 

Geindard, entrant par la droite. − Onze moins un quart... l'audience va commencer...

Gatinais, courant à lui. − Ah ! Geindard ! ... Deux mots ! ... Blancafort est innocent !

Geindard. − Allons donc !

Gatinais. − Je connais le coupable... celui qui a tiré le coup de fusil... Tu ne voudrais pas faire condamner un innocent ?

Geindard. − Ah ! j'en suis bien fâché... mais l'instruction est faite... Il faudrait tout recommencer... et, moi, j'en ai assez... (A part.) Je désire m'asseoir.

Gatinais. − Mais puisque je te dis que je le connais... c'est moi... là ! ... c'est moi ! ...

Geindard. − Je vois la chose... On dit qu'il vous a sauvé la vie, et vous vous sacrifiez à votre tour.

Gatinais. − Comment ! tu ne me crois pas ?

Geindard. − Pas du tout.

Gatinais. − Mais quand je te jure... (Apercevant Poteu qui entre du fond.) Ah ! j'ai un témoin ! ... Poteu ! avance !

Il le prend par les épaules.

Poteu, s'avançant. − Monsieur ?

Gatinais. − Jure−moi de dire la vérité... toute la vérité ! ... Qui est−ce qui a tiré le coup de fusil ?

Poteu. − C'est Blancafort !

Geindard. − Ah ! vous voyez bien !

Gatinais, à Poteu. − Mais tu m'as vu... au bout du jardin...

Poteu. − Moi ? ... Jamais !

Gatinais, indigné. − Oh !

Poteu, à part. − Merci... S'il était condamné, je perdrais ma place ! ...

Geindard l'entraîne dehors.

 

Scène IX 434

Geindard. − Filons ! L'audience va commencer !

Poteu et Geindard sortent par le fond.

 

Scène IX 435 Scène X

Gatinais ; puis Le Garçon, puis Edgard ; puis Madame Gatinais et Julie

 

Gatinais, seul. − Pauvre Blancafort ! quelle fichue étoile ! ... Mais je saurai la combattre... il le faut ! (Il finit le carafon.) Garçon, une plume, du papier !

Le Garçon, apportant ce qu'il faut pour écrire. − Voilà, monsieur.

Il sort par la droite.

Gatinais, tout en écrivant à la table de droite. − Une déclaration nette et précise des faits... Quelque chose de clair et de bien senti... que je lirai moi−même... en pleine audience... à mon banc de juré... Je proclame ma culpabilité et l'innocence de Blancafort... Là ! ... Mon brouillon est fait... je vais le recopier...

Edgard, entrant vivement par le fond. − Je viens vous chercher... On va faire l'appel des jurés...

Gatinais, écrivant. − Je suis à vous...

Edgard. − Tiens ! qu'est−ce que vous écrivez là ?

Gatinais. − Je recopie un document qui étonnera le monde !

Il jette le brouillon de papier à terre après l'avoir froissé.

Edgard, apercevant madame Gatinais et Julie entrant par la droite. − Ah ! voici ces dames. (A Julie, saluant.) Mademoiselle, je suis à vos ordres.

Madame Gatinais, à son mari. − Eh bien, es−tu prêt ?

Gatinais, pliant un papier qu'il met dans sa poche. − Oui... (Avec émotion.) Mes enfants, je vais sans doute faire un voyage.

Julie. − Comment ! tu pars ?

Gatinais. − Pour quelques mois seulement...

Madame Gatinais. − Où vas−tu ?

Gatinais. − Où l'honneur m'appelle.

Madame Gatinais. − Mais explique−moi...

Gatinais. − Rien... plus tard... Venez à l'audience... et vous apprendrez à me connaître.

Il sort vivement par le fond.

 

Scène X 436 Scène XI

Les Mêmes, moins Gatinais ; puis Gaudiband

 

Madame Gatinais, à Edgard. − Comprenez−vous ?

Edgard. − Rien... il écrivait quand je suis entré... (Il ramasse près de la table le brouillon jeté par Gatinais.) Ceci va peut−être nous expliquer... (Lisant.) "Messieurs les jurés... je viens vous faire connaître le coupable... je serai clair... J'ai cru que c'était le chat... la bande du journal est une erreur de la poste... la noisette était sur le buffet... quand au clou... c'était un tuyau de pipe..." (Parlé.) Qu'est−ce que ça veut dire ?

Julie. − Je ne sais pas.

Edgard. − "Maintenant, vous connaissez la vérité... le seul coupable, c'est moi ! " Signé : "Gatinais."

Madame Gatinais. − Ah ! mon Dieu ! il va se dénoncer lui−même.

Ils remontent au fond.

Edgard. − Vite ! courons ! ... il peut être encore temps...

Tous remontent vers la porte de sortie. Gaudiband paraît en robe d'avocat, son bonnet sur la tête.

 

Scène XI 437 Scène XII

Les Mêmes, Gaudiband

 

Madame Gatinais et Julie. − M. Gaudiband !

Edgard. − Sous ce costume !

Madame Gatinais. − Avez−vous rencontré mon mari ?

Gaudiband. − Oui, je l'ai vu entrer par la porte réservée aux jurés... il paraissait très agité.

Madame Gatinais, tombant sur une chaise. − Trop tard !

Julie. − Monsieur Gaudiband, il faut retourner au Palais.

Gaudiband. − Ah ! non ! pas moi ! ... J'ai eu trop peur... je voulais voir l'affaire Blancafort... c'était comble... alors, pour entrer, j'ai loué une robe d'avocat...

Edgard. − Comment ! vous avez osé... ?

Gaudiband. − J'étais très bien placé... sur le devant... mais tout à coup voilà le président qui dit : "Nous engageons les personnes étrangères au barreau et qui ont revêtu un costume qui ne leur appartient pas à quitter l'audience... sinon, nous serons obligé de sévir..." Il m'a semblé que le gendarme regardait de mon côté... Alors, pour me donner une contenance, je prends un dossier qui était sur le banc, et je m'élance en criant : "On m'attend à la seconde chambre ! ..." Et me voilà !

Edgard, sévèrement à Gaudiband. − J'espère que ceci vous servira de leçon.

Gaudiband, à part. − Ah ! il m'ennuie, ce petit cantonnier.

Madame Gatinais. − Mais que faire ? il est en train de se dénoncer...

Edgard, aux dames. − Il y a un moyen !

Madame Gatinais et Julie. − Lequel ?

Edgard, prenant le brouillon. − Ces phrases incohérentes... il faut le faire passer pour fou !

Madame Gatinais. − Mon mari !

Julie. − Et il n'ira pas en prison ?

Edgard. − Nous le ferons interdire seulement.

Julie, avec joie. − Oh ! oui ! ... faisons interdire papa !

 

Scène XII 438

Edgard, se mettant vivement à la table. − Je vais rédiger la demande... hic et nunc... currente calamo !

Les dames l'entourent.

Gaudiband, à part. − Cette robe me gêne... et ce dossier... (Ouvrant la serviette.) Qu'est−ce qu'ils peuvent bien mettre là dedans ? (Tirant des brochures et des journaux.) Mémoires de Thérésa... la Cagnotte... C'est un avocat qui s'occupe de littérature.

 

Scène XII 439 Scène XIII

Les Mêmes, Gatinais ; puis Le Garçon de café ; puis Poteu ; puis Geindard

 

Gatinais, entrant très animé. − C'est illégal ! ... je proteste !

Madame Gatinais. − Lui ! ... Tu n'es pas arrêté ?

Gatinais. − Non... je suis récusé... moi ! récusé !

Gaudiband. − Par qui ?

Gatinais. − Par l'avocat de Geindard... un petit faquin.

Edgard. − C'était son droit...

Gatinais. − Je réclame... je crie... je veux pénétrer de vive force jusqu'à mon banc... et on me flanque à la porte. Je ferai retentir la presse !

Julie. − Oh ! quel bonheur !

Gatinais. − Et Blancafort... qui est là... couvert de chaînes ! ... Quelle étoile !

Le Garçon de café, entrant par le fond. − Encore un de condamné.

Gatinais, vivement. − A quoi ?

Le Garçon. − A perpétuité...

Gatinais, tombant sur une chaise, à gauche. − A perpétuité ! ... Je ne peux pas prendre sa place... c'est trop long !

Poteu, entrant. − Ca n'a pas de nom !

Geindard, entrant. − Ils l'ont acquitté !

Gatinais, se relevant. − Acquitté... Qui ?

Poteu. − Le Blancafort !

Tous. − Acquitté !

Gatinais. − Ah çà ! qu'est−ce que disait donc ce garçon ? (Au garçon.) Imbécile !

Le Garçon, au fond. − Moi, je parlais de Bamblotaque... l'abus de confiance...

Geindard. − Mon avocat a plaidé comme une cruche.

Scène XIII 440

Poteu. − Faut convenir aussi que le président vous a joliment collé quand il vous a dit : "Geindard, vous prétendez avoir vu l'accusé... Mais la position inverse que vous occupiez sur le mur semble contredire cette assertion."

Geindard. − Alors il a ajouté : "Geindard, retournez−vous... Très bien... Maintenant me voyez−vous ? "

Gaudiband. − Oh ! très fort !

Gatinais. − Plein de sagacité !

Poteu, à Geindard. − Bah ! prenons un petit verre !

Geindard. − Je veux bien... pour m'asseoir...

Ils prennent place à la table au fond à droite.

Edgard. − C'est un échec... mais j'espère que cela ne nous empêchera pas de donner suite à nos projets.

Gatinais, à part. − Nous y voilà !

Edgard. − Mon parrain, le moment est venu de faire la demande...

Gaudiband. − Oui, mon ami. (Il l'embrasse ; à part.) En trois mots, je vais le couler. (Haut, en le présentant.) Mon Dieu ! ce n'est pas un aigle...

Edgard. − Mais, parrain...

Gaudiband. − L'extérieur est gracieux, je ne dis pas... mais pas de santé, pas d'estomac... ça ne digère pas.

Julie. − Comment ?

Edgard. − C'est une erreur !

Gatinais. − Pas d'estomac... Ceci change la thèse...

Madame Gatinais, bas à son mari. − M. Gaudiband a promis cent mille francs le jour du contrat.

Gatinais, à part. − Cent mille... ceci rechange la thèse... (Haut.) Approchez, mon jeune ami...

Gaudiband, à part. − Il est coulé !

Gatinais, à Edgard. − L'estomac... est une chose qui va et vient... Ca peut se guérir... Nous causerons du mariage après la session.

Gaudiband, à part. − Le fils d'un cantonnier !

Gatinais, bas et avec intention. − Si toutefois je ne suis pas récusé.

Edgard, vivement. − Vous ne le serez pas, j'en réponds !

 

Scène XIII 441

Gatinais, à part. − J'en étais sûr... Il connaît les avocats... toute la boutique... (Haut.) Enfin à partir de demain, du courant, je vais tenir la balance de la justice... Dans un plateau je mettrai la rigueur... et dans l'autre la sévérité !

Choeur

Enfin la paix vient de renaître ;

Nous devons tous bénir le sort

Qui vient de faire reconnaître

L'innocence de Blancafort.

RIDEAU

 

Scène XIII 442 La Grammaire