Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

Barbara Constantine · Chapitre 38 sur 55

Pages du PDF

Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom

38 - Le fameuse déjeuner

38

Le fameuse déjeuner

Archibald et Odette doivent préparer le déjeuner. Ils ont invité Raymond, le vieux guérisseur, et sa femme Mine. Ils sont un peu stressés parce qu'ils ne savent ni l'un ni l'autre cuisiner. Odette fait très bien les gâteaux au chocolat, mais pour le reste, elle est encore un peu juste. Après des années de plats surgelés, ce n'est pas évident de passer derrière les fourneaux. En ce qui concerne Archi, ce n'est même pas la peine d'en parler. Ses talents se résument à la préparation de cocktails, de purée de pommes de terre et de carottes râpées. En dehors de ça, il est très démuni. Ils sont donc passés en courant chez le libraire, ce matin. Un monsieur très bien. Qui leur donne de bons conseils, en général. Il leur a chaudement recommandé un livre de recettes, d'un auteur de la région qu'il affectionne particulièrement. Il a eu un petit sourire en coin en en parlant. Maintenant, ils se rappellent… Et ils se disent qu'ils auraient dû se méfier. En tout cas, ils l'ont acheté. Et ce n'est qu'une fois rentrés qu'ils ont découvert l'objet. Et ça les a fait un peu sursauter. De découvrir la photo de l'auteur, d'abord. Puis ses recettes. Qui, somme toute, correspondent bien à sa tête… Le Grand Livre des recettes sauvages de Marie-Rose.Sur la photo, Marie-Rose, donc. Une femme très très très corpulente, qui sourit en ne laissant apparaître que deux dents de devant. À l'évidence, les seules qui lui restent. Déjà, ça leur a fait froid dans le dos.

Et puis, les recettes. Hum. Pâté de rat. Civet de renard. Ragoût de vipère aux châtaignes… Oh, écoutez celle-ci, Archi… Beignets d'écureuils aux noisettes. À réserver pour les dîners d'amoureux. Un peu casse-couilles à préparer… Odette est choquée.

Il est onze heures du matin. Et les invités arrivent vers midi. Archibald prépare des cocktails. Histoire de réfléchir calmement. C'est efficace. Aussitôt bus, ils rient en feuilletant le livre. S'esclaffent sur les photos. Trouvent tout absolument extraordinaire. Drôle. Exotique. Ah, ces froggies, quelle imagination quand il s'agit de manger. Mais le temps passe, et il faut qu'ils trouvent une solution pour le déjeuner. D'un coup, Archi a l'inspiration. Ils vont sortir du congélateur un de leurs fameux plats surgelés qu'ils gardent au cas où, depuis leur arrivée… Ça fait presque un an, tout de même, vous vous rappelez ?… Oui, mais c'est encore bonne, Odette. Il ne faut pas vous inquiéter. Trois minutes dans la four micro-ondes, et… Bingo ! c'est prêt !… Vous avez raison, nous sommes sauvés.

Ils boivent un deuxième verre pour fêter cette idée. Odette soupire et s'agite sur le canapé.

– Qu'est-ce que vous avez mis dans ce cocktail-ci, Archi ?

– De la gingembre.

– Ah oui, ça me fait beaucoup d'effet.

– Il reste vingt-cinq minutes avant que nos invités arrivent, vous savez.

– Bonne idée.

Ils montent dans la chambre à coucher, leur verre à la main.

Vingt minutes plus tard, Archi est fin prêt. Douché, habillé, coiffé. Impeccable. Il sort le plat du congélateur, découvre que la date de péremption est largement dépassée. Plus le temps de tergiverser. Il appelle Odette au secours. Elle prend l'annuaire, compose le numéro de téléphone du restaurant le plus proche… J'aimerais réserver une table. Nous serons quatre. Dans une heure ? C'est parfait… Archibald, vous n'allez pas me croire. Le chef-cuisinier du restaurant où je viens de réserver… il est australien ! Qu'est-ce qui a bien pu le faire quitter son bush ? L'amour, sûrement. C'est romantique… En tout cas, sa cuisine risque d'être aussi étonnante que dans le Grand Livre des recettes sauvagesde Marie-Rose, vous ne croyez pas ? Kangourou, autruche et compagnie, à mon avis.

 

Effectivement, ce repas a été une aventure. Dans vingt ans, a priori, ils en parleront encore. Avec des étoiles dans les yeux. Du moment formidable qu'ils ont passé. Avec des gens délicieux. Et où ils ont mangé des mets extraordinaires. Ça leur a ouvert de nouveaux horizons. Ils veulent tout essayer. Même des recettes sauvages du livre de Marie-Rose. Histoire de ne pas mourir idiots. La matière première risque de poser quelques problèmes à trouver. Du renard, du rat, du hérisson… Ils penchent pour une recette plus à leur portée. Celle avec des vers.

C'est facile à attraper, et il y en a plein le jardin.

Ils lisent.

Salade de vers de terre

(Très léger, pour les appétits d'oiseau)

1. Avec une bêche, creusez des trous dans le jardin. Ne prenez que les vers les plus gros. Ils réduisent beaucoup à la cuisson. Puis faites-les dégorger jusqu'à ce qu'ils aient chié toute leur terre. Une journée et une nuit environ. À moins qu'ils soient constipés !

2. Pour la verdure, mettez des feuilles de pissenlits. Un conseil aux vieillards et à tous ceux qui ont des problèmes de chicots (j'en connais un rayon) : émincez fin. C'est meilleur et c'est moins crevant à la mastication.

3. Préparez une vinaigrette avec de l'échalote et de l'ail sauvage haché. Du vinaigre, celui que vous avez. Pour l'huile, pareil. (Moi j'aime bien l'huile d'olive. Mais mon Momo, il préfère celle de noix. Quand j'en ai, j'y mets. Mais pas chaque fois. Pasqu'il s'habitue et qu'il réclame, après. Et moi, tintin…)

4. Dans l'eau bouillante et salée, balancez les vers vivants, pour les pocher. Dès qu'ils remontent à la surface, égouttez.

5. Si vous aimez la gomme à mâcher, vous pouvez arrêter là et les manger tels quels, avec la vinaigrette. Plus le conseil nº 8, évidemment. Sinon, faites comme moi, continuez.

6. Dans une poêle, mettez une noisette de beurre. Pour parfumer, vous pouvez ajouter une fleur de capucine ou une fleur de pissenlit (voir la liste des comestibles à la fin du bouquin). Ça fait joli et c'est bon. Mais attention : n'utilisez pas les fleurs de fleuristes. Elles sont intoxiquées à la pollution.

7. Jetez les vers pochés dans la poêle chaude. Pour éviter qu'ils attachent, faites un mouvement de va-et-vient avec la queue de la poêle. Dès que les vers commencent à dorer, mettez-les sur la salade, comme des lardons. Poivrez. Versez dessus la vinaigrette. Et dégustez.

8. Buvez un grand verre de vin blanc, bien frais.

 

Archibald et Odette ont suivi le conseil nº 8 plusieurs fois. Avant, pendant et après l'exécution de la recette. Ils étaient donc bien mûrs quand ils sont arrivés au bout. Ce qui était déjà un succès. Et puis, ils ont goûté et ont trouvé ça formidable. Mais c'était très subjectif. Ils ont décidé de faire ça plus sobrement la prochaine fois. Avant de mettre la salade de vers de terre au menu d'une prochaine invitation.

 

OceanofPDF.com