Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 5 sur 55

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Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

5 - Retrouvailles

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Retrouvailles

Il attend, immobile, à quelques mètres du portail.

Normal. Le mec qui attend.

Un peu plus tôt, il a cherché à se donner un air. Il a essayé d'abord l'air nonchalant. Les mains dans les poches du pantalon, les épaules un peu relevées, la tête penchée sur le côté. Mouais, pas mal.

Fâché : bras croisés, menton dressé, yeux plissés… Bof. Mais comme très vite, il s'est demandé : pourquoi fâché, dans le fond ? Et qu'effectivement, il n'a pas trouvé de raison valable, il a laissé tombé.

Après ça, il a essayé l'air péteux : c'est comment péteux, déjà ? Mais là, il n'a pas cherché du tout, parce qu'il n'avait pas spécialement envie d'avoir cet air-là, de toute façon.

Et donc voilà, il a décidé de se planter sur le bord de la route sans aucun air spécial. Juste lui, immobile et naturel.

Pas très facile, en costard noir, cravate noire, chemise blanche…

 

Il attend. Depuis plus d'une demi-heure.

Le son d'une mobylette qui approche. Et comme un courant d'air froid qui lui descend d'un coup le long de la colonne vertébrale. Il se demande en panique s'il n'aurait pas mieux fait de se choisir un air, finalement. Là, il a sûrement l'air d'un… Il n'a pas le temps de trouver quoi, la mob apparaît en haut de la côte. Ça y est. C'est bien elle. Deuxième courant d'air froid dans le dos. De loin, il voit qu'elle le voit qui l'attend, immobile devant son portail. Et il se dit qu'elle doit penser : c'est quoi ce croque-mort qui attend devant mon portail ? Il sent qu'elle a envie de faire demi-tour. Il a les jetons qu'elle le fasse. Non, elle ne le fait pas. Et là… Oh, putain, ça y est, elle l'a reconnu.

Elle descend de sa mob, retire son casque lentement, le regarde, mais n'approche pas. Lui, il est toujours aussi immobile. Il n'avait pas prévu qu'il serait à ce point pétrifié. Il sent qu'elle se méfie, mais n'arrive pas à être sûr de ses autres émotions. Elle profite de ce temps mort pour remballer la trouille qui l'a envahie. Elle repousse la grosse vague, gèle son cœur. Tout ça en deux secondes et demie, mais qui semblent des heures. Évidemment.

– C'est toi ?

– Ben… oui.

– Comment t'as fait ?

– Fait quoi ?

– Pour me retrouver ?

– Ben, un peu par hasard, en fait…

– Ouais, ouais, c'est ça. Et pourquoi tu viens fringué tout en noir, d'abord ? – Je sors du boulot…

– Fringué comme un croque-mort ?

– Ben oui… c'est un peu ce que je fais, en ce moment.

– Ah, d'accord. Et c'est marrant comme boulot ?

– Ça peut aller.

 

Il trouve qu'elle pose des questions à la con. Mais, pour l'instant, il s'en fout. Ça fait tellement longtemps qu'il essayait d'imaginer ces retrouvailles. Et là, bingo ! Il y est. En plein en train de les vivre. Pas le moment de faire la fine bouche, ou de se prendre trop le chou. L'important, c'est qu'ils soient l'un en face de l'autre, qu'ils se regardent. Et qu'ils se reconnaissent ! Parce que ce n'était pas gagné. Après douze années sans s'écrire, sans se téléphoner, sans photos, ni rien. Elle avait à peine treize ans à l'époque. Là, vingt-cinq. Normal, les changements. À vue de nez, elle a un peu grandi et puis elle a pris des hanches. Et ses cheveux ne sont plus tout à fait de la même couleur. Sa coupe aussi. Une vraie femme, quoi. Il y a juste un truc qui n'a pas bougé. Et ça, il pourrait en mettre sa main à couper. Ce sont ses seins. Ils étaient déjà tels quels, à treize ans. Époustouflants, ses nibards. Ses beaux nibards. Beaux, beaux… Merde, ça y est, il n'arrive plus à détacher ses yeux d'eux deux, nom de dieu…

Et elle, d'un coup, elle est furibarde. Déjà qu'à la première impression, elle trouvait qu'il n'avait pas beaucoup changé… là, pour le coup, elle en est sûre. Parce que, ça faisait des années, elle aussi, qu'elle se demandait ce qu'il se passerait le jour où ils se retrouveraient. Et jamais elle n'avait réussi à imaginer que ça pourrait être bien. Un peu la trouille, quand même. Parce que Samy, c'est pas vraiment la meilleure chose qui lui soit arrivée dans sa vie. En tout cas, là, ça y est. Il est là devant elle, et… rien. Elle se tâte, mais c'est clair. Ça ne lui fait ni chaud ni froid. Elle est soulagée. Alors, tranquillement, elle lui tourne le dos, et met la mob sur béquille.

– Bon, alors ?

– Quoi, alors ?

– Ben… qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi t'es venu ?

– Je voulais te voir, c'est tout, Joss.

– Bon, ben voilà, tu m'as vue. T'es content ? Alors maintenant, salut.

Elle lui tourne le dos et s'en va.

Ça le pétrifie encore plus. Il n'avait pas du tout prévu cette version de scénario. Ces derniers temps, il aurait plutôt penché pour : on se regarde, on est ému, on entend en fond la musique de « When a man loves a woman » qui monte doucement, et pour finir : embrassage, pelotage de nibards et allongeage sur lit ou autre endroit pour position horizontale. Mais là, ça n'a vraiment rien à voir avec aucune des versions qu'il a imaginées, et il a du mal à l'accepter. Il la regarde s'éloigner.

– Joss ! Attends. On pourrait parler un peu…

Elle se met à courir, entre dans le mobil-home, referme très vite derrière elle. Et là, à son tour, il fonce, donne un coup d'épaule dans la porte, lui saute dessus, la fait tomber. Elle se débat. Essaye de lui griffer le visage. Il l'empoigne par les cheveux, la traîne par terre. Elle veut crier mais aucun son ne sort. Elle crache comme un chat. Il la gifle. Elle a peur. Il commence à déchirer ses vêtements.

La porte s'ouvre derrière lui, mais il n'entend pas. Il n'entend plus rien. Il est fou.

– Monsieur, lâchez-la.

Tom est surpris lui-même par la faiblesse de sa voix. Et évidemment rien ne se passe. L'homme continue ce qu'il a commencé.

Ce n'est que quand le canon du fusil se pose sur sa nuque que Samy s'immobilise enfin.

– Je la lâche… OK, je la lâche…

Très lentement, Samy se relève, met les mains en l'air, se tourne pour parler à celui qui tient le fusil.

– Mais qu'est-ce que tu fais avec ça, toi ?

– Partez d'ici, monsieur.

– D'accord, petit, d'accord. Mais pose ce flingue d'abord, OK ?

– Si vous ne partez pas, je vous tire dedans.

– Tom ! C'est quoi ce fusil ? Écoute-moi. Il va partir, Tom. Laisse-le partir. Ça va, t'inquiète pas…

– Mais il t'a fait mal.

– Non, non ! Regarde, j'ai presque rien du tout. Tu vois ? Ça va. Il s'en va, maintenant. Tu vois, il s'en va.

– Oui oui, je m'en vais…

– Plus vite, s'il vous plaît.

– OK, voilà…

Samy descend les marches à reculons, les mains toujours en l'air.

– Joss, c'est qui ce môme ?

– C'est mon p'tit frère.

– Je savais pas que…

– Il y a plein de trucs que tu ne sais pas, pauvre con.

Il s'éloigne.

– Poufiasse.

– Reviens plus jamais, Samy. T'entends ? Plus jamais !

Il marche le long de la route en tenant son pantalon d'une main. Il manque le bouton de sa braguette et la fermeture Éclair est cassée. Juste le jour où il n'a pas mis de ceinture… Il est un peu hébété et marmonne en boucle… Qu'est-ce que j'ai foutu, je suis dingue… oh merde… ça y est, je suis dingue… mais merde, qu'est-ce que j'ai foutu…

 

Joss, encore essoufflée par leur long fou rire nerveux, demande à Tom d'où il a sorti le fusil. Il lui répond qu'il l'a trouvé dans une grange abandonnée. Elle fronce les sourcils. Mais, comme Tom ne lui laisse pas le temps de se fâcher et qu'il lui demande dans la foulée qui est cet homme qui l'a frappée et lui a déchiré ses vêtements, elle répond très vite : personne. Alors, il lui montre que le fusil n'est pas chargé. Elle lui dit de le remettre quand même où il l'a trouvé. Il répond OK. Et ça en reste là.

Pour cette fois.

 

Cette même nuit, Joss a eu de la fièvre. Tom, inquiet, lui a apporté de l'eau et a passé un linge humide sur son front. Elle a frissonné et claqué des dents un bon moment. Et puis, elle a fini par s'endormir dans les bras de son petit garçon. De son petit Tom.

 

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