Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 28 sur 35

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Tu Es Mort

27 L’homme en Noir

27

 

L’HOMME EN NOIR

 

Kayla retrouva Canyon View vers 19 heures ce jour-là, la mort dans l’âme. Jason lui avait passé un coup de fil pendant le trajet. Sur le moment, elle était en colère, mais son ressentiment s’était évaporé et elle se demandait quand elle aurait à nouveau de ses nouvelles.

Elle fit le tour de la maison dans l’espoir de tromper son impatience, brancha la bouilloire et se prépara un thé qu’elle emporta avec elle dans le petit bureau. Perchée sur le rebord de la fenêtre, le mug brûlant à la main, elle feuilleta l’album des photos de jeunesse de Jason, abandonné sur sa table de travail lorsqu’il avait rangé sa boîte de souvenirs.

Jason petit sur un terrain de base-ball. À l’époque où il était étudiant. Jason en compagnie d’amis qu’elle reconnaissait sans parvenir à se souvenir de leurs noms. Jason gamin à nouveau, entre Donna et Edward.

Kayla avait déjà vu ces photos. Plusieurs portraits de lui bébé, à commencer par celui collé en couverture de l’album, sa toute première photo avec ses parents, sous laquelle sa mère avait ajouté son certificat de naissance. Suivaient des portraits de Jason buvant le biberon ; une photo de lui à quatre pattes, un sourire aux lèvres ; entouré d’autres adultes lors d’une fête de famille quelconque, ainsi de suite.

Kayla revint à la toute première photo. Donna était allongée dans un lit et le père, assis à côté d’elle, tenait fièrement dans le creux du bras leur petit garçon, enveloppé d’une couverture blanche. Les deux parents souriaient à l’objectif d’un air béat. Donna avait légendé la photo d’une mention manuscrite : « Bienvenue, Jason chéri. »

Kayla s’intéressa au certificat de naissance à l’en-tête de l’État de Californie. Suivait la mention « Service de l’état civil », accompagnée d’une suite de chiffres, du prénom du nouveau-né, Jason, et de sa date de naissance : 2 septembre 1977. Les noms des deux parents avaient été ajoutés à la main par les intéressés.

Kayla referma l’album en se demandant à quoi pouvait bien penser Jason à cet instant précis. Pensait-il vraiment que l’être qu’il avait été dans une vie antérieure tentait d’entrer en relation avec lui ?

Effrayée à l’idée de rester seule, elle appela Simone en lui demandant si elle pouvait venir dormir chez eux, ce que son amie accepta sans difficulté.

Elle passa la soirée en compagnie de Simone et de Cliff, son mari, dans le salon de leur maison, attendant en vain un appel de Jason. Elle s’était contentée de leur dire que Jason était en déplacement, sans préciser qu’ils s’étaient disputés. Simone, flairant une crise dans leur couple, la bombarda de questions auxquelles elle répondit distraitement. Incapable de se concentrer, elle jetait constamment des coups d’œil en direction de son portable.

Réfugiée dans la chambre d’amis vers 22h30, elle passa la deuxième plus mauvaise nuit de sa vie – la première ayant été celle au cours de laquelle elle avait veillé le corps de Ralph.

Le lendemain, un samedi, était le premier jour du mois d’août. À peine levée, elle décida d’aller se promener, histoire de s’occuper. Son amour-propre l’empêchait de téléphoner à Jason, ce dont elle se maudit tout au long d’une journée pénible au plan nerveux. Elle avait l’impression de traverser un précipice sur une corde raide, constamment déstabilisée par le doute.

Avait-elle bien réagi ?

Ne l’avait-elle pas abandonné ?

Elle avait gardé son téléphone à portée de main, pas une seule fois Jason ne tenta de la joindre. C’est vrai, elle aurait pu appeler la première et faillit s’y risquer une dizaine de fois avant de se contrôler. Kayla s’en voulait terriblement de se montrer aussi orgueilleuse.

Comment avait-elle pu le laisser seul ? Elle se rassura en se souvenant de l’entêtement de Jason qui l’avait autant abandonnée qu’elle l’avait laissé tomber.

Aucune importance, tout ça est inutile, nous n’avons aucune raison d’être séparés aujourd’hui. On aurait pu l’éviter si nous l’avions voulu tous les deux.

Aux alentours de 20 heures, Jason appela enfin. Il avait quitté Mont Pytha ce matin-là à destination de Las Vegas, où il avait pris un avion pour San Francisco. Il lui promit de tout lui expliquer plus tard.

Kayla était si hébétée qu’elle en oublia de le presser de questions. Lorsqu’il prit de ses nouvelles, elle répondit qu’elle était dans un état épouvantable et il implora son pardon. Elle mit rapidement un terme à la conversation, désireuse de lui signifier qu’elle attendait son retour. Elle venait de raccrocher lorsque toutes les questions qu’elle aurait aimé lui poser se bousculèrent dans sa tête. En fin de soirée, elle regagna Canyon View, bien décidée à y attendre son mari. Au stade où elle en était, elle se fichait éperdument que le mystérieux photographe épie ses faits et gestes. N’avait-il pas déjà détruit leur couple ? Elle finit par trouver le sommeil après avoir longuement ruminé des pensées sombres.

Lorsqu’elle se réveilla au milieu de la nuit, une longue silhouette vêtue d’une robe noire l’observait, plantée au pied de son lit. Une capuche sombre dissimulait ses traits et l’inconnu tenait une faux d’une main osseuse.

Kayla hurla à s’en arracher la gorge, finit par trouver l’interrupteur et son ennemie de toujours, la Mort, disparut avec l’arrivée de la lumière. Secouée, elle se recroquevilla sous la couette en serrant ses bras autour de ses genoux et ne parvint pas à se rendormir.

L’aube ne tarda pas à poindre, et il était 8h30 lorsque la sonnerie du téléphone retentit. Simone s’inquiétait, ayant trouvé Kayla en très mauvaise forme depuis son retour. La jeune femme la rassura en lui faisant part du coup de téléphone de Jason. Simone lui proposa de déjeuner avec elle ce jour-là. Kayla accepta sans hésiter, heureuse de pouvoir compter sur une amie aussi précieuse que compréhensive.

— Génial ! s’enthousiasma Simone. Où se donne-t-on rendez-vous ?

— Que dirais-tu du Milano ? Je crois me souvenir que c’est l’un de tes restaurants préférés sur Mulligan Square.

Kayla connaissait le faible de son amie pour cette trattoria italienne. On y servait des pâtes fraîches dans un cadre agréable, sur une petite place située entre Hollywood Boulevard et le Renaissance Hotel.

— Super idée ! conclut Simone.

À peine avait-elle raccroché que Kayla se fit une promesse à elle-même. Ce cirque avait assez duré, elle entendait appeler Jason le jour même afin d’en discuter une bonne fois pour toutes. Kayla n’en pouvait plus, elle avait besoin de savoir ce qui se passait.

Si seulement il rentrait.

Avant tout, elle voulait le retrouver.

*

Il était 13 heures lorsque Kayla gara sa Chrysler sur Hollywood Boulevard. Elle descendit de voiture et suivit le Walk of Fame jusque Mulligan Square. Le soleil de midi lui brûlait la nuque. Elle enfila ses Ray-Ban et jeta un coup d’œil en passant au spectacle qui se déroulait devant le cinéma Grauman. Ce jour-là, un acteur de rue déguisé en Spiderman donnait la réplique à Dark Vador, entouré de sa garde prétorienne en uniformes blancs, sous l’œil avide d’un groupe de touristes munis d’appareils photo. Elle passa devant la statue de Charlie Chaplin qui l’observait d’un œil roué sous son célèbre chapeau melon.

La vie était simple à ton époque, mon vieux Chariot. Je ne sais même pas si le Polaroid avait été inventé de ton vivant.

Elle grimpa les marches menant à Mulligan Square. Une chanson sortait de haut-parleurs dissimulés à la vue, dont elle ne reconnut pas immédiatement l’interprète. Ah ! Sheryl Crow ! Elle passa devant un marchand de glaces et un stand de hot dogs, traversa une galerie et poussa la porte du Milano. Elle était la première. Elle choisit une table, commanda un verre de vin et attendit.

Un quart d’heure s’était écoulé lorsque Simone franchit à son tour le seuil de l’établissement. Elle était rayonnante. Kayla se leva et serra son amie dans ses bras, heureuse d’oublier ses soucis le temps d’un déjeuner.

Oui, mais après ? Que lui apporterait l’après-midi ? Pour quelle raison Jason avait-il rallié San Francisco ?

On verra plus tard. Pour l’instant, je compte bien profiter de Simone.

La serveuse déposa un plat de tortellini devant Simone, une assiette de spaghetti devant Kayla, et les deux femmes trinquèrent.

— Comment va Cliff ? Je lui ai à peine parlé le soir où j’étais chez vous. Je ne t’ai pas beaucoup plus parlé, à vrai dire.

— Cliff se porte bien, la rassura Simone. La nouvelle vient de tomber, il bénéficie d’une nouvelle promotion dans son boulot. Il prend la tête du service commercial.

— Félicitations !

— Ce qui signifie qu’il sera plus souvent parti, la tempéra Simone.

Cliff travaillait pour le compte du géant des télécoms AT&T et enchaînait de longues journées. Simone aurait aimé que son mari change de travail, de façon à passer plus de temps chez eux, mais Cliff ne manquait pas d’ambition et il adorait son job. Davantage que Jason, qui avait hésité un temps à monter sa propre boîte. Kayla le lui avait déconseillé, sachant qu’il risquait de tirer la langue financièrement tout en se tuant au travail. Le manque d’argent ne l’effrayait pas, ce n’était pas le moteur de leur couple. Il serait toujours temps d’y réfléchir le jour où Jason se jetterait à l’eau…

Simone avait arrêté de travailler en quittant son emploi de serveuse au Duchess, ce qui lui permettait d’œuvrer bénévolement trois matins et deux après-midi par semaine dans un centre d’appel pour enfants battus.

À propos d’enfants, elle avait oublié de parler à Simone de leur décision de fonder une famille, avec Jason. Mais le moment était peut-être mal choisi. Tout d’abord parce que Simone essayait, en vain, de tomber enceinte depuis longtemps. Les derniers examens semblaient indiquer que la responsabilité en revenait à Cliff, et non à Simone. Cette dernière lui avait récemment confié que son mari avait un problème de stérilité.

Le mutisme de Kayla s’expliquait plus encore par les difficultés de couple qu’elle traversait. Une ombre passa sur son visage, qui n’échappa pas à Simone.

— Tu n’es pas heureuse en ce moment.

Kayla s’efforça de lui sourire.

— Nous avons quelques petits soucis, mais ça finira par s’arranger.

— Que se passe-t-il avec Jason ?

Simone avait deviné juste. La question lui brûlait les lèvres depuis le court séjour de son amie chez elle.

— Une autre fois, Simone. S’il te plaît.

— Tu sais que tu peux me faire confiance.

— J’en suis consciente, mais c’est encore trop frais. Je dois d’abord comprendre moi-même ce qui se passe et trouver une solution.

— Je comprends.

Simone n’insista pas. Elle savait se montrer patiente, en dépit de sa curiosité naturelle.

Leur déjeuner, très agréable, se conclut par une tasse de thé. Les deux amies réglèrent la note, quittèrent le restaurant et rejoignirent Hollywood Boulevard d’un pas tranquille en déambulant devant les boutiques de Mulligan Square. Simone parla à Kayla des cinq jours qu’elle devait passer à New York la semaine suivante, avec Cliff, dans la famille de ce dernier. Elle se faisait une joie de quitter quelques jours Los Angeles, tout en redoutant la moiteur de la Grosse Pomme. Simone était impatiente de retrouver Maura et Claudia, les cousines de Cliff, avec lesquelles elle s’entendait à merveille. Claudia avait perdu vingt kilos à la suite d’un régime, Simone s’avouait curieuse de voir le résultat, promettant de la complimenter.

Kayla marqua une halte devant la vitrine d’un magasin de souvenirs, son attention attirée par un joli collier en argent sur lequel elle s’extasia. Cet incident lui fit brutalement prendre conscience de son état de fatigue. Les deux verres de vin avalés au moment du repas n’étaient pas seuls responsables, son épuisement était la conséquence du stress de ces derniers jours. Elle avait cruellement besoin de repos et souhaitait retrouver bientôt la sérénité.

*

Elle rentra chez elle vers 17 heures. Son téléphone n’avait pas sonné de toute la journée et elle venait tout juste de se poser sur le canapé du salon lorsque la sonnerie du portable retentit. Jason. Il commença par prendre de ses nouvelles. Elle lui avoua qu’il lui manquait et lui demanda quand il comptait rentrer.

— Il faut qu’on en discute ensemble, dit-elle. J’ai besoin de parler. Pas toi ?

— Moi aussi, soupira-t-il. Moi aussi, Kayla.

— Tu peux m’expliquer ce que tu fais à San Francisco ?

— Je suis à la recherche d’un élément important, mais ça ne se passe pas comme je le voudrais. Je me trouve dans une impasse.

— Que cherches-tu ?

— Je t’en parlerai plus tard. Je ne devrais pas en avoir pour très longtemps. Ensuite, je ne sais pas.

Il donnait l’impression d’être au bout du rouleau, mais Kayla n’insista pas. Elle s’en fichait. Un seul élément comptait à ses yeux.

— Promets-moi de rentrer bientôt.

— Je te le promets, répliqua-t-il d’une voix morose, ou peut-être triste.

Les heures s’écoulaient avec une lenteur exaspérante et Kayla passa le temps en zappant devant sa télévision, incapable de se concentrer.

Jason la rappela peu avant 22 heures. Son humeur avait changé du tout au tout. Au comble de l’excitation, on aurait dit un possédé. Même sa voix n’était plus la même. Les paroles dont il la mitraillait se bousculaient à l’intérieur de la tête de Kayla sans qu’elle parvienne à leur donner un sens. C’est tout juste si elle comprit qu’il l’incitait vivement à retourner chez Simone, insistant pour qu’elle ne reste pas seule à Canyon View. Il avait fait une découverte importante, il était sur une piste et promettait de prendre le premier vol à destination de Los Angeles, dès 6 heures le lendemain matin.

Il raccrocha et Kayla contempla longuement son portable, perplexe. Il était trop tard pour appeler Simone et lui demander l’hospitalité. De toute façon, elle aimait autant rester chez elle.

*

La Grande Faucheuse lui épargna sa visite cette fois-là, mais elle rêva tout de même de la nuit qu’elle avait passée sous la tente avec Ralph, à ceci près que Jason avait pris cette fois la place de son ancien compagnon. Il poussait des hurlements effrayants, assailli par des flammes qui lui léchaient le visage, s’enroulaient autour de ses bras, de son corps sanglant et carbonisé. Il se retourna soudain et se précipita vers elle sous l’effet de la panique. Il lui criait dans les oreilles et elle sentait littéralement sa présence contre elle.

Elle se réveilla en sursaut en sentant une main se poser sur sa bouche et distingua une silhouette sombre dans l’obscurité. Cette fois, il s’agissait d’un être de chair et de sang. L’inconnu, grand et large d’épaules, retira sa main et la frappa.

Une gifle cinglante qui la fit hurler de douleur.

Il la gifla à nouveau. Encore. Et encore. À tour de bras. Kayla vit gicler des gouttes de sang et se mit à hurler à perdre haleine.

Sur la table de chevet, à portée de main, son portable fit entendre sa sonnerie. Elle n’eut pas l’occasion de le récupérer. L’instant suivant, un couteau se matérialisa entre les doigts de l’homme en noir, dont elle vit la lame scintiller sous les rayons de la lune.

Ses cris s’éteignirent.

L’homme en noir leva la lame du couteau et l’enfonça profondément dans son ventre.

Un éclair de douleur lui traversa le corps. Elle sut qu’elle allait mourir.

Il la retourna brutalement sur le ventre, une main agrippa sa culotte et la lame s’enfonça dans son dos. La douleur atteignit son comble.

Seigneur, on cherchait à l’assassiner.

 

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