Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 6 sur 35

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Tu Es Mort

5 le Doute

5

 

LE DOUTE

 

Il crut que son cœur allait éclater. Pivotant sur lui-même, il se retrouva nez à nez avec Kayla, enveloppée dans une serviette de bain qui la laissait largement découverte.

— Oups ! Je t’ai fait peur ? s’inquiéta-t-elle.

— J’avais l’esprit ailleurs, s’empressa de répondre Jason en glissant le Polaroid dans sa poche.

Il lui fallait garder la tête froide.

— Dis-moi, tu étais à la maison quand le facteur est passé ? interrogea-t-il Kayla d’un ton qu’il voulait badin.

Elle fronça les sourcils.

— Bien sûr que non. Tu sais bien que le facteur passe le matin. J’étais au boulot.

Elle resserra la serviette qui menaçait de dévoiler ses seins et lui lança un regard interrogateur.

— Pourquoi cette question ?

Il se mordilla la lèvre, se demandant s’il devait lui parler du Polaroid.

Je dois prendre le temps d’y réfléchir. Il est trop tôt pour aborder le sujet avec elle.

Il s’efforça d’afficher un grand sourire.

— Rien, je dis n’importe quoi. La journée a été fatigante.

L’explication ne suffit pas à convaincre Kayla, qui croisa les bras sur sa poitrine en l’observant d’un air pensif.

— Tu te sens bien ? Tu as l’air tout bizarre.

— Je suis fatigué, se justifia-t-il de façon un peu trop précipitée. Je t’ai dit, j’ai eu une journée bien remplie à l’agence.

— Rien d’autre ?

— Tu ne trouves pas que c’est assez ?

— Hmm, grommela-t-elle d’un air dubitatif.

Elle eut une légère hésitation, haussa les épaules et regagna la chambre afin de s’habiller.

Il évita d’évoquer les deux Polaroid ce soir-là, aiguillant sciemment la conversation sur son travail et la petite fête organisée par Edward.

Le lendemain matin, Jason appelait son père à la première heure afin de lui souhaiter un joyeux anniversaire.

— Un pas de plus vers la fin, et tu voudrais que ça me fasse plaisir ? grogna Edward.

Jason, qui le connaissait bien, savait qu’il n’en pensait pas un mot.

Comme les autres jours, il suivit la voiture de Kayla jusqu’à l’entrée de la Pacific Coast Highway et lui adressa un signe de la main en la laissant poursuivre sur la 405. Pris dans les embouteillages le long de l’océan, il se sentait presque coupable, comme s’il avait caché une aventure extraconjugale à Kayla. Le mensonge n’était pas dans sa nature et il ne lui avait quasiment jamais rien caché. Je dois d’abord essayer de comprendre. Il avait beau vouloir se rassurer, il savait au fond de lui-même qu’il n’y avait rien à comprendre.

Barbara, Carole et Brian eurent la bonne idée de lui épargner leurs états d’âme ce matin-là, ce qui ne l’empêcha pas d’éprouver les plus grandes difficultés à se concentrer. Il voyait constamment défiler sous ses yeux les deux Polaroid. Si le premier l’avait laissé simplement interloqué, le deuxième l’inquiétait. Ce double message était menaçant. Profitant d’un moment de calme, il posa devant lui les deux clichés afin de les examiner à nouveau avec attention. Pouvait-il s’agir du même cimetière ? Le rideau d’arbres, en arrière-plan, lui confirma cette hypothèse, de même que les mauvaises herbes qui poussaient entre les vieilles tombes, derrière cette curieuse pyramide dont il était difficile de dire si elle correspondait à une sépulture, ou bien à une sculpture.

Première certitude, nous sommes en présence d’un seul et même lieu.

Restait à déterminer lequel.

Jason retourna les Polaroid et s’attacha à la calligraphie des messages pour la centième fois. Une question tout aussi intéressante s’imposa à lui :

S’agit-il bien d’une menace ?

Que lisait-il, en définitive ?

« Tu es mort ! Tu crois être vivant, mais tu n’existes pas… »

De façon littérale, le message lui indiquait qu’il n’était plus en vie, en dépit de ce qu’il « croyait ». Nulle part il n’était dit que quelqu’un avait décidé de le tuer, puisque sa mort était un fait acquis.

Au-delà de cette conclusion, Jason ne tirait rien d’autre de l’étrange message.

Il se souvint d’une discussion animée qu’il avait eue un soir avec des amis. Larry et Vic y avaient pris part, Stuart également. Des copains de fac. L’un de ces débats animés qui peuvent durer jusque tard dans la nuit, alimentés par du Four Roses et des canettes de Budweiser. Un mélange de bourbon et de bière. Stuart, qui travaillait désormais pour une firme de Phoenix, en Arizona, adorait à l’époque les discussions philosophiques interminables. Ce soir-là, il avait longuement disserté sur la réalité de la vie, ce qui les avait conduits à parler des contingences du temps. Stuart affirmait que l’instant présent relevait de l’illusion. « Tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait, devient le présent uniquement après avoir été analysé par le cerveau, jugeait-il. C’est-à-dire une fraction de seconde après la parole ou l’action concernées. De par leurs carences, nos sens créent constamment un décalage avec le présent, si bien que nous sommes parfaitement inconscients de l’instant présent. » Il avait conclu son exposé sur une note triomphale. « Si ça se trouve, avait-il déclaré, je ne suis même pas vivant. J’attends qu’on m’apporte la preuve que je suis vivant à cet instant précis. »

Jason ne s’intéressait que modérément à ce genre d’élucubrations. Le plus souvent, c’était lui qui y mettait un terme.

Il s’enfonça dans son siège et fixa le plafond.

Qui avait pu envoyer ces photos ? S’agissait-il d’une menace, ou bien d’un message dont le contenu lui échappait ?

*

Côté boulot, sa journée était fichue. Il décida de partir tôt et rentra un peu avant Kayla. Il avait beau essayer de se concentrer, il avait la tête ailleurs. Ils prirent tous les deux une douche, se changèrent, et il refermait la porte de la maison lorsque Kayla l’arrêta d’un geste.

— Et le cadeau ? demanda-t-elle en haussant un sourcil. Tu es dans la lune, aujourd’hui.

Jason pinça les lèvres et partit chercher la boîte à outils amoureusement emballée qui l’attendait sur la table de la cuisine. Ce genre d’oubli ne lui ressemblait pas. La plupart du temps, c’était lui qui rappelait Kayla à ses obligations.

— Tu sembles distrait, insista Kayla tandis qu’il enclenchait la marche arrière.

Ça se voit donc tant que ça ? s’inquiéta-t-il en son for intérieur.

Il hésita cette fois encore à parler des Polaroid à Kayla avant de renoncer. Pas question de gâcher leur soirée.

Il serait toujours temps plus tard.

— Je suis fatigué, se justifia-t-il. À cause de cette fichue campagne pour Tommy Jones.

L’argument sonnait creux, même à ses oreilles. Jason n’avait jamais été un menteur inspiré.

Kayla réagit avec bienveillance, à son grand soulagement.

— Il faut dire que tu ne chômes pas en ce moment, entre les problèmes de tes collègues et cette campagne de pub inintéressante. Je connais ça. Tiens bon, mon chéri. Nous sommes bientôt en vacances.

Il hocha la tête avec toute la conviction dont il était capable.

— Je les attends avec impatience.

*

La fête battait son plein lorsque Edward leur ouvrit la porte. Plusieurs personnes discutaient dans le salon, pour la plupart des gens que Jason ne croisait que dans des occasions de ce genre : des parents, des amis, des voisins, des connaissances que Jason fréquentait à l’époque où il vivait à Cornell. Edward était en pleine forme, preuve que le nom d’oncle Chris n’avait pas encore été prononcé. Jason tendit le dos, sachant que quelqu’un aborderait tôt ou tard ce sujet sensible.

— Bon anniversaire, père ! s’exclama Kayla.

Elle serra son beau-père dans ses bras en le gratifiant de deux baisers.

Jason, un sourire aux lèvres, lui tendit la boîte à outils dans son papier cadeau à fleurs (« Je n’avais rien d’autre », s’était excusée Kayla). Edward déballa son cadeau en disant qu’ils n’auraient pas dû, que c’était trop, et Jason répondit à son père de ne pas en rajouter, conformément à un rituel bien établi.

Ils saluèrent les autres invités, Jason dressant mentalement la liste de ceux qu’il appréciait et des importuns qu’il préférait éviter. Le décompte achevé, il en dénombra à peu près autant dans les deux camps.

Allons, autant s’amuser, pensa-t-il sans enthousiasme.

Il se mêlait aux conversations, riait aux moments adéquats, remplissait les verres et faisait circuler les zakouskis, mais les deux photos et leurs messages cryptiques continuaient de l’obnubiler.

Désireux de se changer les idées, il s’immisça dans la conversation de Kayla et de tante Ethel. Celle-ci, dévorée par la curiosité, essayait de savoir quand Kayla et Jason se décideraient enfin à avoir des enfants, s’y prenant avec une subtilité toute relative.

Kayla, agacée, arrêta la vieille dame d’une voix presque brusque.

— Nous n’avons pas encore pris de décision, ma tante. D’ailleurs, nous avons tout le temps d’y réfléchir.

La tante Ethel battit des paupières, heurtée.

— Vous êtes pourtant mariés depuis deux ans, non ? Ce serait le moment d’y penser.

Et elle croyait s’y prendre avec délicatesse ! Ethel était l’une des trois sœurs d’Edward, qui avait également deux frères. Ethel et son mari Hank avaient élevé huit enfants. Deux d’entre eux, John et Ernest, se tenaient timidement dans un coin du salon.

— Rien ne presse, tante Ethel, répondit Kayla d’un ton plus posé. Nous n’avons que trente et un ans, Jason et moi. De nos jours, les couples commencent à avoir des enfants plus tard.

Quand ils en ont…

C’est tout juste si Jason n’entendit pas sa femme penser à haute voix.

Il se tourna vers Hank, un gaillard de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, et l’interrogea sur ses affaires, dans le souci de tarir les interrogations maladroites d’Ethel. À moins d’intervenir, Jason connaissait la suite d’avance, sa tante invoquerait le Seigneur en les rappelant à leurs obligations sacrées de parents.

Hank, à la tête d’une firme florissante de matériaux de construction, n’aimait rien tant que parler de son travail. Il se lança dans un monologue sur la manière d’optimiser son « bébé », ainsi qu’il surnommait son entreprise. À l’entendre, les affaires marchaient formidablement bien et il conclut son exposé par la phrase qu’il ne manquait jamais de prononcer en pareille occasion.

— Dis-moi, Jason. Tanner & Preston ne recherchent pas de nouveaux clients, par hasard ? Dans le monde de la construction ?

La réponse de Jason était toute prête.

— Ta boîte est trop grosse pour nous, Hank.

Hank le gratifia d’un sourire, lui donna une tape sur l’épaule et se mit en quête d’un verre plein à la cuisine.

Jason trouva les autres frères et sœurs d’Edward dans un coin de la pièce.

À soixante-quatorze ans, Stéphanie était l’aînée. Elle avait enterré Frank, son mari, trois ans auparavant. On la reconnaissait à ses lunettes en forme de papillon, bien trop grandes pour elle. Jason la comparait souvent à Mme Doubtfire, avec laquelle elle partageait une soif de paroles inextinguible. Plus les années passaient, plus sa langue se déliait, et Jason se trouva assailli par une avalanche de formules bienveillantes qui entraient par une oreille et sortaient par l’autre. À condition de les ponctuer d’un oui ou d’un non épisodique, la vieille femme était contente.

À ce rythme-là, elle sera centenaire. Je conseille au croque-mort de se montrer patient.

La plus jeune de la fratrie Evans était Hilary, âgée de cinquante-six ans. Si elle parlait moins que sa sœur, c’était essentiellement pour se plaindre de maux plus ou moins imaginaires. Jason ne se souvenait pas l’avoir entendue conclure une conversation sans se lamenter sur sa santé déficiente.

Il se tourna vers Éric et Ronald. Les deux hommes n’auraient pas pu dissimuler, s’ils l’avaient voulu, le fait qu’ils étaient frères. Éric était un ancien comptable, tandis que Ronald avait travaillé trente ans durant dans un ranch avant de prendre sa retraite. En dépit de leurs différences, ils étaient très proches et ne manquaient jamais de sujets de conversation. Jason et Kayla passèrent un moment en compagnie de leurs oncles et tantes, jusqu’à ce que Kayla s’éclipse afin d’aider son beau-père à remplir les verres. Soucieux d’échapper aux logorrhées de sa tante Stéphanie, Jason rejoignit sa femme.

— On sert les boissons avec Kayla, papa, annonça-t-il à son père. Occupe-toi plutôt de tes invités.

Après une courte hésitation, Edward hocha la tête et regagna le salon.

— Tante Ethel s’est montrée encore plus directe que d’habitude, tu ne trouves pas ? remarqua Kayla en remplissant quatre verres de soda.

Jason et sa femme, attachés à leur relation, leur travail et leur liberté, partageaient la même opinion au sujet des enfants. Devenir parents changerait radicalement leur rythme de vie et ils n’étaient pas certains d’en avoir envie. Depuis un an, ils avaient passé des nuits entières à peser le pour et contre, sans parvenir à une décision claire. Ils en avaient conclu tacitement que le moment n’était pas venu de fonder une famille.

Il allait dire à Kayla de ne pas s’inquiéter des propos d’une tante qui radotait lorsque le souvenir des Polaroid et des messages anonymes lui cloua la bouche.

Il s’obligea à repenser à l’épineuse question des enfants, sachant qu’ils ne pourraient pas éternellement repousser l’échéance. Au fond de lui, il avait envie d’être père, une réalité qui s’était lentement imposée à lui, à mesure de ses discussions avec Kayla.

— Alors ? l’interrogea-t-il. Qu’en penses-tu, toi ?

Elle posa sur lui un regard surpris.

— Pourquoi cette question ?

— Tante Ethel n’a peut-être pas totalement tort.

— Pardon ? ! !

— C’est-à-dire… euh, enfin… peut-être. Qu’en penses-tu ?

— Pas totalement tort ? Tu donnes raison à tante Ethel ?

Il prit lentement sa respiration avant de répondre, sachant qu’il s’engageait sur un chemin sans retour. Sa position les condamnait peut-être à une vie passée à changer des couches, à ne plus dormir la nuit, et tout le reste.

— Je crois que je suis prêt.

Il avait beau être partagé, les mots étaient sortis tout seuls.

Kayla ouvrit des yeux comme des soucoupes.

— Tu es sérieux ?

Jason se contenta de hocher la tête, la gorge nouée.

Kayla, pétrifiée, sondait son regard de ses grands yeux bleus.

— Et toi ? demanda Jason d’une voix rauque. Tu n’as pas envie de devenir maman ?

Les yeux de Kayla se mouillèrent de larmes.

— Tu fais exprès de m’annoncer ça aujourd’hui ? Ici ? murmura-t-elle. Tu as bien choisi ton moment.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Jason…

Elle peinait à trouver les mots justes.

— Comment ferait-on concrètement ? Je veux parler du boulot, de tout.

Il laissa échapper un petit rire.

— Nous n’en sommes pas là. Il faudrait déjà qu’on fasse le nécessaire. Et quand bien même, il nous resterait encore neuf mois pour nous retourner.

Kayla continuait de le fixer, les yeux brillants. Une larme solitaire coula sur sa joue.

Il la prit dans ses bras et approcha sa bouche de l’oreille de sa femme.

— Tu as raison. J’ai mal choisi mon jour.

— Aucune importance, murmura-t-elle en retour. Peu importe le moment. Je t’aime, Jason.

— Moi aussi, je t’aime.

Les Sheehan arrivèrent sur ces entrefaites.

— Maman ! Papa ! s’écria Kayla avant que ses parents aient trouvé le temps de féliciter le maître de maison.

Jason mit cet enthousiasme inhabituel sur le compte de l’accord qu’ils venaient de passer dans la cuisine. Connaissant sa femme, elle ne garderait pas la nouvelle longtemps pour elle. De loin, il vit Kayla échanger les dernières nouvelles avec ses parents. Son beau-père s’approcha rapidement de Jason, un sourire lumineux aux lèvres.

Décidément, elle n’a pas perdu de temps, pensa-t-il.

— Alors, mon gendre ? Comment vas-tu ? lui demanda Daniel Sheehan.

— Très bien.

— Sur quoi travailles-tu ces derniers temps ?

— Je bosse sur une campagne pour un vendeur de voitures.

Apparemment, Kayla avait tenu sa langue.

Il était un peu plus de minuit lorsqu’ils quittèrent la fête. La plupart des invités se trouvaient toujours là, occupés à débattre de la mort de l’oncle Chris, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Tante Ethel avait abordé le sujet la première, au grand déplaisir d’Edward qui n’avait pas envie de voir retomber l’ambiance. Mais passer sous silence un drame aussi récent aurait été difficile. Aussi Kayla et Jason avaient-ils jugé préférable de prendre leurs distances.

En outre, Kayla était préoccupée par la décision qu’ils venaient de prendre. Le fait même d’avoir opéré un tel choix aida Jason à oublier provisoirement les Polaroid. Installé au volant de la Buick, il écoutait Kayla lui dresser la liste de tout ce qui changerait dans leur quotidien le jour où elle serait enceinte. Elle voulait savoir s’il serait prêt à reconvertir son bureau en chambre d’enfant, avec pour conséquence l’installation de sa grande table de travail dans le salon. Peut-être était-il envisageable de gagner un peu d’espace en volant quelques mètres carrés au porche, un agrandissement que Jason et son père sauraient parfaitement réaliser, grâce à leurs talents de bricoleurs. De son côté, elle avait déjà quelques idées pour la chambre d’enfant.

Tout à son monologue, elle ne laissait pas le temps à Jason de prononcer une parole. Il l’écoutait, un sourire aux lèvres, sans penser à se plaindre. Quand sa femme avait une idée en tête, rien ne pouvait l’en détourner. Il aurait pu marcher sur les mains ou lui chanter la sérénade, un bouquet de fleurs et une bouteille de champagne à la main, qu’elle n’aurait rien remarqué.

Deux phares aveuglants apparurent soudain dans son rétroviseur. L’automobiliste qui les suivait fondait sur eux à toute allure, oubliant de mettre ses codes.

— Je ne veux pas de couleurs vives, poursuivait Kayla. Je voudrais une atmosphère douce et paisible, c’est nettement mieux pour un bébé…

Elle se tut brusquement en posant sur lui un regard inquiet.

— Que se passe-t-il ?

Il lança un coup d’œil au rétroviseur.

— Je ne sais pas. Un type me colle aux fesses en gardant ses pleins phares.

Elle se retourna.

— C’est quoi, cette histoire ?

Le conducteur de la voiture lui cloua le bec en accélérant brutalement. Jason ne pouvait se résoudre à croire que l’autre allait leur rentrer dedans, ça n’avait aucun sens.

Et pourtant…

Un choc violent projeta la Buick en avant, bloquant les ceintures de sécurité de ses deux occupants en leur coupant le souffle. L’auto fit une embardée à droite et Jason s’agrippa au volant en pesant de tout son poids sur le frein.

À la lueur des phares apparut une rangée d’arbres aux troncs tous plus inquiétants les uns que les autres.

— Accroche-toi, cria-t-il à sa femme en se protégeant le visage avec les bras.

Kayla lui répondit par un hurlement.

Au même instant, la Buick s’encastra dans un arbre, ou peut-être même deux. Jason ne le sut jamais, son champ de vision bloqué par l’airbag gris qui avait surgi du volant. Sa nuque heurta violemment l’appuie-tête et l’habitacle se mit à tourner autour de lui. Tout étourdi, il chercha Kayla des mains en se tournant vers elle. Grâce au ciel, l’airbag de sa femme s’était également déclenché.

Prostrée sur son siège, elle le regardait sans un mot, la bouche et les yeux grands ouverts. Une odeur âcre assaillit les narines de Jason. Une odeur de feu. Un nuage de fumée envahit la voiture et des flammes jaillirent du capot, de l’autre côté de l’airbag.

Il se pétrifia, incapable de déterminer s’il était blessé, faute de ressentir la moindre douleur. Hypnotisé par le feu, paralysé par la peur, il ne sentait plus rien. Kayla criait, mais il ne l’entendait pas, ses oreilles anesthésiées par un bruit de cloches. Son malaise s’accentua, tout tanguait autour de lui comme s’il se trouvait sur des montagnes russes.

Les flammes qui s’élevaient du capot s’approchaient de lui inexorablement, l’odeur de fumée lui montait à la tête. Les yeux écarquillés, il voyait monter les flammes au milieu d’un nuage noir toujours plus âcre…

 

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