Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 34 sur 55

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Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

34 - Rustines

34

Rustines

Près de l'arrêt du car scolaire, Tom regarde son vélo, l'air très embêté. Au même moment, Samy passe au volant de son corbillard. Il freine brutalement, klaxonne trois fois.

– Salut, Tom. Où t'étais passé ? Ça fait trois jours que j'te cherche. J'ai quelque chose à te donner.

Il sort de sa poche un billet plié en quatre, le lui tend.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Un bifton, du fric, quoi. Tiens… prends-le, c'est pour toi.

– Pour moi ?

– Oui, j'te dis. C'est les gens au cimetière, l'autre jour. Après l'enterrement, ils m'ont filé des pourboires. Ça arrive, des fois. Mais là, il y a une dame qui m'a donné ce billet exprès pour toi. Elle t'a trouvé très mignon. Elle voulait que j'aille t'acheter un cadeau, mais je me suis dit que ce serait mieux que tu choisisses toi-même.

Tom est gêné. Il hésite. Samy insiste.

– Tu sais ce que tu vas t'acheter ?

– Non…

– Tu veux que je t'emmène au magasin ?

– Non, non. C'est pas la peine.

Finalement, Samy l'emmène, parce que le pneu de son vélo est à plat et qu'il n'a plus de rustines pour réparer, de toute façon. Il s'arrête devant le magasin de vélos où il achète ses rustines, puis le dépose devant le supermarché. Tom ressort dix minutes plus tard avec son sac plein. Samy aimerait bien savoir ce qu'il y a dedans, mais se retient de demander.

– Merci, m'sieur.

– De rien. Mais moi, c'est Samy.

– Ben oui, je sais… Mais c'est dur de vous appeler comme ça.

– Pourquoi ?

– Ben… vous êtes quand même un peu vieux, alors…

Samy prend l'air consterné.

– Non, pas vieux comme des vrais vieux, évidemment. Mais quand même, un peu…

– Un âge de parents, quoi.

– Oui, c'est ça.

– Ah, au fait… je ne t'ai pas demandé l'autre jour, il est où ton père ?

– Je crois qu'il est mort.

– Tu crois ?

– Oui. C'est Joss qui l'a dit.

 

Samy cherche le trou dans la chambre à air. La plonge dans l'eau. Trouve. Des petites bulles remontent à la surface. Tom sort sa râpe et son tube de colle. Les rustines, c'est sa spécialité. La chambre à air est là pour l'attester. Elle en est recouverte.

Et maintenant, ils regardent l'eau de la rivière couler sous leurs pieds. Caresser en passant les pierres des berges et celle sur laquelle ils sont assis. Ça fait longtemps qu'ils n'ont pas parlé. Ils écoutent les cailloux au fond du lit de la rivière, qui s'entrechoquent dans le courant. Tintinnabulent. Tintinnabulent doucement… Tin… tin… na… bulent…

Et puis, Samy refait surface.

– Mes parents aussi, ils sont morts.

Tom le regarde par en dessous, pour voir son expression.

– La dernière année où j'étais en prison. J'ai eu le droit de sortir juste pour aller à leur enterrement. C'est le dernier cadeau qu'ils m'aient fait.

– Ils ne vous aimaient pas ?

– Tu ne voudrais pas me dire « tu » ? Ce serait plus sympa.

– D'accord. Je vais essayer.

– Je les ai trop déçus. Avant ça allait à peu près. Mais du jour où je suis tombé, ça a été fini. Ils ne sont jamais venus me voir en prison.

– Ça t'a rendu triste ?

– Au début, oui. Et puis, je me suis habitué.

– T'as fait quoi pour aller en prison ?

– Vol à main armée. Et… récidive. Mais il n'y avait pas de balles dans l'arme. Je les ai toujours retirées.

– Ah. Moi aussi.

– Comment ça, toi aussi ?

– Les balles dans le fusil, je les…

Le portable de Samy se met à sonner. Il voit le nom s'afficher.

– Allô… Ouais, ça va, et toi ?… Ouais, d'accord… Non, chez toi. J'ai pas encore acheté de matelas… OK, on se retrouve au café… Non, arrête. J'suis au boulot, je peux pas te parler. À tout à l'heure, Lola.

Il raccroche, l'air gêné. Et puis il pose son menton sur ses genoux repliés. Regarde l'eau couler. Se laisse hypnotiser encore un peu, avant de se lever pour partir. Encore un tout petit peu… C'est si bon de regarder l'eau de la rivière passer. Ça lave la tête. Caresse le cerveau…

Tom se relève le premier.

– Il faut que j'y aille.

– Moi aussi.

– Salut, Samy.

– Salut, Tom. Ça me fait du bien de te parler. T'es vraiment un gentil petit bonhomme. Et puis tu sais drôlement écouter. C'est un don, ça. On sait pas, ça peut être un métier…

 

Tom a filé chez Madeleine, lui a rempli son frigo avec tout ce qu'il avait acheté au supermarché. De la viande, des œufs, de la crème et du beurre. Et puis il est rentré chez lui. Joss était en train de ranger ses cahiers. Elle avait l'air d'être contente de sa journée. Il est passé derrière elle, lui a demandé de fermer les yeux. Elle a bien voulu jouer. Il lui a passé quelque chose sous le nez. Devine, c'est quoi… Mmm, ça sent bon… Ouvre la bouche… Mmm, du chocolat… Oui, mais pas que… Ah oui, c'est mou au milieu… Oh ! De la framboise ! Du chocolat à la framboise… T'as raison, dis donc. C'est hyperbon ce truc-là…

Après une demi-douzaine de petits carrés, Joss s'est sentie un peu écœurée.

– Mouais. Mais faut vraiment pas en abuser. Aïe, attends. Ça y est, je crois que je vais dégobiller. Laisse-moi passer. Vite !

Mais elle a dit ça pour blaguer. Elle lui a couru après, l'a attrapé et ils ont roulé dans l'herbe en criant et en riant. Drôlement marrant.

Elle est bien lunée en ce moment, Joss. Tom est content.

 

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