Tu Es Mort
25 le Drame des Chawkins
25
LE DRAME DES CHAWKINS
Jason dut se tenir à deux mains au muret du motel en voyant la Chrysler disparaître dans le lointain, persuadé qu’une trappe dissimulée sous ses pieds n’attendait que cet instant pour s’ouvrir et l’avaler.
Kayla l’avait vraiment quitté.
Tu Tas perdue à jamais, susurra la voix dans sa tête, la même qu’il avait déjà entendue avant leur départ pour l’Arizona, lorsqu’ils se faisaient face dans la baignoire de Canyon View.
Une main morbide aux doigts glacés lui caressa lentement la nuque. Il avait pourtant dit la vérité à Kayla. Il n’avait pas consenti autant d’efforts pour s’arrêter en chemin.
*
Une heure plus tard, il se trouvait une fois de plus dans le petit bureau de Chuck Cleigh.
— J’aurais aimé en savoir davantage sur la famille Chawkins, demanda-t-il, après avoir expliqué à son interlocuteur que ses recherches l’avaient conduit jusqu’à cette tombe.
Chuck soupira longuement.
— Écoutez, Jason. Je suis désolé de ne pas vous avoir rappelé, mais je n’ai vraiment pas de temps à vous accorder aujourd’hui. J’imagine que les trois personnes en question sont décédées dans des circonstances accidentelles, puisqu’une seule et même date de mort figure sur leur stèle, mais ne me demandez pas de vous aider.
L’entrepreneur de pompes funèbres tambourinait des doigts sur la table et Jason comprit qu’il avait épuisé la patience de son hôte. Restait à savoir s’il ne pouvait pas, ou ne voulait pas le renseigner.
— À qui d’autre pourrais-je m’adresser ? lui demanda-t-il d’une voix qui laissait percer son désespoir.
Chuck se cala son siège.
— C’est très important pour moi, M. Cleigh, insista Jason. Bien plus que vous ne l’imaginez.
Chuck conserva longtemps le silence en scrutant le visage de son visiteur. Ses sourcils froncés trahissaient sa perplexité, il se demandait jusqu’à quel point il devait prendre Jason au sérieux.
— Vous pourriez consulter les anciens numéros du journal local, suggéra-t-il enfin. The Mohave Herald. Ou alors adressez-vous à Freddy Padilla, un ancien journaliste du Herald qui s’occupe désormais des archives municipales. Je le connais bien. Si quelqu’un peut vous aider, c’est lui. Il sait tout sur Mont Pytha, une encyclopédie vivante.
— Pourriez-vous m’indiquer l’adresse des archives municipales ? demanda Jason.
Chuck hocha la tête.
— Bien sûr.
*
Jason découvrit Freddy Padilla dans un recoin, assis derrière une petite table en bois qu’éclairait une vieille lampe de bureau. L’homme devait avoir dans les soixante-cinq ans. Il était coiffé d’un couvre-chef blanc d’où s’échappaient de longues mèches grises ondulées. Une barbe blanche achevait de lui donner une allure de « vieux sali-gaud », pour reprendre une expression chère à Barbara Baker. Sa chemise à carreaux était tendue à craquer sur un ventre généreux.
Jason s’approcha.
— Bonjour. Je m’appelle Jason Evans. Vous êtes bien monsieur Padilla ?
Deux yeux d’un bleu étincelant l’observèrent longuement.
— Oui.
— J’aurais voulu vous poser une question.
— Bien sûr ! s’exclama Padilla avec bonhommie. Je vous écoute.
Jason se passa la main dans les cheveux.
— Je réalise actuellement une enquête et M. Cleigh, des pompes funèbres Cleigh-Abbeville, m’a conseillé de m’adresser à vous.
— Ah, oui. Chuck ! s’exclama Padilla. Que souhaitez-vous savoir ?
— J’aurais besoin d’un renseignement. Je suis tout disposé à vous dédommager pour votre temps, ajouta-t-il aussitôt.
— Je me fiche de l’argent, répliqua Padilla. Je dois être une exception dans ce pays de rats cupides. C’est bien pour ça que je suis toujours resté pauvre.
Il partit d’un grand éclat de rire qui vrilla les tympans de son interlocuteur.
— Les casinos n’arrêtent pas de se multiplier. Même ici, il n’y a plus que l’argent qui compte. C’est une honte pour notre belle ville, mais je ne changerai pas à moi tout seul la face du monde.
— J’en ai bien peur, répondit Jason d’une voix infiniment moins sonore.
— C’est fou le nombre de gens qui ont des dollars à la place des yeux, poursuivit l’archiviste. Que souhaitez-vous savoir ?
— J’espère que ma requête ne sera pas trop compliquée pour vous, monsieur Padilla…
— Je vous en prie, appelez-moi Freddy.
— Très bien, Freddy. Eh bien, voilà…
Le vieil homme, curieux, tira les poils de sa barbe.
— Je m’intéresse à l’une des tombes du cimetière Saint-James, celle de la famille Chawkins. Robert, Amanda et Mikey Chawkins. J’aurais aimé en savoir plus sur eux.
— Pour quelle raison ? s’enquit Freddy.
— Je m’intéresse à eux dans le cadre de recherches généalogiques.
Freddy haussa les épaules.
— Revenez me voir d’ici une heure, je vais voir ce que je peux trouver.
*
Tandis qu’il patientait à l’extérieur du bâtiment, Jason appela Kayla. Mal à l’aise, il tenta une nouvelle fois de se justifier en arguant du fait qu’il ne pouvait pas s’enfouir la tête dans le sable quand le cinglé qui avait peut-être provoqué leur « accident » lui envoyait des photos inquiétantes. Quel sort l’attendait le 18 août ? Il insista pour qu’elle aille s’installer chez Simone. Prenant la parole à son tour, Kayla lui reprocha de dramatiser et le conjura de consulter Mark.
Une heure plus tard, Jason retrouvait Freddy Padilla dans son antre.
— Je me souviens effectivement de cette affaire, jeune homme, commença le journaliste en retraite. C’est moi qui l’avais couverte au journal. Je me suis contenté de relire rapidement mes articles. Cette histoire ne m’est pas revenue tout de suite, il faut dire que bien des années ont passé depuis.
— Je vous écoute, le pressa Jason, impatient de connaître les détails.
Le regard de Freddy se perdit dans le lointain.
— Ils sont morts dans un accident de la route épouvantable, percutés par un camion. Le type était saoul, ou cinglé, ou bien les deux. Il leur est rentré dedans par l’arrière. La voiture a effectué plusieurs tonneaux avant de prendre feu. Un véritable enfer. Les malheureux sont morts dans des conditions atroces. Le routier ne s’est même pas arrêté. Un certain Silverstein. Steve Silverstein.
La gorge sèche, Jason revit dans sa tête les phares aveuglants de la voiture au milieu des collines de Santa Monica. Il frissonna en repensant au choc qui avait suivi.
— Poursuivez, dit-il d’une voix rauque.
— Robert, Amanda et Mikey sont morts dans des circonstances tragiques. Le drame s’est déroulé sur la 98, à hauteur de Sacramento Wash, dans le nord-ouest de l’Arizona, à une dizaine de kilomètres de Mont Pytha. Robert était un citoyen respecté, très impliqué dans la vie locale, tout comme Amanda. Ils vivaient dans un ranch que Robert avait construit de ses propres mains, où il élevait des chevaux. Quant au camionneur, j’ai procédé à quelques vérifications, il a prétendu n’avoir pas vu que la voiture quittait la route et prenait feu. Il ne l’a appris que plus tard. Une fois dégrisé, il a été pris de remords en comprenant ce qu’il avait fait.
Le téléphone posé sur le bureau de Freddy se mit en branle et l’archiviste décrocha.
— Beth ! Je suis occupé. Je peux te rappeler ? Oui, merci.
Il reposa le combiné.
— J’ai retrouvé certains détails dans mes dossiers. Le rapport de Tom Daunt, le pompier qui est arrivé le premier sur les lieux du drame et qui a extrait les corps de la voiture. Il affirme qu’il n’y avait plus rien à faire. Le médecin légiste, James Felch, a expliqué à l’époque que l’identification des corps avait été l’un des pires moments de sa carrière. Il a été profondément touché par la présence du bébé.
Freddy laissa échapper un soupir.
— Silverstein a été condamné à une peine de trente ans de prison et le ranch des Chawkins a été vendu à un ami de Robert, Joe Bresnahan. Joe y vit toujours.
Jason se remémora une histoire lue sur Internet le dimanche précédent, avant son bain avec Kayla. Une sexagénaire russe, prénommée Anya, victime de cauchemars pendant des années. Elle rêvait qu’elle fuyait des ennemis en uniforme en courant dans la rue, et même sur les toits. Il lui arrivait d’entendre des cris étranges. Des cris insoutenables qui l’obligeaient à se boucher les oreilles de désespoir. Un jour, pendant un cours de yoga, elle avait été prise d’une vision effrayante. Une fosse commune s’était ouverte sous ses yeux au milieu de cris terrifiants, comme dans un film. Anya s’était mise à croire à la réincarnation à la suite de cette expérience traumatique. « Ces images étaient d’un tel réalisme, c’est comme si une fontaine de chagrin avait jailli de moi. Cette vision était manifestement liée à mon propre passé », expliquait-elle dans son témoignage. À la suite d’une thérapie de régression, elle avait réussi à retourner dans une vie passée et s’était retrouvée dans un camp de l’ère stalinienne, dans la peau d’une femme approchant la trentaine, vivant dans la crasse et les privations. Anya se souvenait avoir été torturée et violée, elle revoyait également les circonstances de sa mort. Au cours de sa thérapie, elle s’était vue mourir d’épuisement et de maladie à l’intérieur d’une petite pièce plongée dans le noir absolu. Elle avait brusquement compris pour quelle raison elle était prise de panique chaque fois qu’elle se trouvait dans l’obscurité. Sa mort dans ce goulag stalinien avait mis un terme à ses souffrances. Puis elle avait eu le sentiment d’un bref endormissement avant de renaître sous l’identité d’Anya, trois semaines peut-être après sa disparition du camp. Cette régression thérapeutique lui avait permis d’identifier ses amis et ses proches de l’époque. Elle en avait retrouvé certains, mais aucun ne l’avait reconnue, bien évidemment. « J’avais envie de leur crier que c’était moi. Que j’étais à nouveau parmi eux, après être morte », racontait Anya. Elle avait dû se résoudre à renoncer à sa vie d’« avant » afin de se consacrer à sa nouvelle existence.
Jason subissait-il un sort analogue ? Se trouvait-il confronté à une vie antérieure ? Avant de naître sous l’identité de Jason Evans, le 2 septembre 1977, avait-il pu être Mikey Chawkins ?
Une autre histoire lui revint en mémoire. Celle d’un jeune garçon libanais qui se souvenait d’une existence antérieure. Un jour où il se promenait dans sa ville natale, il avait aperçu un inconnu dont il s’était approché spontanément en disant qu’il s’agissait de son voisin. Il parlait constamment d’un accident au cours duquel un camion avait écrasé un passant, lui emportant les deux jambes. À force d’empoisonner ses parents, ceux-ci avaient accepté de le conduire dans un village qu’il souhaitait absolument visiter, sans raison valable. En effectuant des recherches, ses parents avaient découvert que l’inconnu en qui leur fils avait reconnu un voisin vivait dans le village en question. Ils avaient également appris qu’un habitant du même village avait perdu les deux jambes après avoir été renversé par un camion, et qu’il était mort peu après. L’inconnu n’était autre que le voisin de l’homme accidenté. D’autres détails troublants venaient s’ajouter à ceux-ci : le petit garçon savait très précisément ce qu’avait dit l’amputé avant de mourir. Il partageait avec le défunt de nombreux traits de caractère : le mort adorait chasser et l’enfant se passionnait pour la chasse ; il parlait couramment français, une langue que le petit Libanais maîtrisait de façon surprenante pour son âge. Tous ceux qui s’étaient penchés sur ce cas ne l’expliquaient que par la réincarnation, estimant que l’accidenté n’avait pas totalement disparu au moment de sa mort. Sa conscience et sa personnalité avaient survécu au-delà de la destruction de son enveloppe charnelle, à la façon d’un rayonnement invisible qui aurait affecté l’enfant dans le ventre de sa mère.
Se pourrait-il que Jason ait hérité des souvenirs et des angoisses du petit Mikey W. Chawkins ? Un scénario qu’acceptaient les milliards d’êtres humains qui croyaient à la réincarnation. En dépit de son pragmatisme, Jason était prêt à se rallier à eux depuis qu’il avait des hallucinations.
Il n’en restait pas moins la question épineuse du photographe. Le fait que ce dernier soit au courant de sa vie antérieure plombait sérieusement cette théorie. Le photographe connaissait forcément les circonstances de l’accident dont avaient été victimes les Chawkins, puisqu’il avait tenté de tuer Jason et Kayla de la même façon. L’accident survenu le soir de l’anniversaire de son père avait été provoqué, même s’il était peu probable que la police se range à cette hypothèse. Jamais les enquêteurs n’accepteraient de prendre Jason au sérieux s’il leur parlait de réincarnation. Cela signifiait clairement qu’il lui fallait découvrir seul la vérité.
La suite s’imposa d’elle-même.
Après avoir remercié Padilla, il chercha une voiture de location. Il s’était rendu chez Chuck Cleigh en taxi avant de parcourir à pied les cinq kilomètres séparant l’entreprise de pompes funèbres des archives municipales. Le ranch dont lui avait parlé Freddy était trop loin pour qu’il puisse se passer plus longtemps d’un véhicule. Près du Starbucks où il avait pris un café avec Kayla se trouvaient les bureaux de l’agence Caldwell. Le patron à l’allure débonnaire, Ed Caldwell, lui fournit sans peine un GMC Yukon hybride, au volant duquel il effectua sa troisième visite de la journée.
Le ranch, un beau bâtiment que complétaient de part et d’autre deux ailes servant d’écuries, se trouvait sur Bullhead Road. Un chemin de terre d’une centaine de mètres permettait d’accéder à la ferme derrière laquelle se dessinait un paysage montagneux. Une pancarte plantée à gauche du petit chemin confirma à Jason qu’il était arrivé à destination : RANCH MONT PYTHA. Une boîte aux lettres plantée sur un pieu montait la garde à côté de la pancarte. La vieille grille défendant l’entrée de la propriété était fermée.
Jason arrêta le 4x4, fasciné par l’ovale en fer forgé au centre duquel s’étalait un gros M.
La même lettre aux arabesques élégantes découverte sur le troisième et dernier Polaroid :
OceanofPDF.com