Tu Es Mort
7 le 18 Août
7
LE 18 AOÛT
Sa portière s’ouvrit à la volée et il reconnut le visage paniqué de Kayla.
— Allez, Jason ! hurla-t-elle, le visage barré de longues mèches rebelles.
Incapable de bouger, il la regardait comme s’il ne l’avait jamais vue. Refusant d’attendre davantage, Kayla le tira par le bras, mais la ceinture de sécurité retenait Jason prisonnier. Elle le lâcha en jurant entre ses dents, se pencha et détacha la boucle, puis elle le tira derechef par le bras. Cette fois, la manœuvre le fit basculer de côté et il s’écroula sur le sol, à côté de la Buick. Un gémissement douloureux s’échappa de sa gorge, mais l’air frais de la nuit le sortit de son hébétude, comme si un inconnu lui avait jeté au visage un seau d’eau glacée.
Il se tourna vers la voiture. Des flammes s’échappaient toujours du capot en léchant la tôle, mais elles étaient peu nombreuses et commençaient déjà à s’éteindre à l’approche du pare-brise. Avait-il rêvé l’ampleur de l’incendie ?
— Recule-toi ! l’admonesta Kayla. La voiture risque d’exploser !
Il se releva péniblement et s’éloigna en courant de la Buick en agrippant la main de sa femme. Il s’immobilisa de l’autre côté de la chaussée, le souffle court.
Ils étaient seuls sur l’étroite route reliant Cornell à Fernhill, au milieu des collines de Santa Monica. La voiture qui les avait envoyés dans le décor ne s’était même pas arrêtée. Même s’il avait eu la présence d’esprit de se poser la question, Jason aurait été incapable de la décrire, obnubilé par l’incendie de son cauchemar.
*
Ils regagnèrent Canyon View de longues heures plus tard, peu avant l’aube. Ils se mirent au lit et Kayla, la tête à peine posée sur l’oreiller, sombra dans le sommeil tandis qu’il restait éveillé, couvert de sueur. Il repoussa les draps d’un geste brusque et attendit longtemps, allongé sur le lit, tentant d’apaiser son angoisse.
Les événements de la nuit l’empêchaient de dormir. Il avait appelé police secours à l’aide de son téléphone portable et une voiture de patrouille avait rapidement rejoint le lieu de l’accident. Deux agents, un grand blond nominé Dillon et un autre répondant au nom de Herbert, plus baraqué avec une coupe en brosse, avaient étouffé les dernières flammes du moteur avant de les interroger. Jason et Kayla leur avaient expliqué qu’un chauffard, peut-être sous l’effet de l’alcool, avait percuté l’arrière de la Buick. Non, ils ne pouvaient rien leur dire de plus sur le conducteur ou son véhicule dont ils n’avaient remarqué ni la marque, ni la couleur. Le couple paraissait indemne, mais Dillon et Herbert avaient insisté pour conduire Jason et Kayla au service des urgences de l’hôpital de Barlow. Un examen rapide, pratiqué par le médecin de garde, n’avait révélé aucune hémorragie interne, aucune raideur anormale au niveau de la nuque. Après quoi, Dillon et Herbert les avaient déposés chez eux. Jason et sa femme avaient discuté brièvement, se promettant de contacter l’assurance et de faire remorquer la voiture le lendemain.
— Si la Buick est fichue, je n’aurai qu’à appeler Tommy Jones, avait plaisanté Jason sans parvenir à dérider Kayla.
Il était le premier à ne pas trouver drôle sa propre boutade.
Elle n’avait pas soufflé mot de la façon dont l’incendie du moteur l’avait paralysé. Elle le connaissait. Elle connaissait ses angoisses.
Qui avait bien pu les percuter de la sorte ? Un conducteur en état d’ivresse, insistait Kayla. Jason n’avait pas les mêmes raisons qu’elle de le croire. À cause des deux Polaroid dont il ne lui avait pas parlé. Le doute l’empêchait de trouver le repos et le faisait transpirer abondamment.
Il se releva sans bruit, descendit au rez-de-chaussée, alluma la lumière du porche et sortit dans la nuit. L’air frais lui fit du bien. Pas un souffle de vent ne venait troubler la stridulation des grillons.
Un nuage voila le croissant de lune qui brillait dans le ciel. Le bleu profond de la nuit annonçait l’arrivée du jour. Les myriades d’étoiles, bercées par la rumeur qui montait des bois, le rendaient mélancolique. Il repensa aux élucubrations philosophiques de Stuart sur l’inexistence du présent. Brutalement assailli par le souvenir des flammes qui s’échappaient de la Buick, il resta longtemps debout sur le porche avant de rejoindre son lit. Emporté par le tourbillon de ses pensées, il ne parvenait toujours pas à dormir, attentif aux bruits de la maison : le ronronnement des tuyauteries, les grincements du bois… Ou alors le craquement d’un incendie ? L’odeur qui lui montait aux narines pouvait-elle être celle du feu ? Il se figea sur le lit, puis il se glissa hors des draps et quitta rapidement la chambre. Il crut discerner un rougeoiement dans le couloir et tâtonna d’une main tremblante, à la recherche de l’interrupteur. Ni fumée ni flammes. Rien.
Il avait le front dégoulinant de transpiration et une forte nausée faillit lui faire perdre l’équilibre. Laissant l’instinct prendre le pas sur la raison, il se précipita dans le salon et alluma la lumière. Tout était normal. Il répéta son manège dans la cuisine, puis dans la salle de bains. Arrivé sur le porche, il ne découvrit pas l’ombre d’une flammèche. Bien sûr que non, le rassura une voix intérieure.
En partie rasséréné, il fit le tour du bâtiment, uniquement vêtu d’un caleçon. L’odeur de mort et d’incendie qui l’obsédait commençait à s’estomper. Elle finit par disparaître. Il n’avait aucune raison de s’alarmer. Il croisa les doigts derrière la nuque.
Allons Jason, reprends-toi. Garde ton calme, fais confiance à ton bon sens.
Les premières lueurs de l’aube éclairaient le ciel à l’est.
Il regagna l’intérieur de la maison. La porte donnant sur le couloir était ouverte. Jason s’avança et crut distinguer un objet sur le paillasson de l’entrée. Il se pencha et le ramassa. Une enveloppe. Son cœur tressauta. Il alluma la lumière. Une enveloppe de papier kraft sur laquelle figurait son nom en lettres carrées. Ni adresse ni timbre cette fois.
L’enveloppe avait été déposée directement par l’expéditeur.
À quel moment ? Se trouvait-elle là à leur retour de l’hôpital ? Il n’en avait pas le souvenir.
Jason regarda longuement l’enveloppe avant de la décacheter d’un doigt tremblant.
Elle contenait un nouveau Polaroid. Au lieu des tombes auxquelles il s’attendait, il découvrit une lettre tracée sur un vieux mur de pierre, marbré de fissures et de lichen. Un mur d’apparence étrange… Il comprit brusquement qu’il s’agissait d’une stèle photographiée en gros plan, sur laquelle s’étalait une lettre, telle un graffiti. Pas même un nom, une seule lettre rouge aux arabesques joliment tracées.
L’œil exercé de Jason lui permit de constater que la lettre avait été ajoutée sur la stèle grâce à Photoshop. Rien de plus simple pour un habitué de ce type de logiciel. Jason en aurait été lui-même capable, il l’avait fait à de nombreuses reprises.
Il retourna le Polaroid.
Sur le verso figurait un message manuscrit.
18 AOÛT : JOUR DE TON DÉCÈS.
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