Tu Es Mort
8 un Vieux Cauchemar
8
UN VIEUX CAUCHEMAR
Entre l’accident de voiture et l’horrible cauchemar qui avait suivi, ce jeudi 16 juillet avait débuté sous le sceau de l’étrange. En se levant ce matin-là, après sa nuit d’insomnie, Jason appela Brian Anderson tandis que Kayla contactait Patrick Voight. Les deux hommes, choqués, exprimèrent leur inquiétude. Kayla et Jason s’efforcèrent de les rassurer en leur précisant qu’ils allaient bien.
Jason s’occupa ensuite du remorquage de la Buick, puis il demanda à Kayla de le conduire avec sa Chrysler à leur garage habituel, le Felix Auto Repair sur City Terrace Drive, où il prit la mesure des dégâts en compagnie du chef mécanicien, Ron Schaffner. La calandre du véhicule accidenté était en piteux état, le pare-choc avant s’était partiellement détaché et les phares étaient en miettes. Quant au capot, plié en deux, il était marbré de traces noires.
Ron gratta machinalement son ventre de buveur de bière et cracha par terre un épais jus de chique avant d’établir son diagnostic d’une voix nasillarde.
— On devrait pouvoir la sauver, mais ça va prendre un moment.
Jason reprit le chemin de Canyon View quelques minutes plus tard, à bord d’une Dodge Avenger marron prêtée par le garage. À peine rentrés, sa femme et lui recevaient la visite d’un supérieur des agents Dillon et Herbert. Guillermo Caiazzo portait bien son patronyme italien, à en juger par le costume à fines rayures qu’il portait, le tout rehaussé par une touche d’after-shave Armani, ainsi que le fit remarquer par la suite Kayla à un Jason jaloux. Le policier prit des notes en abondance au cours de la demi-heure que dura leur entretien, en dépit du peu d’informations que purent lui fournir Jason et Kayla. Caiazzo conclut leur discussion sur un soupir, promettant de chercher des traces de l’autre véhicule sur l’épave de la Buick. Le policier reparti, Kayla appela ses parents et Jason son père.
Ainsi s’écoula une journée au cours de laquelle Jason ne révéla rien à sa femme des Polaroid qui l’avaient autant effrayé. Kayla lui lançait à tout bout de champ des œillades inquiètes, devinant qu’il lui cachait un secret. Elle préféra ne rien dire, attribuant son malaise à l’incendie et à sa phobie du feu.
Ce soir-là, dans leur lit, à peine Kayla s’était-elle endormie que les angoisses de Jason ressurgirent. Que signifiaient ces photos et qui avaient bien pu les prendre ? À cette interrogation s’ajoutait sa conviction grandissante que le responsable de l’accident et l’expéditeur des enveloppes étaient une seule et même personne. Il ne s’agirait donc pas d’un accident, mais d’une agression.
Quelqu’un a-t-il décidé de me tuer le 18 août ?
Si c’était le cas, il lui restait tout juste un mois à vivre.
Il ne lui était plus possible de taire l’existence de ces photos à Kayla. Il devait tout lui raconter, mais cette perspective l’effrayait. Un scrupule étrange semblait le retenir.
La nuit était avancée lorsque Jason se réveilla dans l’obscurité. Du coin de l’œil, il crut distinguer la lueur d’un incendie. Incapable de trouver la porte, il sentit son cœur s’emballer et son dos se couvrir de sueur, tandis qu’il tâtonnait dans le noir. Des flammes l’assaillirent brusquement. Où se trouvait-il ? Sur un bûcher ? Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Sous l’effet de la chaleur, la peau de son visage se décollait par plaques. Il était prisonnier du feu qui se rapprochait inexorablement, lui infligeant des sensations de brûlure insoutenables.
Un hurlement rauque s’échappa enfin de sa gorge. Il se redressa d’un bloc, au bord de l’étouffement.
C’était un cauchemar ! se rassura-t-il. Il n’y a pas d’incendie, je ne suis pas en train de brûler vif.
— Jason ? murmura Kayla d’une voix mal assurée en s’asseyant à son tour dans le lit. Que se passe-t-il ?
Il aurait voulu lui répondre, mais il claquait des dents et tremblait de tous ses membres. Il essuya d’une main son visage couvert de transpiration. De la transpiration, ou des larmes ? Des larmes, à en juger par ses yeux qui le brûlaient. Seigneur, il pleurait !
Kayla le prit dans ses bras.
— Jason, réponds-moi. Je t’en prie, parle-moi, le supplia-t-elle.
Il reprit sa respiration, s’efforçant de calmer ses sanglots, la tête prête à éclater. Il poussa un soupir désespéré en frissonnant.
— J’ai encore fait un cauchemar.
Elle baissa les yeux.
— Tu veux dire, toujours le même ?
Il acquiesça.
— Tu as probablement rêvé de l’accident.
Il secoua la tête.
— Non, c’était le même cauchemar que d’habitude.
Son tremblement commençait à s’apaiser. Kayla le serra contre elle avant de sonder son regard.
— Celui où tu te retrouves au milieu d’un incendie sans pouvoir t’échapper ?
— Oui. C’est la nuit, je suis dans un endroit tout noir, à part le rougeoiement de l’incendie. Les flammes m’encerclent, elles se rapprochent et je suis incapable de bouger. Comme si j’étais attaché à un poteau, à attendre de mourir brûlé vif. À ce moment-là, je me réveille.
Kayla avala sa salive, incapable de prononcer les paroles qu’elle avait sur le bout de la langue. Il lui prit le visage entre les mains. Son tremblement avait disparu et il s’en voulait terriblement de ne pas lui avoir révélé l’existence des Polaroid.
Il laissa retomber ses bras et reposa la tête sur l’oreiller. La dernière occurrence de son cauchemar remontait à quatre ans, peu après leur rencontre. Jason ne savait pas exactement quand ils avaient commencé. Dès la petite enfance. Le phénomène avait fréquemment hanté ses nuits au cours des deux décennies suivantes, plusieurs fois par semaine à certaines périodes, avant de disparaître pendant des mois. Ses terreurs le prenaient parfois en plein jour, comme lors de sa mésaventure chez Sherilyn. L’arrivée de Kayla dans sa vie semblait l’avoir définitivement guéri. Du moins l’avait-il cru jusque-là.
Sa peur du feu restait intacte, mais elle était moins forte qu’auparavant. Il n’aimait guère les bougies et les feux de camp, évitait soigneusement les bûchers au moment d’Halloween.
Des souvenirs anciens remontèrent à la surface. Des souvenirs liés à son enfance, dans la maison de ses parents. Il refusait que son père allume un feu dans la cheminée, même lors des soirées d’hiver les plus froides. Edward avait voulu passer outre cet interdit avant de faire le deuil des flambées en observant les effets dramatiques des cauchemars de son fils. Il n’y avait aucune bougie à Canyon View, et Jason n’avait eu aucun mal à convaincre Kayla de l’inanité de construire un âtre.
En dépit de ses dénégations initiales, il avait fini par comprendre que sa peur n’était pas normale. La médecine donnait même un nom au mal dont il souffrait : la pyrophobie. Une angoisse ancrée au fond de son être pour des raisons qui lui échappaient. Jason n’avait jamais connu d’incendie. Il avait interrogé ses parents un jour à ce sujet, à la recherche d’une explication, d’un incident oublié, piégé par son inconscient. Sans succès.
Il avait arrêté de rechercher les causes de sa terreur du feu lorsqu’il était tombé amoureux de Kayla, quatre ans auparavant. Il avait vécu une existence normale depuis, comme si les flammes qui brûlaient dans sa tête avaient fini par s’éteindre. Jusqu’à ce qu’un photographe anonyme se charge de les ranimer. Jason n’avait pas le choix : il lui fallait impérativement savoir qui était son mystérieux correspondant, et connaître ses motivations.
Et vite, car le temps lui était compté.
Surtout si l’échéance était fixée au 18 août.
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