Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom
6 - Madeleine
6
Madeleine
Joss a fait la liste des courses.
2 poireau(sans x)
2 carotes(avec un seul t)
4 œufs(bizarre, là c'est parfait)
1 poule(trop facile)
Tom écarquille les yeux.
– Une poule ?
Joss se marre.
– Mais non, je blague. N'empêche, si on avait deux ou trois poules ici, ce s'rait pas si mal.
Tom est assez d'accord, mais… « ici » c'est un peu du « en attendant », alors, qu'est-ce qu'ils en feraient des poules, le jour où ils déménageraient ? En appartement, ce ne serait pas terrible. Ça chie partout, ça pue et ça caquette tout le temps. Joss a de drôles d'idées des fois.
– Ce soir je rentre tard, mon p'tit Tom. Tu te feras les restes de midi.
– OK.
C'est la fin de la journée, il part faire les courses.
Il est à la recherche de nouveaux jardins.
Il roule un bon quart d'heure. Le coin n'a pas l'air très habité. Il est déçu. Plus loin, une très vieille maison, pas de lumières. Il couche son vélo dans le fossé, continue à pied. Il s'accroupit derrière un buisson, et écoute. Pas d'activités humaines, ici. S'il y a un jardin, il doit être derrière. Il s'approche doucement. Toujours rien. Il attend encore un peu, puis avance franchement, à découvert. Un gémissement. Surpris, il court se cacher derrière un gros arbre. Un autre gémissement et puis des pleurs…
– … Non… non… Oh, non…
Tom veut partir. Mais la plainte reprend…
– … Au secours…
La voix est faible. C'est celle d'une femme. D'une très vieille femme. Elle chevrote. Tom essaye de voir. Et il voit : un tas de vêtements, posés par terre, au milieu des choux. Mais les gémissements reprennent. Il n'y a pas de doute, ils viennent bien du tas de vêtements.
– … J'ai mal… Oh…
Tom se dit qu'il ne peut pas la laisser comme ça, toute seule au milieu de son jardin, en train de pleurer, la pauvre vieille. Mais d'un autre côté, quand il l'aura aidée à se relever… elle va forcément lui demander ce qu'il venait faire chez elle à cette heure. Et là, il ne saura pas quoi répondre. Et elle, elle risque de s'énerver. Elle voudra peut-être appeler les gendarmes, ou les voisins. Et ça, Joss l'a bien prévenu. S'il se fait prendre, c'est fini. Elle ne pourra rien faire pour le récupérer. Ce sera direct la Ddass, pour lui. Et ça, mon p'tit Tom, tu peux me croire, mieux vaut mourir que d'y aller ! Quand elle dit des mots comme ça, il sait qu'elle ne ment pas.
La Ddass, il a compris. Tout sauf y aller.
Il se lève et commence à s'éloigner. Mais la vieille dame continue de gémir toute seule, là-bas par terre, au milieu de son potager. Tom se couvre les oreilles pour ne plus entendre et se met à courir.
Vingt mètres plus loin, il s'arrête. Il a changé d'avis.
Il s'approche tout doucement.
– Madame ?
Elle continue de gémir.
– Madame ? Vous m'entendez ?
Elle n'a pas l'air de l'entendre. Tom pense qu'elle est peut-être sourde. Ou peut-être qu'il parle trop bas ?
– Madame ? Je peux vous aider ?
Elle sursaute, ouvre grand ses yeux. Et puis elle l'attrape par le bras, s'agrippe à lui comme une furie. Il essaye de se dégager. Elle halète. Il a très peur. Elle ressemble vraiment à une sorcière, avec ses yeux exorbités.
– Aidez-moi, aidez-moi ! Oh oui, merci, mon p'tit. Merci, je suis sauvée !
Elle le tient bien. Tom n'arrive pas à la faire lâcher.
– Oh lala… depuis hier soir, je suis là. J'ai cru que j'allais mourir. Et enfin tu arrives, petit homme…
Il croit qu'elle dit : Petit Tom, évidemment. Et ses cheveux se dressent d'un coup sur la tête. Comment elle sait son nom, celle-là ? C'est sûrement une sor…
– J'ai soif. Aide-moi.
– Je vais chercher de l'eau, madame. Mais il faut me lâcher, sinon je ne vais pas pouvoir y aller.
Elle hésite.
– Tu vas revenir, dis ?
– Oui, oui… je vais revenir.
– C'est sûr ?
– Ben oui, c'est sûr.
Elle le lâche. Il recule d'un bond. Elle le regarde, implorante.
Tom part en courant. Il se dit qu'il va lui rapporter son verre d'eau. Mais qu'après, il partira. Il rentre dans la maison. Une forte odeur de pisse de chat lui saute au nez. Il regarde autour de lui. Près du poêle éteint, il y a un vieux chien qui dort roulé en boule. Tom s'approche. Il voit qu'entre les pattes du chien, il y a aussi un très vieux chat au poil tout mité. Les deux vieux se tiennent chaud. Il passe tout près d'eux, prend un verre sur la table, le remplit au robinet, repasse. Ils n'ont toujours pas bougé. Tom se penche. Il voit bien qu'ils sont vivants puisqu'ils respirent. Mais ils doivent être sourds, tous les deux.
Et ils tremblent de froid.
Tom met du bois dans le poêle et rallume le feu. Et puis, il retourne dans le jardin avec le verre d'eau. Il fait maintenant presque nuit. Il a du mal à retrouver son chemin.
– Vous êtes où, madame ?
– Ici, petit. Ici.
Il l'aide à boire. Elle est plus calme, maintenant. Ne cherche plus à s'agripper à lui avec ses doigts tout crochus, n'a plus les yeux si exorbités. Et Tom n'a plus peur.
Elle le regarde un moment.
– T'es un bon p'tit gars, toi.
Il regarde ailleurs, un peu gêné.
– Dites, je ne crois pas que je vais arriver à vous porter tout seul jusqu'à la maison. Il faudrait que j'aille chercher quelqu'un.
– Avec la brouette… ?
Tom soupire.
– Bon, d'accord. Je vais essayer.
La dame est toute petite et ne pèse presque rien, mais il a quand même beaucoup de mal. Parce qu'elle sent terriblement mauvais. Il n'a pas du tout envie de la toucher. Surtout derrière, sa jupe est toute trempée. Depuis hier sans pouvoir se lever pour aller aux toilettes, c'est normal qu'elle ait fait dans sa culotte, il se dit. Mais ça n'empêche. C'est quand même dégoûtant. Si Joss était là, elle saurait quoi faire. Dans son boulot, ça lui arrive de faire la toilette aux gens. Même qu'elle lui raconte des fois, en rigolant, des histoires sur des vieux chez qui on l'envoie. Des histoires un peu horribles. Mais Joss, elle rit souvent méchamment.
Tom a trouvé une bâche et il en recouvre la dame. Il réussit à la hisser sur la brouette, la pousse d'une traite jusque dans la cour. Il s'assied sur les marches du perron. Reprend son souffle.
À la lumière de la maison, il se rend compte que la dame est encore plus vieille qu'il croyait. Elle a l'air d'avoir cent ans. L'idée même l'effleure qu'elle pourrait bien mourir, là maintenant, devant lui. De vieillesse. Ou de faim, peut-être… Elle est si maigre. Il entre en courant, trouve un vieux quignon de pain qui traîne sur la table, revient, le lui tend. Elle le porte avidement à sa bouche, mais il est tellement dur qu'elle n'arrive pas à le croquer.
– Il faudrait le tremper dans de l'eau pour le ramollir. Je sais plus où j'ai mis mes dents, avec tout ça.
Elle glousse en le disant. Tom est surpris.
– Mon dentier… J'ai dû l'égarer dans le jardin.
– Ah. Vous voulez que…
– Ça ira bien comme ça, va.
Tom lui ramène la bouillie de pain. Elle l'engloutit. La bouche pleine, elle lève d'un coup la tête.
– Et mes bêtes ? Les as-tu vues ?
– Le chien et le chat ? Ils dorment près du poêle. Dites, madame, je vais essayer de rentrer la brouette dans la maison, d'accord ? Vous aurez plus chaud qu'ici.
Il part à la recherche d'une planche pour faire un pont.
La dame marmonne toute seule.
– Tu crois qu'ils seraient venus voir où j'étais ? Non. Rien du tout. Ils ont même pas dû remarquer que j'étais plus là, j'parie. Ces sales bêtes. Je serais morte, ce serait pareil. Mais ils doivent avoir faim aussi, eux. Ils sont si vieux, ils se rendent plus compte de rien. C'est-y pas malheureux…
Tom revient, pose la planche, prend de l'élan et arrive à pousser la brouette avec la dame dedans jusqu'au milieu de la cuisine.
Puis il l'approche du poêle.
– C'est quoi ton nom, déjà, petit ?
– Tom.
– Ah… Eh ben, tourne donc la brouette de côté, veux-tu, petit homme ?
Elle caresse son chien et son chat. Qui réagissent à peine.
Et elle se remet doucement à pleurer.
– Vous avez mal ?
– Non. Mais mes jambes, j'arrive plus du tout à les bouger.
Elle se mouche bruyamment dans un pan de sa jupe.
– Et puis… ça me gêne que ma jupe, elle soye souillée par-derrière.
– Vous voulez que j'aille prévenir quelqu'un ?
– Qui veux-tu qui vienne à c't'heure ?
– Je ne sais pas.
– Tu vois bien…
Ils restent un moment silencieux.
– Je pourrais peut-être aller chercher ma mère. Elle saurait quoi faire, elle. Dans son travail, elle s'occupe de gens malades, des fois.
– C'est quoi son travail ?
– Aide ménagère.
– Et comment qu'elle s'appelle ?
– Joss.
– Joss ? C'est drôle, c'nom-là… Mais attends voir. Ce serait pas elle qui venait faire du ménage ici, l'année dernière ?
– Je ne sais pas.
– Si c'est celle que j'pense, j'crois bien qu'on est fâchées.
– Ah.
– Elle me cassait toute la vaisselle.
– Oui, c'est bien elle.
– Pour le reste ça allait, mais la vaisselle… c'était pas son fort.
– Je sais. On a des assiettes et des verres en plastique chez nous.
– Mais c'est une bonne fille, sinon.
Tom sourit.
– Oui, madame.
Elle met sa main devant sa bouche édentée, pour sourire sans l'effrayer.
– Appelle-moi Madeleine. Pas la peine de se faire des manières entre nous.
Il a posé sur le poêle un faitout plein d'eau. Une fois chaude, il a versé l'eau dans une lessiveuse. Et puis il a accroché un drap autour de la brouette où était assise Madeleine. De derrière, il l'a aidée à se déshabiller. Ça a pris long. C'était assez compliqué, pour trouver les boutons sans voir ce qu'il faisait. Quand elle a été prête, il lui a demandé de s'accrocher à son cou, et a réussi à la soulever et à la déposer dans la lessiveuse pleine d'eau chaude. Elle a un peu crié. De peur et de plaisir. Aïe, ça pique ! Oh, c'est bon ! Puis elle a voulu qu'il cherche la bouteille d'eau de fleur d'oranger dans le garde-manger. Pour parfumer l'eau de son bain.
Et maintenant, Madeleine chante à tue-tête. De sa voix éraillée et chevrotante.
Tom s'assied dehors, sur les marches du perron. Ça le fait rigoler d'entendre la vieille dame chanter.
Comme une casserole fêlée.
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