Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 25 sur 35

Pages du PDF

Tu Es Mort

24 la Séparation

24

 

LA SÉPARATION

 

La lecture de la date lui fit l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Quant au troisième prénom, Mikey, il lui coupa le souffle.

Une forte odeur de transpiration monta de ses vêtements. Kayla se dirigeait vers lui et il remarqua de loin qu’elle affichait une moue inquiète.

— Que se passe-t-il ?

Voyant qu’il ne répondait pas, elle insista.

— Tu es tout pâle.

Je me demande ce qui m’arrive.

Il aurait voulu parler, mais les mots refusaient de sortir de sa gorge nouée. Il s’accroupit et compara la pierre avec celle du Polaroid. Les similitudes lui sautèrent aux yeux. La couche de mousse, les fêlures et les irrégularités de la pierre. Il venait de trouver l’objet de ses recherches.

— Il s’agissait de Mikey et non de Maïkay, dit-il d’une voix rauque. Un bébé âgé de quelques semaines à peine lorsqu’il est mort, à la même date que les deux autres, Robert et Amanda. Sans doute ses parents. Tous décédés le même jour.

Kayla s’accroupit près de lui sans un mot.

— J’ai vu des gens tout à l’heure, murmura-t-il. Ici. Des gens venus à un enterrement. Je perçois encore leur présence. Je la sens.

Elle lui lança un regard en coin.

— De quoi parles-tu ?

Il ouvrit la bouche et la referma en secouant la tête.

— De toute façon, tu ne me croiras jamais. Il y avait des gens. Une vingtaine de personnes au moins. Toutes habillées à la mode des années 1970. J’ai vu ces gens, et puis ils se sont évanouis… Tu ne sens pas comme il fait froid ?

Il se recroquevilla sur lui-même en frissonnant, tremblant de froid malgré la canicule. Kayla posa sur lui un regard ahuri.

— Mais enfin, Jason ! Il fait une chaleur à crever !

— Je t’assure que non, répliqua-t-il en serrant les dents.

— Viens avec moi, on s’en va, suggéra-t-elle.

— Pourquoi voudrais-tu t’en aller, gronda-t-il en retour. Juste au moment où j’ai trouvé ce que je cherchais. Nous y sommes. Tout tourne autour de Mikey W. Chawkins. Il est mort, donc il n’existe plus.

— Tu me fais peur, dit-elle. Viens.

Elle posa une main sur l’épaule de Jason qui la repoussa en refusant de bouger d’un pouce, accroupi devant la tombe en se frottant les bras.

— Mais enfin, tu vois bien ! s’énerva-t-il. Regarde la photo et regarde la tombe. C’est la même, ça saute aux yeux. Tu es donc aveugle ?

Elle se releva et recula d’un pas.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Mikey, c’est moi ! C’est ma tombe ! Je l’ai trouvée. Les gens qui étaient là il y a un instant étaient venus assister à mon enterrement. Mon propre enterrement !

Il conclut sa diatribe par un bruit dont il n’aurait pas su dire s’il traduisait un rire ou un sanglot.

Kayla chancela.

— Je veux m’en aller.

Il fit non de la tête entre deux hoquets, incapable de se maîtriser. Jason ne contrôlait d’ailleurs plus rien, échappant à la réalité comme s’il était ivre.

— Jason ? Est-ce toi qui as pris ces Polaroid ?

Il resta interdit. Ses sanglots et ses frissons s’arrêtèrent instantanément. Il se tourna lentement vers elle.

— Quoi ?

Debout entre les tombes, les bras le long du corps, Kayla semblait s’être transformée en statue de sel. Elle posa sur lui un regard impitoyable.

— Tu as deux Polaroid à la maison. Tu sais parfaitement t’en servir.

— Tu es devenue folle ? lui demanda-t-il dans un murmure sourd.

— Je me posais la même question à ton sujet.

La colère de Kayla se libéra avec la férocité d’un volcan.

— Tu devrais retourner voir Mark. Tu as raison de dire que ça ne tourne pas rond chez toi. J’ai toujours cherché à t’aider. Et, d’un seul coup, tu me parles d’une créature incandescente, comme si tu avais des hallucinations. Tu vois des trucs qui n’existent pas, tu crois même être mort. Tu t’imagines que cette tombe est la tienne. Et tu crois que je devrais réagir comment ?

— Tu en déduis que j’ai monté cette histoire de toutes pièces ?

Son ivresse était passée. Il avait recouvré toute sa raison et n’en revenait pas de ce qu’il entendait.

Plus rien ne pouvait arrêter Kayla.

— Ralph m’a toujours dit qu’il mourrait jeune. Je ne sais pas d’où il tenait cette idée. Je ne le saurai jamais et ça me hantera toute ma vie. Il a peut-être fini par s’en convaincre, ou alors il était au courant de la maladie cardiaque dont il était atteint. À moins que quelqu’un d’autre lui ait soufflé qu’il ne vivrait pas vieux. Dieu, une diseuse de bonne aventure dérangée ou alors quelqu’un qui lui en voulait. Je n’en sais rien et ça n’a aucune importance. Il y croyait, en tout cas. Toi, tu crois que tu es déjà mort, ou que tu ne tarderas pas à mourir. Alors, cette histoire de photos ! Tu as tellement envie d’y croire que tu as peut-être tout imaginé toi-même. Que veux-tu que j’en sache ? Quoi qu’il en soit, je ne veux plus entendre parler de rien.

Puis, elle s’effondra en larmes, enfouit sa tête dans ses mains, lui tourna le dos et s’éloigna en courant. Il la suivit des yeux, ébahi, debout sur sa propre tombe, persuadé que Mikey W. Chawkins l’observait par-dessus son épaule.

*

C’est tout juste s’ils avaient échangé quelques mots depuis la scène de la veille. Kayla était rentrée du cimetière à pied, malgré la chaleur. À peine arrivée au motel, elle avait branché le climatiseur à fond et s’était jetée sur le lit. Jason était rentré en fin de journée, alors que la boule rouge du soleil achevait de disparaître derrière les montagnes. Il avait eu tout le temps de se calmer, elle aussi. Kayla regrettait les accusations portées contre lui au sujet des Polaroid, consciente qu’elles ne tenaient pas debout, mais ils ne se parlaient toujours pas. Ils n’étaient même pas sortis dîner, préférant rester dans leur chambre. Au terme d’une longue nuit, rien n’avait changé. Tandis que Jason attendait qu’elle achève de se laver, Kayla prit la décision de rentrer à Los Angeles. Elle lui fit part de sa résolution en sortant de la douche, nue devant lui.

— Je rentre à la maison. Comptes-tu venir avec moi ?

Il secoua lentement la tête.

Encore dégoulinante, elle adopta un ton implorant.

— Je t’en prie. Allons voir Mark, il sera de bon conseil.

— Je ne peux pas. À présent que j’ai découvert ma tombe, je dois réfléchir à la suite.

Kayla serra les poings, prise d’une envie irrépressible de crier.

— J’en ai assez ! hurla-t-elle d’une voix éraillée. Assez !

Ses larmes coulèrent de plus belle.

— Cette fois-ci, je m’en vais pour de bon, s’entendit-elle dire.

Il lui répondit par un gémissement.

— Kayla…

Elle serra les paupières, s’enfonçant les ongles dans les paumes.

Notre mariage est fichu.

Elle en était convaincue. Tout son amour pour Jason venait de s’évanouir en un éclair, comme celui qu’elle portait à Ralph autrefois. Remplacé par une vague de colère qui dévastait tout sur son passage.

J’ai été obligée de me détacher de Ralph, je me détacherai aussi de lui.

L’image du corps inanimé de Ralph dans la tente surgit brusquement devant elle. À des kilomètres de l’hôpital le plus proche, trop loin pour que quiconque puisse le sauver. Elle avait longtemps tenu sa main glacée entre les siennes en pleurant.

Sa vie aurait été différente s’il n’était pas mort. Complètement différente. Dans sa tête, elle vit Ralph ouvrir les yeux, un sourire dur sur ses lèvres livides. Je suis vivant, ma chérie. Pas comme lui. Pourquoi m’as-tu abandonné P Pourquoi ?

Un long frisson lui parcourut l’échine. Elle n’avait plus rien à quoi se raccrocher, cernée par deux morts : Ralph et Jason, que la Grande Faucheuse avait emportés dans ses serres.

Elle ne savait plus comment s’y prendre.

Elle s’habilla et boucla rapidement son sac dans un brouillard épais.

— Je prends la Chrysler. Après tout, c’est ma voiture. Tu n’auras qu’à te servir de ta carte de crédit. Tu comptes repartir en avion ?

— Je me débrouillerai, répondit-il. Tu n’es pas sérieuse, je suppose ? Tu n’as pas vraiment l’intention de me laisser ici ?

— Je le fais pour toi, pour nous, rétorqua-t-elle d’une voix pincée.

Il n’était que 10h15, ils avaient toute la journée pour en parler. La tempête de sable qui faisait rage dehors soulevait des tourbillons dans le désert. Les feuilles des palmiers ployaient sous les assauts du vent, des boules d’herbe sèche traversaient le parking du motel en virevoltant. Quant au soleil, plus virulent que jamais en ce dernier jour de juillet, il jouait à cache-cache avec les nuages de poussière.

Ils auraient pu passer des heures à discuter, mais la décision de Kayla était prise et elle refusait de céder. Jason, qui la connaissait bien, savait quel pouvait être son entêtement.

— Je m’en vais, dit-elle en prenant son sac de voyage, ses clés de voiture à la main.

Il hocha la tête.

— Je suis désolé d’avoir crié hier au cimetière. Je n’étais pas moi-même.

— Tu viens, oui ou non ?

Elle posait la question pour la troisième fois, lui offrant une dernière chance.

— Je veux d’abord me renseigner au sujet de cette famille Chawkins. J’ai besoin de savoir dans quelles circonstances ils sont morts.

— Si je comprends bien, tu restes, soupira-t-elle.

— À présent que je tiens une piste, je n’ai guère le choix. Je dois impérativement comprendre ce qui se passe, d’où me viennent ces hallucinations.

— Mark serait à même de répondre à tes questions.

Il baissa les yeux.

— On verra plus tard. Pour l’instant, je suis sur place. Sans parler de ce photographe dont il me faut découvrir l’identité avant le 18 août. Je ne voudrais pas qu’il m’arrive malheur ce jour-là.

— Très bien, acquiesça-t-elle. Je m’en vais.

Elle s’arrêta devant la porte.

— Kayla.

Elle se retourna.

— Fais attention à toi. Je préfère que tu ne restes pas seule à la maison. Va chez Simone en attendant mon retour.

— Je verrai, dit-elle. Sois prudent, toi aussi. Tu t’en doutes, ça ne me rassure pas vraiment de te voir rester ici.

Il lui répondit par un sourire.

— Je suis un grand garçon. Je saurai me débrouiller.

Kayla hésita à l’embrasser avant de se raviser. Elle ouvrit la porte, franchit le seuil et se précipita vers la Chrysler en baissant la tête, soucieuse de se protéger contre les assauts de la tempête de sable.

Elle se glissa prestement derrière le volant, actionna le démarreur et enclencha la marche arrière. Jason l’avait suivie dehors. Debout près du muret délimitant l’enceinte du motel, il la regarda manœuvrer.

Kayla s’engagea sur la route et suivit Jason des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans son rétroviseur.

Seule à présent, elle essuya ses larmes.

 

OceanofPDF.com