Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 21 sur 35

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Tu Es Mort

20 Mont Pytha

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MONT PYTHA

 

Ils parcoururent les quatre cent cinquante kilomètres dans la Chrysler de Kayla. La veille, cette dernière avait obtenu sans peine les trois jours de congés dont elle avait besoin. Jason avait éprouvé davantage de difficulté à convaincre Brian, à cause de la fichue campagne publicitaire de Tommy Jones. Il lui avait fallu sortir son contrat de travail et affronter la colère de son patron pour parvenir à ses fins.

Après avoir quitté Los Angeles par la 10 et la 15, l’Interstate 40 les entraîna dans le désert de Mojave en direction de Needles, sous un soleil de plomb. À l’embranchement de l’Interstate 95, il ne leur restait que trente kilomètres jusqu’à Mont Pytha. Ils s’arrêtèrent déjeuner aux abords de Ludlow, près d’une station-service rouillée et d’une épicerie antédiluvienne dont la porte d’entrée était surmontée d’un vieil écriteau : SI VOUS N’ACHETEZ PAS CHEZ NOUS, VOUS PERDEZ DE L’ARGENT ET NOUS AUSSI. Snobant un fast-food Wendy’s et un KFC, ils optèrent pour la Steakerie du Désert. Leur repas terminé, ils reprenaient leur route en longeant une mer de sable blanc parsemée de broussailles, de cactus, d’herbes sèches, de pneus éclatés, de détritus et de mobile home, roulant sur un ruban d’asphalte noir qui vibrait sous les assauts de la chaleur.

— Qu’as-tu appris sur le Web au sujet de Mont Pytha ? demanda Kayla.

— Mont Pytha…, répéta-t-il en chassant du pare-brise une mouche imaginaire. La ville a été fondée au XIXe siècle par un pionnier de l’Ouest excentrique du nom de David Laurel. Il a inventé un système de distribution du courrier, fourré son nez un peu partout et baptisé sa ville Laurelville.

— Notre homme était modeste, remarqua-t-elle.

— À l’époque, Laurelville accueillait essentiellement des chercheurs d’or, poursuivit Jason. Il reste un certain nombre de mines abandonnées dans les environs. Et puis tout a changé. Les rares filons se sont taris et les chercheurs d’or sont partis. Laurelville a décliné jusqu’à devenir une ville fantôme à l’aube du XXe siècle. Accessoirement, le vieux cimetière est la seule relique encore visible de Laurelville. Il est situé juste à côté du nouveau.

— Tout un programme.

— Laurelville est sorti des limbes en devenant Mont Pytha lors de la construction du barrage du lac Mohave. Les travaux ont commencé en 1942 avant de s’arrêter à cause de la guerre, et l’ouvrage n’a pu être achevé qu’en 1953. Pendant un demi-siècle…

Venue de nulle part, une main glacée s’abattit sur la gorge de Jason qui peinait brusquement à respirer.

Pendant un demi-siècle, Laurelville était morte. Elle s’imaginait être vivante alors qu’elle n’existait plus, avant de se réincarner cinquante ans plus tard sous le nom de Mont Pytha.

La nouvelle ville a été érigée un demi-siècle plus tard, et ses nouveaux édiles l’ont baptisée en hommage à la chaîne de montagne au pied de laquelle elle se trouve, comme tu l’auras deviné. Simple village à ses débuts, Mont Pytha comptait vingt mille âmes en 1980. La population a doublé depuis et la municipalité pense franchir la barre des cent mille habitants d’ici à quinze ans en s’appuyant sur le tourisme et les loisirs. Elle compte également bénéficier de la présence toute proche du casino de Laughlin, de l’autre côté de la frontière avec le Nevada.

« Pour la petite histoire, Laughlin a également reçu le nom de son fondateur. En survolant la zone il y a vingt ans à bord de son avion, il a estimé que l’endroit était propice à un nouveau paradis du jeu. Il a débuté modestement avec un petit hôtel, et Laughlin compte aujourd’hui onze casinos. C’est ce qui explique la présence d’un aéroport à Mont Pytha. La plupart des vols locaux sont destinés aux amateurs de machines à sous.

— Si je comprends bien, on est retourné à l’époque des chercheurs d’or, déclara Kayla avec philosophie. À ceci près que ceux d’aujourd’hui ne se donnent plus la peine de tamiser l’eau des rivières, ils préfèrent tirer le bras d’un bandit manchot.

— C’est une façon d’envisager la situation, acquiesça Jason. La région est l’une des plus torrides des États-Unis. On atteint couramment les 40 °C en été et la température descend rarement sous les 15 °C en plein hiver, ce qui explique la recrudescence de touristes pendant les mois les plus froids.

— Tu parles de tourisme, insista Kayla. Quel genre d’activités propose-t-on ?

— La palette est large. Randonnées en montagne, visites des anciennes mines, rodéos, sports aquatiques et tout le reste. Les paysages sont fabuleux, paraît-il, et tous ceux qui aiment s’amuser semblent y trouver leur compte.

— Je ne sais pas si on te l’a déjà dit, mais tu devrais travailler dans la pub, le railla Kayla.

Il lui sourit, heureux de constater qu’elle retrouvait enfin son sens de l’humour. Jason devait bien reconnaître que lui-même n’avait pas été d’humeur particulièrement enjouée ces derniers temps.

— J’ai oublié de te signaler qu’on peut également se promener sur un vieux bateau à roues à aubes. Mont Pytha est le paradis des pêcheurs et organise un grand nombre de festivals.

Quand je pense que j’y vais pour visiter un cimetière.

Le sourire de Jason s’effaça, ce qui n’échappa pas à Kayla. Il n’aurait pas été surpris d’apprendre que ses pensées suivaient un cours analogue.

*

Le reste du trajet se déroula en silence et il était 16h15 lorsqu’ils arrivèrent en vue de Mont Pytha. Les eaux argentées du Colorado, dont ils suivaient la rive depuis un moment, disparurent dans le lointain, à mesure que les arbres rabougris, les palmiers et les plateaux montagneux à l’horizon s’effaçaient au profit de maisons entourées de jardins plus ou moins bien arrosés et entretenus. L’architecture de Mont Pytha se résumait à des rangées de pavillons, de propriétés luxueuses et de maisons plus modestes, tous peints en blanc.

— Alors ? L’endroit te rappelle quelque chose ? s’enquit Kayla.

Il observa les rues en secouant la tête.

— Absolument pas.

*

Il leur fallait commencer par dénicher un motel et ils jetèrent leur dévolu sur un établissement situé en bord de route, le Mont Pytha Inn. Quittant l’habitacle climatisé de la Chrysler, ils traversèrent une fournaise avant de se réfugier à la réception. L’employé, un jeune Latino maigre à l’air blasé, regardait d’un œil l’écran d’un petit téléviseur installé en hauteur tout en surveillant Jason, occupé à remplir sa fiche. Il décrocha une clé du tableau suspendu derrière lui et leur donna la chambre n° 9. Quelques instants plus tard, Jason et Kayla s’installaient dans une chambre spacieuse et propre. Kayla, qui s’attendait au pire, ne cacha pas son soulagement.

— Que fait-on ? demanda-t-elle.

— Commençons par prendre une douche, suggéra-t-il.

— Il nous reste encore quelques heures avant la tombée de la nuit. Je sais que nous avons rendez-vous avec le type des pompes funèbres demain matin seulement, mais je me demandais si tu ne voudrais pas jeter un coup d’œil au cimetière dès aujourd’hui.

Jason se gratta la tête.

— Je ne voudrais pas te forcer la main en prenant toutes les décisions. Toi, que préfères-tu ?

Kayla adopta une pose indignée, les poings sur les hanches.

— Ne commence pas, Jason. Je te signale que ce périple était ton idée.

Elle se calma aussitôt en balayant l’argument d’un geste.

— Inutile de se disputer pour ça. Si tu veux mon avis, on ferait mieux d’aller se promener du côté du cimetière maintenant, histoire de s’en débarrasser.

— Très bien, approuva-t-il. J’ai l’adresse, je vais demander le chemin au type de la réception.

— Dans ce cas, prends ta douche le premier. Tu iras te renseigner pendant que je termine de me préparer.

Sa douche expédiée, Jason gagna la réception et demanda où se trouvait le cimetière Saint-James, ainsi que les locaux de l’entreprise de pompes funèbres. L’employé tiqua à cette étrange requête, sans s’autoriser de remarque pour autant.

De retour dans la chambre, Jason attendit que Kayla sorte de la douche. Un sentiment de malaise l’envahit. Comment réagirait-il si le cimetière Saint-James était bien celui des Polaroid ?

Ai-je vraiment envie de connaître la vérité ?

Kayla ne l’avait-elle pas averti qu’il ferait mieux de tout oublier ?

Je n’ai plus le choix. Il est trop tard pour faire machine arrière.

 

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