Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 32 sur 35

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Tu Es Mort

31 Secret de Famille

31

 

SECRET DE FAMILLE

 

Le bourreau de Chris et de Kayla afficha son sourire macabre.

— Une autre voiture arrive dans le lointain. La poignée de secondes qui suit est cruciale pour la suite de l’histoire. Donna est persuadée que les trois autres occupants de l’auto sont morts carbonisés et elle prend une décision terrible.

Jason n’avait pas besoin que son interlocuteur en dise plus.

— Elle pose le bébé à côté d’elle dans sa voiture et démarre précipitamment. Au volant de l’auto qui s’approche se trouve un certain Johnny Halper. Employé d’une station essence à l’époque, il a un passé d’alcoolique chronique. Il a beaucoup bu le soir précédent. Ce matin du 18 août, il a avalé son petit-déjeuner quotidien, une solide dose de Jack Daniels, ainsi que le confirmera la police par la suite. Malgré tout, il fait preuve de beaucoup de courage en arrivant à hauteur de la Chevrolet en feu. Et même d’héroïsme. Il plonge à son tour au milieu des flammes, au prix de sérieuses brûlures, et parvient à extraire le second bébé de cet enfer. Les adultes, quant à eux, sont perdus. L’enfant qu’il tient dans ses bras a été grièvement brûlé au cours des quelques minutes qui ont suivi l’intervention de Donna. Johnny Halper n’a d’ailleurs aucune idée qu’une automobiliste a secouru l’un des nouveau-nés, car Donna n’a pas demandé son reste. Johnny ne l’a pas vue. Peut-être aurait-il prêté attention à sa voiture s’il n’avait pas été hypnotisé par la Chevrolet en feu. Quoi qu’il en soit, sans son intervention, je ne serais pas en mesure de te raconter cette histoire aujourd’hui.

Un bruit métallique se fit entendre, suivi d’un cliquetis. Un tournevis quelconque s’entrechoquant avec un autre outil, probablement. Le van Mercedes poursuivait sa route comme si de rien n’était. Un nouveau nuage de fumée s’éleva au-dessus de la tête de Doug, signalant qu’il venait d’allumer une autre cigarette.

— Le bébé tiré des flammes par Johnny survit, mais il est condamné à passer sa vie gravement défiguré. Les interventions chirurgicales successives n’y peuvent rien. L’enfant, et plus tard l’adulte, est confiné sur une chaise roulante à la suite de lésions musculaires irrémédiables.

Mitch Chawkins se tut. Il s’imaginait peut-être éveiller la pitié de Jason, oubliant ce qu’il avait fait subir à la femme de ce dernier par l’intermédiaire de son homme de main. Jason se remémora soudain une phrase prononcée par Joe Bresnahan. Je me demande bien où a pu passer l’autre… Sur le moment, Jason avait cru que le vieil homme parlait d’une photo égarée. Il croyait deviner à présent qu’il faisait allusion au bébé disparu. Il aurait suffi que Jason lui pose la question pour éclaircir tout un pan du mystère. Il avait fait preuve de la même négligence en interrogeant Freddy Padilla.

Le passé appartenait au passé.

Jason serra les dents et tenta de dégager ses poignets. Sans succès. Doug l’avait soigneusement ligoté.

— Revenons à Donna, reprit Mitch. Comme je l’ai dit, elle est persuadée que les occupants de la voiture sont tous morts et elle s’enfuit avec le bébé qu’elle a sauvé des flammes.

Jason tenta de revoir les images obtenues sous hypnose dans le cabinet de Mark. La nature de la silhouette incandescente lui apparaissait clairement. L’esprit du feu n’était autre que Donna Campbell, celle qu’il avait toujours considérée comme sa mère.

Maïkay… Elle m ’appelait Mikey avant de me rebaptiser Jason.

— Elle s’enfuit avec moi, dit-il d’une voix éraillée.

Mitch lui adressa un sourire effrayant.

— Avec toi. Exactement, même si ce n’était pas évident au départ de savoir de quel enfant il s’agissait. Deux jumeaux identiques âgés de quelques semaines à l’époque, va savoir lequel est Mikey et lequel est Mitch. Heureusement, si l’on peut dire, nos parents s’étaient rendu compte peu après notre naissance que nous étions différents : nos organes internes sont disposés symétriquement dans nos torses respectifs. Un particularisme baptisé situs inversus que l’on trouve chez certains jumeaux monozygotes. Une malformation qui me rend sujet à de fréquents accès de fièvre.

Mitch marqua un nouvel arrêt en se caressant pensivement le menton.

— Si la voiture n’avait pas pris feu, ou si Donna avait fait un choix différent, je t’aurais ressemblé, murmura-t-il. Au lieu de quoi j’ai été gravement brûlé tandis que toi…

Il avala sa salive et secoua la tête.

— Inutile d’y penser. Voilà donc Donna qui s’enfuit avec toi. Au début, au cours des premières minutes, des premières heures, elle est prise de panique, encore sous le choc d’avoir assisté à la mort atroce de trois personnes. Ensuite parce qu’elle a commis un délit en s’emparant de toi. Elle s’éloigne du lieu de l’accident le plus rapidement possible sans vraiment savoir où elle en est. Le soir même, après avoir recouvré un semblant de calme, elle téléphone à la seule personne en qui elle ait confiance : son frère. À l’écoute de son récit, Chris l’invite à le rejoindre à San Francisco. Il lui propose de passer quelques jours chez lui, le temps de réfléchir à la suite. Et elle accepte. Les premiers jours, elle est submergée par la peur. Il est probable qu’elle aurait perdu la raison sans le soutien de son frère. Ce même frère qui se rend à Mont Pytha, où il assiste aux obsèques des Chawkins. La manœuvre est risquée, mais c’est une façon pour lui de compatir avec la famille. Il veut surtout savoir ce qui se dit au sujet du bébé disparu. Curieusement, personne n’en parle…

Mitch eut un soupir amer.

— De son côté, Donna est rongée de remords, au point d’hésiter à plusieurs reprises à se confier aux autorités. Elle comprend néanmoins qu’elle ne peut plus retourner en arrière. Chris, effrayé à l’idée de perdre sa sœur s’il la dénonce à la police, garde également le silence. Un silence qui va durer des années. Il conseille même à Donna de s’adresser à Pete. Il lui suffirait, pour garder le bébé, de dire qu’il s’agit du sien. Encore faut-il que Pete confirme cette version des faits, au cas où quelqu’un viendrait à l’interroger. Mais Donna ne veut plus voir Pete et c’est Chris qui lui rend visite. La tâche n’est guère compliquée. Pete entend se débarrasser de Donna une bonne fois pour toutes, il est prêt à tout. Alors le frère imagine un scénario. Donna a besoin d’un acte de naissance confirmant que l’enfant est celui qu’elle a eu avec Pete. L’opération ne peut avoir lieu en Utah, trop de gens savent qu’elle n’était plus enceinte en août 1977. San Francisco, sa ville natale, est le choix logique. C’est là qu’elle a grandi, que vit toujours son frère. Ensemble, ils concoctent une histoire plausible selon laquelle le bébé est né prématurément, alors qu’elle se trouvait chez lui. Pete les rejoint le temps de remplir les formulaires, on prend même des photos de Pete et de Donna avec le bébé avant de rejoindre les bureaux de l’état civil où ils signent l’acte de naissance.

Chris déniche même quelqu’un qui affirme avoir mis au monde l’enfant. Le type avait une dette vis-à-vis du frère, il la rembourse en apposant sa signature au bas du faux acte de naissance.

Un silence.

— Et c’est ainsi que Jason naît officiellement le 2 septembre. Jason, le prénom que Donna souhaitait donner à son enfant si elle avait eu un fils. On s’étonne bien dans son entourage de la taille du nouveau-né prétendument prématuré, mais les soupçons se dissipent rapidement. Pete disparaît et Donna ne le reverra jamais. Son frère lui conseille de quitter San Francisco et de refaire sa vie ailleurs. Elle choisit de s’installer à Los Angeles, où elle rencontre Edward Evans dont elle tombe amoureuse. Deux ans plus tard, ils sont mariés et Donna restera fidèle toute sa vie à l’histoire qu’elle a mise sur pied en affirmant que Jason est le fil de Pete, avec lequel elle a rompu après sa naissance. Elle emportera dans la tombe les coups portés par McGray et la fausse couche qu’ils ont provoquée.

Mitch se tut. Jason, la gorge desséchée, avait de plus en plus soif. Tout en écoutant le récit de son frère jumeau, il s’efforçait de se défaire subrepticement de ses liens, sans réaliser de progrès notables.

— Je ne vois pas comment on n’a pas pu remarquer l’absence du second bébé au moment de l’enquête.

Mitch se cala dans son fauteuil en pointant l’index vers le ciel.

— Donna s’en est tirée parce que personne ne l’a vue. Les enquêteurs ont passé Halper sur le gril, le soupçonnant d’être responsable de ta disparition. À force de répéter qu’il n’avait pas vu de second bébé, le responsable de la police de Mont Pytha – un certain Joel Kaplan, disparu il y a une dizaine d’années – a fini par le croire. Halper n’est pas un foudre de guerre, il buvait, sans parler du reste, mais c’était un honnête homme et il s’était comporté en héros ce jour-là en me tirant des flammes. Kaplan a échafaudé toutes sortes de théories. Il pensait notamment que tu n’étais pas à l’arrière de la Chevrolet, que notre mère te tenait dans ses bras au moment de l’accident et que l’incendie t’avait réduit en cendres.

Mitch, les yeux perdus dans le lointain, afficha brièvement sa détresse.

— J’ai du mal à croire qu’un corps puisse disparaître entièrement dans un incendie, même s’il s’agit d’un bébé, déclara Jason d’une voix hésitante.

— Tu as raison, approuva son frère jumeau. Le corps humain se consume difficilement. Rien de surprenant, puisque nous sommes constitués de soixante pour cent d’eau. Dans les crématoriums, il faut procéder à la pulvérisation des ossements au terme d’une incinération.

Mitch conservait la même expression vague.

— Selon une autre théorie, tu ne te trouvais pas à bord de l’auto au moment de l’accident. Tu aurais été confié à une amie ce jour-là, mais cette piste n’a jamais rien donné.

Jason ressentit un pincement au cœur en comprenant que sa famille n’était pas vraiment la sienne, puisque Donna n’était pas sa mère. Il avait forcément des proches parents quelque part, en plus de ce frère psychopathe.

— Kaplan ne savait plus quoi penser, poursuivit Mitch. Tout était possible. Il avait même envisagé que tu aies pu être enlevé par quelqu’un qui t’aurait extrait de la voiture en flammes. En plus d’Halper, il a procédé à l’interrogatoire de Silverstein, mais cette piste n’a rien donné. En fin de compte, ta disparition est restée un mystère. À entendre Kaplan, tu n’avais pas eu de chance, contrairement à moi !

Un sourire amer étira la bouche difforme de Mitch.

— Le flic en question était doté d’un poil géant dans la main. Son esprit pragmatique le poussait à cacher la poussière sous le tapis pour éviter de la ramasser. Il s’est contenté de pousser la famille à graver ton nom sur la pierre tombale puisque tu avais disparu, probablement dévoré par l’incendie, et c’est devenu la version officielle. Tu as disparu sous le tapis. La presse ne s’en est pas émue, les journaux de l’époque préféraient taire les mauvaises nouvelles, et tout le monde a voulu se convaincre que tu reposais dans un cercueil, sans que le reste du clan Chawkins ne fasse de vague. Avec le temps, le sable et l’oubli ont recouvert ta tombe.

Jason ne répondit rien.

— Ces événements se sont déroulés en 1977, reprit Mitch. J’ai survécu et j’ai grandi. Un monstre, rejeté de tous et perclus de douleurs face auxquelles les meilleurs spécialistes restaient impuissants. Telle était ma chance. Jusqu’à l’âge de dix ans, j’ai vécu avec mon oncle Sam et ma tante Dina, puis je suis allé chez oncle Kent et tante Kate. Mon séjour là-bas ne s’est pas très bien passé et j’ai atterri dans un premier foyer à quatorze ans. Un enfer. Les gens comme moi sont privés d’existence, tu peux me croire sur parole. J’ai…

Les ombres qui passaient sur le visage du mutilé reflétaient les souvenirs douloureux de son passé.

— Je n’ai pas besoin de te mettre les points sur les i. Malgré ça, les gens n’arrêtaient pas de me répéter que je devais m’estimer heureux d’avoir survécu. C’est arrivé au point où je ne pouvais plus l’entendre. Le seul atout dont je disposais était ma tête. L’invention d’Internet a été une bénédiction pour moi, le Web me permettait de gagner ma vie sans entretenir de contacts directs avec quiconque. Dès que j’ai eu l’âge légal, j’ai changé d’identité. Je ne voulais plus porter ce nom maudit.

Jason humecta sa bouche parcheminée. La corde qui lui entravait les poignets lui brûlait la peau. Derrière le volant, Doug continuait sa route vers une destination inconnue. Quelle était la suite du plan mis au point par Mitch ? La question brûlait les lèvres de Jason, mais il se retint de la poser. Le mieux était de laisser parler Mitch tout en réfléchissant au moyen de s’échapper.

— Plus tard, je me suis mis en chasse de l’homme à qui je devais ma chance. Steve Silverstein. Condamné à une peine de trente ans de prison, il avait bénéficié d’une libération conditionnelle en 1999. Peu après sa sortie, l’ancien routier a été victime d’un accident malencontreux.

La bouche de Mitch dessina un rictus cruel.

— Les freins de sa Toyota ont lâché. C’est ce qu’affirme le rapport de police. L’accident est survenu alors qu’il descendait une route escarpée bordée d’un précipice. Steve n’avait aucune chance de s’en sortir. Il a perdu le contrôle de son véhicule et s’est écrasé au fond du ravin.

Mitch faisait le récit des événements comme s’il lisait un article de journal, alors qu’il avait tué de sang-froid le camionneur. Jason ne s’en étonnait même pas. Mitch, rendu fou par les souffrances infligées par le destin, était devenu ivre de vengeance. Jason aurait aimé savoir comment il s’y était pris pour saboter les freins de Silverstein. Avait-il eu recours à Doug ? Sûrement pas, puisqu’il n’avait recherché ce dernier qu’après en avoir entendu parler par Jason. Il disposait donc d’un autre complice à l’époque.

— Steve éliminé, restait à résoudre l’énigme de ta disparition. Je n’ai jamais cru un instant que tu avais péri dans l’incendie. Cette théorie n’avait aucun sens. Si on m’avait tiré vivant de l’épave de la Chevy et si les restes de nos parents étaient encore identifiables, tu n’avais pas pu mourir sans laisser de traces. Impossible.

Mitch plissa les paupières et se pencha en avant.

— J’irai même plus loin : je savais que tu étais en vie.

Jason se serra contre la roue de secours. Il aurait aimé pouvoir échapper au regard inquisiteur de son frère.

— Je le sentais. Nous sommes jumeaux, bordel de merde !

Jason voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

— J’ai toujours su que je n’étais pas seul. Il m’arrivait aussi d’avoir des rêves, ou des visions, dans lesquels je distinguais une silhouette floue à côté de moi.

Le jeu des ombres à l’arrière de la camionnette donnait à Mitch une silhouette terrifiante.

— J’ai passé des années à te chercher, sans succès.

Mitch approcha son visage ravagé de la figure de Jason.

— Jusqu’à ce que je tienne enfin une piste. Il y a quelques années, j’ai eu l’idée de réaliser un portrait de moi sans les…

Il hésita avant de prononcer le mot.

— …sans les brûlures. À quoi aurais-je ressemblé si Steve Silverstein n’avait pas existé, ou bien s’il n’avait pas bu, ce jour-là du moins ? Armé de ce portrait, j’ai écumé grâce à Google des milliers de sites, à la recherche de personnes de mon âge. Rien. Un jour, j’ai cru avoir réussi en découvrant un type à Oakland qui ressemblait à mon portrait. J’ai vérifié son état civil et je me suis intéressé à son milieu familial. C’est fou le nombre d’informations qu’on peut obtenir sur Internet quand on sait pirater les sites adéquats. Mais ce type d’Oakland ne collait pas. C’est alors que j’ai découvert ton profil et ta photo sur pyrophobie.com. Tu ressemblais à t’y méprendre à mon portrait-robot et tu avais le même âge que moi, à quelques semaines près. J’ai tout de suite senti que j’étais sur la bonne piste. Raison pour laquelle je suis venu m’installer non loin de chez toi…

Une lueur incandescente s’alluma brièvement dans le regard de Mitch, qui se cala contre le dossier de son fauteuil roulant, content de lui.

— Malgré tout, il m’a fallu un peu de temps avant d’être pleinement convaincu. Je n’arrivais pas à croire que je t’avais retrouvé. Le doute a subsisté, même quand j’ai découvert cette caractéristique physique que nous avons en commun.

Jason haussa les sourcils, perplexe.

La réaction de Mitch ne se fit pas attendre.

— Allez ! Tu ne vois pas de quoi il s’agit ? C’est pourtant criant.

Le mutilé écarta les bras, invitant Jason à le regarder attentivement. Jason s’exécuta. Les yeux à demi fermés, il se concentra sur le visage de son interlocuteur en essayant de le voir sans les cicatrices, sans cette peau lisse aux allures de masque rose. Il tenta de visualiser Mitch avec un visage normal, des paupières, des lèvres, un nez, des oreilles, avant d’ajouter à ce tableau imaginaire ce qui le différenciait le plus du personnage en chaise roulante qui lui faisait face : une épaisse tignasse de cheveux noirs.

L’espace d’un instant, il se reconnut en Mitch.

Si la révélation des crimes de son frère n’avait pas déstabilisé Jason, cette vision fugitive l’aurait bouleversé. Verrouillant instantanément son esprit, il effaça l’image de son jumeau, à la façon d’un rêve au réveil. Il observa le monstre assis en face de lui. Les similitudes avaient disparu, mais il n’en restait pas moins quelques traits marquants : la forme du visage, semblable à la sienne, et plus encore le menton proéminent de Mitch, marqué de la même fossette en diagonale que la sienne et dont il n’avait jamais remarqué la présence.

Mitch suivit son regard.

— Oui, la fossette au menton, confirma-t-il.

Il baissa la voix avant de continuer.

— N’as-tu jamais eu le sentiment qu’il te manquait une partie de toi-même ?

Jason fit non de la tête et Mitch haussa les épaules.

— C’est comme ça. Il est vrai que j’ai passé ma vie à te chercher, et non l’inverse. C’est ce qui nous différencie, mais passons. Comme je te l’ai dit, je continuais d’entretenir des doutes, même cette fossette n’avait pas suffi à me convaincre à cent pour cent. Tu veux savoir ce qui m’a totalement convaincu ? Je ne suis pas allé chercher du côté des autres similitudes qui nous rapprochent, comme ce goût commun des Polaroid. Non, j’ai choisi une approche différente…

Mitch se plongea dans ses pensées. Un rire de crécelle s’échappa soudain de sa bouche privée de lèvres.

— Mais je n’ai pas besoin de te le raconter. Tu es déjà au courant.

— Tu as interrogé Chris, murmura Jason, la gorge sèche.

Mitch serra les poings.

— Exactement. Et cette petite visite s’est révélée fort instructive. Je te soupçonnais déjà auparavant d’être Mikey, du fait de notre ressemblance et de ta pyrophobie. Si je ne me trompais pas, Chris était peut-être au courant des détails. Restait à déterminer jusqu’à quel point. Il se trouve qu’il savait tout, bien au-delà de mes espérances. Je tiens de lui l’ensemble de ce que je t’ai raconté. Le pousser à vider son sac n’a pas été très difficile. Je ne crois pas qu’il avait déjà confié à quiconque son grand secret. Tu imagines ? Tout garder pour lui pendant plus de trente ans ? Cela dit, je dois avouer que Doug s’y entend comme personne lorsqu’il s’agit de délier les langues.

L’affirmation de Mitch n’était pas tout à fait exacte. Chris avait forcément révélé une partie de son secret à Jason, même si ce dernier avait oublié la teneur de cette confession, puisqu’il avait écrit sur ce dessin le mot Mapeeta, version enfantine de Mont Pytha.

— Puis tu l’as tué…

— Tu te doutes bien que je ne pouvais pas le laisser en vie après notre petite conversation. En outre, ce n’est pas moi qui m’en suis occupé. Doug s’est chargé de le soulager définitivement de ses maux. Je ne pouvais pas y parvenir seul, Doug est là pour ça. Toutefois, c’est moi qui ai découvert le dossier médical de Chris. Il l’avait mal caché et il n’a pas tardé à avouer, sur l’insistance de Doug, qu’il était condamné. Après l’avoir accroché à la poutre du grenier, nous avons rédigé une lettre d’adieu en achevant de mettre en scène son suicide. Nous nous sommes plutôt bien débrouillés.

Jason se mordit successivement les deux lèvres, afin de contrôler la vague de haine qu’il sentait monter en lui, tel un torrent de lave.

— Je tenais enfin la confirmation que tu étais mon frère Mikey, celui que tout le monde croyait mort, poursuivit Mitch imperturbablement. J’ai compris que ce n’était pas moi qui avais eu de la chance, mais toi ! Tu n’as pas été mutilé, tu es beau, tu as une jolie femme et tout ce dont on peut rêver dans la vie. Tout ça parce qu’on t’a sauvé en premier. J’aurais très bien pu me trouver à ta place, c’est moi qui aurais eu ta vie. À ce stade, les regrets sont inutiles, j’ai toujours su que je n’obtiendrais jamais réparation de cette injustice. Il ne me restait plus qu’à obtenir satisfaction en te condamnant à souffrir comme j’avais souffert. J’ai tout fait pour y parvenir.

— Pourquoi avoir choisi des voies aussi détournées ? demanda rageusement Jason. Tu as fait assassiner Chris et Kayla. Pourquoi ne pas m’avoir enfoncé une bonne lame entre les côtes si tu m’en voulais autant de l’existence que je menais ?

Mitch hocha la tête d’un air songeur, comme si l’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit.

— C’est vrai, j’aurais pu. Mais à quoi bon ? Il était tellement plus tentant de te laisser découvrir toi-même ta véritable identité. J’y ai longuement réfléchi. D’où cette fable selon laquelle j’avais été défiguré à l’adolescence dans l’incendie de ma maison. Mais parlons un peu des Polaroid. Il y a des années de ça, l’un de mes éducateurs, un type qui s’appelait Michael Glass, a essayé de me remonter le moral. Il possédait un appareil Polaroid et il m’a pris en photo en me disant : « Je ne trouve pas que tu sois laid. La beauté et la laideur n’ont rien à voir avec l’apparence physique, elles sont le reflet ce qu’on est à l’intérieur. » Ce genre de clichés. N’empêche, sa démarche m’a encouragé. Il m’a offert son appareil et je l’ai toujours gardé. Michael souhaitait que je m’en serve pour m’aider à me voir tel que j’étais vraiment. J’ai décidé de l’utiliser pour t’aider, toi, à te voir toi-même : Mikey Chawkins, mort et enterré en août 1977, selon l’état civil.

Il émit un petit ricanement.

— J’ai été très honoré de constater que mes photos t’intéressaient au point de t’inciter à me solliciter. C’était davantage qu’un simple jeu psychologique à mes yeux. Je voulais que tu ressentes la solitude liée à la perte de tout ce qu’on aime. Quand tu as téléphoné à ta femme de San Francisco en lui annonçant que tu avais fait une découverte, j’ai décidé d’agir. Je voulais t’infliger la mort de Kayla avant de me venger de toi.

Jason, emporté par un chagrin immense, ferma les yeux en sentant toute force intérieure lui échapper.

— J’en ai fini avec mon histoire, conclut Mitch. Quand j’ai appris qu’elle avait survécu, j’ai envoyé Doug à l’hôpital de façon à ce qu’il te conduise à moi avant que tu viennes me trouver.

Il haussa les épaules.

— C’est à peu près tout. J’en ai terminé.

L’image de Kayla s’imprima dans la tête de Jason. Vêtue de blanc dans un pré au soleil, elle allait à la rencontre de Ralph. Une Kayla au regard sombre, comme la dernière fois qu’il l’avait vue. Ils s’étaient disputés ce jour-là, et cet incident avait installé entre eux une distance infiniment plus grande qu’il ne l’imaginait sur le moment.

Une dispute en guise d’adieu.

La vague qui s’abattit sur lui avait la force d’un tsunami.

 

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