Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 39 sur 55

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Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

39 - Les madeleines de Commercy

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Les madeleines de Commercy

Samy est crevé. Il décide de mettre son clignotant et de prendre la bretelle de sortie vers la station-service. Il gare son corbillard pas loin de l'entrée. Devant le distributeur de café, il cherche une pièce dans ses poches, mais ne trouve qu'un billet. Il va vers la caisse pour faire de la monnaie, et jette un œil en passant aux spécialités qui sont exposées. Le tour de France des régions, sur à peine deux mètres carrés. Bêtises de Cambrai, calissons d'Aix, lentilles du Puy, piment d'Espelette, nougat de Montélimar, macarons de Montmorillon, olives de Nyons, madeleines de Commercy… Il s'arrête. Tâte le paquet. Elles ont l'air d'être bonnes, ces madeleines-là. Pas comme celles de la vieille, l'autre jour. Qu'elle avait piquées sur les plateaux-repas de ses camarades d'hosto. Marrante, cette dame. Madeleine. Comme les madeleines à manger. Il prend le paquet, le paye, se fait couler un café. Il ne veut pas trop traîner. La route est encore longue. Il doit arriver tôt dans la matinée pour que Pierrot ait le temps d'arranger le client avant l'arrivée de la famille éplorée. Il l'a vu avant de refermer la boîte. Pas beau à regarder. Mais Pierrot, c'est un spécialiste. Des années de pratique. À préparer les corps, les arranger, les maquiller, à les faire sentir bon. Pour qu'ils puissent être regardés une dernière fois, et même embrassés, avant la décomposition. Et il les prend en photo, ses macchabées. Complètement chtarbé, c'mec-là. Quoique… Il les a regardées, et il les a trouvées pas si mal, ses photos. Artistiques, on dirait. Mais pour le gars qu'il transporte en ce moment à l'arrière du fourgon, il va avoir du mal à lui tirer le portrait. Il s'est mangé un gros camion.

Il a un peu le blues, cette nuit, Samy. Mais il ne veut pas se laisser aller. Il va mettre la radio. Ça va l'aider. Il lui reste encore quatre heures de route. Et de trop gamberger, c'est pas bon pour lui, ça.

 

Pierrot s'est mis au travail dès qu'il est arrivé. Et il a fait des miracles, une fois de plus. Il a recollé les morceaux. On aurait presque dit qu'il était vivant, le gars, en sortant du labo. Mais il n'est pas allé de main morte sur les couleurs. C'est sa tendance actuelle. Le rose sur les joues, trop rose, le rouge à lèvres, trop rouge, le trait des sourcils, trop noir. Surtout que là, c'était un rouquin, au départ… Mais il lui avait redonné forme humaine. Et ça, c'était le principal. Avec Arnaud, son patron, ils se sont chuchoté pendant la visite de la famille que s'il existait un prix pour ce genre de travail, il lui reviendrait forcément. La Palme d'or du meilleur thanatopracteur est attribuée à… Pierrot ! Ils ont dû se tourner très vite pour pouffer de rire discrètement. Il est sympa son patron. Il a de la chance d'être tombé sur lui. Même si ce boulot, il n'a pas envie de le faire très longtemps. En prison, il a passé un CAP de plombier. C'est pas vraiment la même branche. Quand il aura un peu de fric de côté, il essayera de se mettre à son compte. Pour l'instant, il se sent bien ici, il est content. D'être utile à quelque chose, de ne plus être seul, surtout. Quand il est sorti de taule, le plus dur, ça a vraiment été ça. De se retrouver tout seul. Putain, ça lui a fait drôle. En cellule, ils étaient toujours à deux, et même des fois à trois. Toujours quelqu'un. Il y avait souvent des cons, mais aussi des fois des mecs sympas. À la promenade, dans les douches, dans les ateliers, toujours du monde partout. Au début, c'est même ce qu'il supportait le moins. Ce qui le rendait fou. Et puis, à force, ça a fait partie de sa vie. Alors en sortant : le choc. Plus personne. Ni parents, ni copains, ni copines, ni rien. La solitude totale. Et puis plus d'endroit où habiter, et plus de fric non plus, évidemment. Il aurait pu faire comme les autres. Rencontrer des filles dans les bars. Il y en a plein qui tombent raides dingues de voyous. Surtout des bourgeoises. Ça leur donne des frissons. Mais il était bloqué de ce côté-là. Dix ans à se faire reluire, ça ne l'avait pas aidé à devenir un don Juan. Loin de là. D'autant que son palmarès d'avant se résumait à trois fois rien. Des p'tits coups par-ci, par-là, et un gros chagrin. Pas brillant. Bon. Il faut qu'il arrête de penser à tout ça. Chaque fois, ça lui remet la déprime. D'autant que maintenant, ça va, quoi… Il a un boulot, un appart, une gonzesse. Il n'a pas à se plaindre. C'est vrai que côté copains, c'est pas encore ça. Il a tendance à se méfier. Mais un jour, ça va se tasser, c'est une question de temps. Il n'y a qu'avec le p'tit Tom qu'il arrive à parler. Avec un môme de onze ans. C'est quand même dingue, ça ! Mais c'est déjà bien. Avec Lola, c'est purement physique. Et il a tellement de retard à combler de ce côté-là qu'il s'en fout pour l'instant de ne pas pouvoir échanger autre chose que ses fluides. Voilà. Ça va, quoi. Juste un truc. Quand il pense à ses parents, il a un petit pincement au cœur. Et ça, ça le fait vraiment chier. Parce que de toute façon, c'est plié. Il n'y aura plus jamais moyen de revenir en arrière. Alors, à quoi bon y penser…

Il arrête le corbillard au milieu de la cour. La porte de la maison est grande ouverte et le vieux chien dort sur les marches du perron. Il ne l'a pas entendu arriver. Samy frappe aux carreaux. Personne ne répond. Il enjambe le chien, passe la tête par la porte. Il n'y a personne. Il fait le tour. Dans le potager, il voit Madeleine assise dans sa brouette qui pointe sa canne devant elle, en parlant aux tomates… Elle essaye peut-être de les faire rougir ? Au premier coup d'œil, ça donne cette impression. Samy s'approche d'elle. Elle le regarde arriver en fronçant les sourcils.

– Je vous ai apporté des madeleines, madame Madeleine. Ce n'est plus la saison du lilas. Mais je sais tout de même que vous aimez bien ça…

– C'est très gentil, jeune homme. Moi aussi j'aime beaucoup Brel. Mais vous êtes qui ?

– Je vous ai ramenée de l'hôpital, l'autre jour. La navette…

– Ah, ouiche. Ça me revient.

La tête de Tom apparaît au milieu des pieds de tomates. Il regarde Samy, l'air ahuri.

– Ben… comment tu savais que j'étais là ?

– Ben… je savais pas.

– Qu'est-ce que t'es venu faire, alors ?

– J'ai apporté des madeleines à madame Madeleine, c'est tout. Et toi ?

– Tu vois, je l'aide à faire son jardin.

– Et l'école ?

– J'suis en vacances. On ne faisait plus rien d'intéressant, de toute façon. Dis, t'as vu les tomates ! Tu peux en goûter si tu veux. Elles sont hyperbonnes.

Samy en a mangé. Et il s'est extasié. Tom et Madeleine ont été ravis. Ils ont pesé cette première récolte. Six kilos. Dans l'euphorie, Tom a décidé d'en faire son métier. Tomatier ! Ça les a fait rigoler. Ils ont aussi récolté des courgettes et des oignons. Et puis Madeleine s'est sentie un peu fatiguée, et Samy l'a portée jusque dans la maison. Elle a fait tremper quelques madeleines dans un bol de lait, les a mangées et s'est couchée.

Et Tom et Samy sont partis sur la pointe des pieds. Mais ce n'était pas la peine. Elle était déjà profondément endormie.

Sur le chemin du retour, Samy a reparlé de l'école. Que c'était une connerie de ne pas y aller. Que lui, par exemple, il regrettait. Parce qu'il n'en serait pas là où il en était aujourd'hui s'il avait plus travaillé… Enfin, peut-être… mais ça, il l'a gardé pour lui. Tom a fait un peu la gueule. Et puis il a grogné : ma mère elle dit pareil… Il s'est rendu compte qu'il avait gaffé. Mais Samy n'a pas entendu. En tout cas, il n'a eu aucune réaction.

Samy a arrêté le corbillard, a descendu le vélo et les deux cageots de légumes. Et Tom est entré dans le mobil-home. Il y avait un mot. Je ne rentre pas ce soir. Trop de travail. Bisoux.Ça lui arrivait souvent à Joss, ces derniers temps, de ne pas rentrer. À cause de son patron qui lui faisait faire des heures supplémentaires, exonérées d'impôts. Elle avait dit ça en rigolant. Tom n'avait pas compris, mais n'avait pas osé lui demander sur le moment. En tout cas, ça l'a déçu qu'elle ne soit pas là. Il aurait bien voulu voir la tête qu'elle aurait faite devant sa récolte.

Il a posé une grande planche sur les tréteaux, a sorti le réchaud à gaz, une bassine et un faitout. Il a ébouillanté les tomates pour les peler plus facilement, comme Madeleine le lui a appris. Et puis il a déplié le papier sur lequel il avait écrit la recette de la sauce qu'il voulait fabriquer. À minuit, il a fini. Et épuisé, il a tout laissé en plan et est allé se coucher.

Tom a préparé trois grands bocaux. Et sur les étiquettes, il a écrit…

Sauce Tomtomato

Pour les spaghettis. Mais c'est bon avec d'autres trucs aussi.

 

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