Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 35 sur 55

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Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

35 - Glaces italiennes

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Glaces italiennes

Ça n'a duré que trois jours. Parce qu'elle a reçu des factures à payer, et qu'après ça, elle n'avait plus du tout envie de rigoler. Son boulot à mi-temps, ça n'était évidemment pas assez pour pouvoir mettre du fric de côté et payer l'eau, l'électricité, le loyer du mobil-home, et tout le reste. Pendant les jours qui ont suivi, Tom s'est débrouillé pour rentrer quand elle n'était pas là, et ressortir avant qu'elle n'arrive. Mais ça n'a pas marché à chaque fois. Et il l'a senti passé. Surtout le jour où elle lui a demandé à voir son carnet de correspondance. La grosse cata. Troisième trimestre médiocre. Tom vit sur une autre planète. Il serait temps qu'il atterrisse. Enfant intelligent, mais trop rêveur… Passage de justesse, grâce à ses bons résultats des deux premiers trimestres. Mais il va falloir qu'il travaille pendant les vacances pour combler ses lacunes… Et puis… Absence non justifiée au stade, vendredi dernier… ? C'est ce qui a vraiment tout déclenché. Elle a voulu savoir pourquoi il avait séché, où il était allé, avec qui. Tom ne voulait pas parler de Madeleine, ni de sa visite à l'hôpital, alors il a un peu pédalé, mais il a fini par trouver. Tout d'une seule traite. C'était son prof de sport qui lui demandait chaque fois s'il avait mangé avant de venir au cours parce qu'il disait qu'il était trop pâlot que c'était pas normal et qu'il avait peur qu'il tombe dans les pommes alors comme il se sentait un peu mal ce jour-là il avait préféré ne pas y aller pour pas avoir à expliquer qu'il n'y avait rien à manger à la maison ni assez pour payer la cantine. Voilà… Joss s'est renfrognée. Il n'y avait rien à dire sur ce sujet. Mais elle en a cherché un autre. Et elle a trouvé. C'était facile. Avec ses notes exécrables. Elle lui a fait passer un mauvais quart d'heure. Et il est parti pleurer au bord de la rivière, assis sur sa grosse pierre. Il est resté jusqu'à ce qu'il soit plus calme et qu'il finisse par regarder l'eau couler à ses pieds, glisser le long des pierres, remuer les cailloux au fond de son lit, s'entrechoquer et tintinnabuler… tintinnabuler doucement…

Et puis ça a été fini. Il a arrêté de pleurer.

 

Joss a trouvé un autre boulot, à mi-temps. Après les matinées chez la vieille instit, elle va passer six après-midi par semaine dans une serre, à cueillir des fleurs et à faire des bouquets. Elle n'a pas vraiment le droit, mais elle a décidé de faire venir Tom deux fois par semaine, pour l'aider. Elle est payée au nombre de bouquets, alors à deux, c'est rentable. Ils ont commencé ce samedi, et ça s'est bien passé. Le patron a fait celui qui ne voyait rien, parce qu'il a Joss à la bonne. En gros, il aimerait bien se la taper. Avant de partir, Tom a ramassé les fleurs qui étaient tombées par terre. Le patron lui a dit qu'il pouvait. Elles avaient les tiges un peu abîmées, mais il a réussi à en faire des petits bouquets. Il en a apporté un à Madeleine. Ça lui a fait plaisir. Et elle lui a donné l'idée d'en faire d'autres et d'aller les vendre au marché, le dimanche matin. Il a demandé à Joss s'il pouvait, et elle a accepté. Elle a trouvé ça bien, évidemment, qu'il se débrouille tout seul pour gagner son argent.

Les affaires ont bien marché. Ses meilleurs clients ont été son voisin anglais et sa femme Odette. Ils lui en ont pris quatre d'un coup. Il va pouvoir se payer une nouvelle chambre à air pour son vélo.

Midi et demi. Fin de marché.

Samy passe devant Tom, sans le voir. Un peu plus loin, il s'arrête, tourne la tête et fait demi-tour.

– Mais qu'est-ce que tu fais là, toi ?

– Tu vois. Je vends des fleurs.

Il lui achète ses deux derniers bouquets et l'invite à boire un pot. C'est la première fois que Tom entre dans ce café. Ils s'asseyent au bar. Lola les rejoint un peu après. Elle lui demande des nouvelles de Joss. Ça fait longtemps qu'elle ne l'a pas croisée. Tom est inquiet. Il a peur qu'elle gaffe et qu'elle dise devant Samy que Joss est sa mère. Il boit son diabolo avec une paille et évite de la regarder. Elle lui passe la main dans les cheveux, l'ébouriffe en se marrant. Elle fait ça à chaque fois. Ça l'exaspère. Lui qui doit passer du temps devant le miroir tous les matins pour essayer de mater ses épis… C'est pas sympa de lui faire ce coup-là. Il fait la gueule et se recoiffe discrètement. Elle est pressée. Elle doit aller déjeuner chez ses parents. Samy lui donne les deux bouquets qu'il a achetés à Tom. Elle l'embrasse et s'en va.

– T'as faim ?

– Un peu.

– Allez, je t'invite au restaurant.

Ils s'installent à une table. Commandent des pizzas. Au mur, il y a une photo géante. Tom regarde, les yeux écarquillés…

– C'est la piazzaSan Marco.

– Ah bon ? Tu connais ?

– Oui. J'ai la même photo dans mon livre de géographie. J'aimerais bien aller à Venise, un jour. Je sais déjà dire des trucs en italien. Grazie mille, Per favore, Molto bene, Buon giorno, La vita è bella.Ça c'est le titre d'un film. Ça veut dire : « La vie est belle. » Tu l'as vu ?

– Non.

– Moi si. Dans le jardin de mes voisins. L'histoire, c'est un papa et son petit garçon qui sont prisonniers – parce que c'est pendant la guerre –, et le papa, il fait croire à son petit garçon que c'est un jeu qu'ils font, et qu'il faut qu'ils aient le plus de points possible pour gagner et devenir les champions. Quand ils ne mangent pas, ils gagnent plein de points, et plus c'est dur à supporter, plus ils en gagnent, tu comprends ? Mais le petit garçon, des fois, il en a marre, et le papa lui dit qu'il leur manque juste quelques points pour gagner, alors il tient le coup. Et juste quand la guerre est finie et qu'ils vont être libérés, il y a un soldat nazi qui emmène le papa dans un coin et le tue.

– La vache, c'est triste…

– Ouais. Ça m'a fait pleurer… Sinon, j'aimerais bien aller en Italie, parce qu'il paraît qu'ils sont spécialistes des glaces. Et moi, j'adore ça, les glaces.

– Ah tiens, moi aussi.

Ils mangent leurs pizzas. Commandent des glaces en dessert. Le patron passe à côté d'eux, très fier, son gros ventre en avant… Elles sont bonnes mes glaces, hein ?… Samy et Tom se regardent l'œil rieur, et l'air de dire… Oui, mais sûrement pas aussi bonnes que là-bas, quand même…

 

Samy dépose Tom pas très loin de chez lui, pour le cas où Joss serait dans les parages. Il préfère ne pas la croiser. Il n'a toujours pas trouvé comment s'excuser. Mais il cherche encore. Et puis, c'est sûr, elle n'aimerait pas apprendre qu'il est copain avec Tom. En plus, maintenant, l'histoire avec Lola… Ça devient très compliqué. Mais il va trouver. Il le sent. Ça ne va pas tarder.

 

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