Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 53 sur 55

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Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

53 - Si les symptômes persistent

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Si les symptômes persistent

Pendant le trajet, Joss a bien expliqué que si elle acceptait de s'occuper de la vieille, ce serait de toute façon service minimum. Primo, elle ne pouvait rien porter de lourd. Donc, si elle se pétait la gueule, elle ne pourrait pas la relever. Secundo, elle était interdite de vaisselle… Samy et Tom se sont retenus pour ne pas sourire… Parce que, les bras tendus en avant – elle a fait le geste pour leur montrer et a crié aïeen même temps –, c'était encore trop tôt, vous voyez. Ça tirait sur les coutures. Et puis troisio, elle l'avait déjà rencontrée l'année d'avant, cette Madeleine, et ça ne s'était pas bien passé du tout. Elle était très chiante. Tom a suggéré qu'elle avait pu changer depuis… Joss a dit que ça l'étonnerait. Il a commencé à douter du projet.

Madeleine était grognon. Quand les garçons lui ont parlé du voyage en Italie, elle leur a dit qu'elle était contente pour eux, mais qu'il y avait des chances pour qu'elle ne soit plus là quand ils rentreraient. Ils seraient débarrassés. Et de toute façon, elle en avait marre de tout. Ça les a consternés. Alors Tom lui a expliqué qu'ils ne partaient que pour trois jours et que Joss pourrait rester avec elle tout ce temps. Elle a répondu que ce n'était pas la peine, qu'elle avait déjà passé les trois quarts de sa vie toute seule et qu'elle et son balourd de chien n'avaient besoin de personne. Allez-vous-en, maintenant. Et elle s'est recouchée en leur tournant le dos. Joss a regardé Tom, l'air de dire : Tu vois, j'avais raison.

Ils sont partis quand même.

Mais ils n'ont pas eu le choix, Joss les a mis à la porte. Elle a décidé d'un coup de prendre les choses en main. La vieille était chiante, d'accord, mais c'était une bonne occasion pour elle de s'entraîner à son futur métier d'infirmière. Apprendre à être patiente avec les patients… c'était quelque chose qui lui manquait. Et puis, se spécialiser en gériatrie, ce n'était pas une mauvaise idée. Peu de risque de chômage dans cette branche. Il suffisait de regarder autour. Des vieillards, il y en avait partout. Elle a donc pris le taureau par les cornes et s'est mise à trier les médicaments. Un sac entier et plusieurs ordonnances. Elle a eu du mal à tout démêler, surtout avec les boîtes dont les noms ne figuraient pas sur les prescriptions. Des produits génériques. Mais quelque chose clochait. Et elle a fini par comprendre : Madeleine se trompait dans les posologies. Elle en prenait deux fois trop. Ce qui avait forcément une incidence sur sa santé. En jetant un œil sur les notices, elle est arrivée à la rubrique effets secondaires : somnolence, dépression, sautes d'humeur, absences, engourdissement des membres inférieurs, etc. Si les symptômes persistent, cessez les prises et avertissez le médecin traitant.

Dès le lendemain matin, Madeleine allait beaucoup mieux et Joss n'a averti personne. Elle avait trouvé. Ce n'était plus la peine.

 

Les jambes de Madeleine se sont désengourdies. Et sa vitalité aussi. Elle a pu marcher sans l'aide de Joss. Qui ne lui a pas proposé de s'appuyer à son bras, ne voulant pas risquer de déchirements. Elles ont fait un tour au potager, et elle s'est étonnée de voir les quarante pieds de tomates. Il y en avait assez pour une armée ! Madeleine a dit que c'était Tom qui les avait tous plantés. Et elle lui a raconté leur première rencontre. Le fameux soir où elle avait cru mourir, là, toute seule au milieu de ses choux et qu'il était arrivé, le gentil petit homme, et qu'il l'avait sauvée… Joss a découvert l'autre vie de son fils. Elle n'avait jamais imaginé ne pas le connaître complètement. Et ça l'a un peu secouée.

– Pourquoi t'es triste, ma p'tite Jocelyne ?

– Pour rien. J'ai juste peur que mon fils vous aime plus que moi. C'est tout.

Elles ont ri.

Madeleine a bien compris que Joss se moquait de ses peurs et de ses chagrins pour éviter qu'ils ne deviennent trop gros et ne l'anéantissent. Et elle s'est dit que ça lui aurait bien servi de savoir faire ça, en son temps. Elle aurait moins usé ses yeux à pleurer, peut-être.

 

À part la robe que Tom lui avait offerte, Joss n'avait rien à se mettre sur le dos. Madeleine l'a donc envoyée chercher du tissu, au grenier, dans une grande malle pleine. Les restes de son métier. Joss a choisi ce qu'elle voulait, et puis elle a regardé autour, par curiosité. Sur une pile de vieilles bandes dessinées, elle a trouvé un cadre, l'a retourné pour regarder la photo. Elle est restée scotchée quelques secondes. C'était une photo de Samy, douze ans plus tôt, quand ils s'étaient rencontrés. Petit pincement au cœur, en passant. C'est vrai qu'il était pas mal… Normal qu'elle ait craqué. Mais plus bas, à l'encre blanche, il y avait écrit : Dan, 18 ans (1960).

Elle est redescendue avec le tissu.

– La photo là-haut, c'est…

– Ça fait un sacré bout d'temps que j'suis pas montée voir. Je me rappelle plus ce qu'il y a. Des vieilleries, sûrement.

Joss n'a pas insisté.

Et Madeleine lui a montré comment se servir de la machine à coudre. Ça faisait plus de vingt ans qu'elle n'avait pas tourné. Le son l'a ramenée loin en arrière, et elle s'est essuyé le nez sur sa manche.

 

Couture.

Joss a découpé le tissu. Et elle a dit que…

… Ça lui pesait que les hommes ne se retournent plus sur elle, dans la rue. Qu'ils ne la regardent plus d'un air gourmand.

Elle a assemblé les bouts avec des épingles.

… Même le regard des femmes avait changé. Elles ne la regardaient plus comme une rivale potentielle, mais comme une nana parmi tant d'autres. C'était un peu flippant.

Elle a enfilé une aiguille.

…. D'un côté – Mmm… clac, elle a coupé le fil avec ses dents –, elle était soulagée. Ben oui, c'est quand même pour ça qu'elle avait voulu se faire opérer. Mais de l'autre, elle avait l'impression de ne plus vraiment exister. Difficile de s'y retrouver.

Elle a fait un nœud, a levé les yeux vers Madeleine. Qui a juste hoché la tête, c'est tout. N'ayant jamais eu autre chose que des seins très menus, elle n'avait pas vraiment d'opinion sur la question.

Et Joss a attaqué le bâti.

Le dernier bouton cousu, elle a enfilé la blouse blanche et a grimpé sur une chaise pour se regarder dans le miroir au-dessus du lavabo. Elle n'avait pas encore commencé ses études, mais elle avait déjà le costume. Et elle trouvait que ça lui allait bien. Madeleine aussi. En gloussant, elle a dit qu'il ne lui restait plus qu'à tomber malade, maintenant.

Joss l'a regardée en fronçant les sourcils.

– Faut pas déconner, quand même. Hein, Madeleine…

 

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