Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 18 sur 35

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Tu Es Mort

17 Saddle Peak

17

 

SADDLE PEAK

 

Jason prit plusieurs cachets d’aspirine le lendemain afin de combattre le mal de crâne qui lui vrillait les tempes. Il ne savait que penser de ce cauchemar qui lui avait donné le sentiment d’être éveillé. Avec le temps, la frontière entre le rêve et la réalité semblait s’effacer, ce qui ne laissait pas de l’inquiéter. Il allait devoir accepter la situation, il n’avait pas le choix.

Ses comprimés à peine avalés, il composa le numéro de Lou Briggs.

— Je n’arrive à rien, Jason, s’excusa son ami. Je n’ai pas réussi à retrouver cette fichue tombe en forme de pyramide, j’en arrive à me demander si elle n’a pas été ajoutée sur la photo d’un coup de Photoshop.

— Tu crois que c’est possible ? s’étonna Jason.

— Ça me paraît peu probable. D’un autre côté, je n’ai pas la science infuse. Je suis désolé.

— Continue à chercher, lui recommanda Jason avant de raccrocher.

Tout en prenant sa douche, il repensa aux bosquets situés à l’extrémité du petit sentier de Saddle Peak. Pourquoi ce lieu servait-il de frontière à ses cauchemars ?

Il croyait pourtant n’avoir que des souvenirs heureux de cet endroit. Il fut pris d’une envie soudaine de revoir le sentier. De ses propres yeux, et non pas depuis le divan de Mark, dans un état second.

Il fit part à Kayla de son projet.

— Bonne idée, approuva-t-elle. Je t’accompagne.

Il hésita un instant à téléphoner à Mark avant de renoncer. Autant le laisser profiter tranquillement de son weekend, cette balade n’engageait à rien.

Ils quittèrent Canyon View quelques minutes plus tard, après un rapide petit-déjeuner. Il était encore tôt, mais le soleil de juillet enveloppait de sa chaleur les collines de Fernhill. Jason vivait là depuis quelques années à peine, mais il s’y sentait bien. Cette bourgade lovée entre les montagnes était un havre de paix comparée à Los Angeles, dont les tentacules s’étendaient à moins de quarante kilomètres de là.

Ils traversèrent le Beverly Hills local, un quartier de Fernhill qui devait son surnom aux nombreux artistes et écrivains qui avaient choisi de s’y installer, fuyant la cité des anges à la recherche de l’inspiration. Jason jeta un coup d’œil en passant aux propriétés du sculpteur David Mayne et de l’auteur de polar Richard Hawthorne, les plus célèbres résidents de la petite ville. Oubliant un instant l’angoisse qui le tenaillait, il rit sous cape.

— Tu ris tout seul ? lui demanda Kayla.

— Je repensais à la réception organisée l’an dernier par Hawthorne dans son jardin.

— Ah ! réagit-elle sans partager son hilarité. Je ne me suis jamais sentie aussi gênée de ma vie.

Flatté d’être invité, Jason avait acheté un costume Armani pour l’occasion. En revenant du buffet, deux verres dans les mains, Kayla s’était pris le pied dans le fil d’alimentation des spots du jardin et le tout nouveau costume de Jason s’était retrouvé aspergé de vin blanc. Furieux sur le moment, il avait senti fondre sa colère en voyant sa femme rougir comme une tomate. Kayla avait réagi sans attendre et sauvé le précieux costume en épongeant le vin.

La Chrysler ne tarda pas à quitter la ville. Forte de six mille habitants, Fernhill proposait une large palette d’activités associatives, depuis des cours de tai-chi jusqu’à des réunions d’Alcooliques anonymes.

Quelques minutes leur suffirent à parcourir la quinzaine de kilomètres jusqu’au parking de terre battue aménagé au pied de Saddle Peak. Le petit sentier grimpait sur cinq kilomètres avant d’atteindre les premiers bosquets. Il s’enfonçait ensuite dans les collines avant de se ramifier, laissant aux marcheurs le choix entre plusieurs balades. Celle d’Ocean High était la préférée de Jason et Kayla.

Plusieurs véhicules étaient déjà rangés sur le parking. Le temps d’enfiler des chaussures de marche, ils s’engagèrent sur l’étroit chemin.

Emportés par le flot de leurs pensées respectives, ils marchaient en silence. Malgré la chaleur ambiante, Jason ne put s’empêcher de frissonner en approchant de leur destination.

Le tapis d’herbes sauvages où ils avaient fait l’amour se trouvait là, sous le vieux chêne, tandis que les buissons se dressaient quelques dizaines de mètres plus loin, au-delà du coude que dessinait le sentier.

Jason s’immobilisa.

— Alors ? s’enquit Kayla.

Il avança d’un pas hésitant, comme s’il approchait le bord d’une falaise. Arrivé à hauteur des bosquets, il constata qu’il s’agissait de buissons ordinaires. Des feuilles, des branches, des troncs poussant dans une terre parfaitement normale. Surmontant sa réticence, il écarta les branches en reniflant à la façon d’un chat lors de sa toute première expédition à l’air libre.

Les interstices au milieu des broussailles lui expliquaient la présence des trous noirs aperçus dans ses rêves. Le décor avait beau être le même que celui des séances d’hypnose, il ne retrouvait pas l’endroit précis au-delà duquel se trouvait l’enfer de flammes qui l’attendait.

— C’est curieux, grommela-t-il.

— Quoi ? demanda Kayla.

— Je ne sais pas où il est.

— Où est quoi ?

Il fit un pas en arrière et lui prit la main en la serrant dans la sienne.

— C’est ici… C’est là que je suis venu lors des séances chez Mark. Pourtant…

Il pressa la main de Kayla de plus belle en cherchant ses mots.

— Je serais incapable de te dire par où je suis passé. C’était derrière ces broussailles, mais où ?

Aucune des trouées au milieu de la végétation ne conduisait vers un autre monde. Le sol sablonneux, au pied des buissons, était tapissé de fougères, de feuilles mortes et de cailloux, sans plus.

Kayla ne disait rien, lui laissant le temps de rassembler ses pensées.

Il releva la tête et tendit l’oreille. Le gazouillis des oiseaux, le chuchotement du feuillage, la caresse du vent, l’odeur enivrante de la forêt, et rien d’autre. Rien du tout.

Et pourtant…

Le feu couvait pourtant quelque part. Au fond de lui-même.

Il se tourna vers Kayla.

— Il m’est vraiment arrivé quelque chose.

Les paroles s’échappaient spontanément de sa bouche, sans qu’il puisse leur donner un sens.

— Une partie de moi est morte… à l’intérieur.

Les traits de Kayla se crispèrent et ses pupilles se dilatèrent. Jason ne lui avait jamais vu un regard aussi glacé. Il comprit brusquement ce qui s’était produit dans la tête de sa femme lorsqu’il avait prononcé des mots terribles qu’elle était incapable d’entendre, mais il était trop tard.

— Je ne voulais pas dire que j’étais mort, se justifia-t-il précipitamment. Je ne sais pas exactement ce que je voulais dire. Je suis désolé, oublie tout ça.

Il posa sur elle un regard implorant. Elle détourna la tête en retirant brutalement sa main.

— Si tu as terminé, on pourrait peut-être y aller, déclara-t-elle d’un ton sec.

— Oui, bien sûr.

— Parfait.

Elle pivota sur ses talons et entama la descente du petit sentier, tandis qu’il s’attardait quelques instants de plus, cherchant à comprendre la signification des paroles sorties spontanément de sa bouche. Ce n’était pas lui qui les avait prononcées. C’était…

Elles venaient du fond de mon être, mais ce n’était pas moi.

Un nouveau frisson lui parcourut l’échine.

L’attitude de Kayla le plongeait dans un désarroi profond.

Kayla qui s’éloignait de lui à grands pas.

*

La situation ne s’était pas éclaircie lorsqu’ils retrouvèrent leur maison. Kayla s’isola dans le petit bureau, duquel Jason l’entendit téléphoner depuis le salon où il se trouvait. Il jugea plus prudent de la laisser papoter avec ses amies et se réfugia sur la balancelle du porche. Lorsqu’il rentra une demi-heure plus tard, Kayla se trouvait toujours dans le bureau, les yeux dans le vague.

— Je suis venu négocier la paix, s’écria-t-il d’une voix enjouée.

Il accompagna sa boutade d’un geste du poing en agitant un drapeau blanc imaginaire.

— Peut-on au moins en parler ? poursuivit-il.

— Si tu veux, répondit-elle d’un air morne.

— Très bien. Comment puis-je me faire pardonner ?

La colère de Kayla fondit comme neige au soleil. Un pli soucieux barra son front.

— Je cherche à t’aider, Jason. Tu le sais, insista-t-elle en élevant la voix. Tu as raison de vouloir donner un sens à tes cauchemars, en dépit des difficultés qu’implique une telle démarche, mais une chose est sûre : tu es vivant. Tu existes. Ce n’est pas un fantôme qui se tient devant moi en ce moment.

Il afficha une moue amusée.

— En es-tu si sûre ?

Elle posa sur lui un regard interloqué.

— Comment ?

— Tu ne crois pas que tu devrais vérifier ? Histoire de t’assurer que je suis un être de chair et de sang ?

Son regard s’adoucit et elle lui répondit par un sourire. Enfin. Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas vue sourire.

— D’accord, murmura-t-elle en lui tendant la main. Suivez-moi, monsieur.

*

Plus tard, alors qu’ils étaient allongés l’un à côté de l’autre sur le lit, ce fut elle qui évoqua les événements des jours précédents.

— Tu réprimes manifestement un traumatisme, commença-t-elle. Je me demande…

— …de quoi il peut s’agir, conclut-il à sa place sur un ton ironique.

— Ces flammes…

Elle frissonna.

— Cette « créature », comme tu l’appelles. À quoi correspond-elle ?

— Aucune idée. Dans mon cauchemar de la nuit dernière, elle prononçait un mot bizarre. Maïkay. Pour moi, il s’agit d’un quai. Mais quel quai ?

Il se tourna vers elle et lui caressa d’un doigt la pointe du sein droit.

— En même temps, je n’ai jamais connu d’incendie de ma vie, ce qui rend d’autant plus inexplicable ma phobie du feu. Sans parler de ces cauchemars, qui sont de plus en plus curieux.

— Il faut probablement chercher ailleurs, suggéra-t-elle.

— Mais où ?

— À quand remonte ton premier souvenir lié au feu ?

— Comment veux-tu que je le sache, Kayla ?

— Tu n’as pas forcément été victime d’un incendie toi-même, poursuivit-elle. Tu as pu en être témoin, apercevoir des victimes emportées par les flammes. C’est possible, non ? Ça expliquerait ta peur panique et la présence de cette créature.

— Je vois où tu veux en venir.

— As-tu été témoin d’un incendie, Jason ?

Il se plongea dans ses souvenirs avant de finir par secouer la tête.

— Non, pas que je m’en souvienne.

— Tu as dû être traumatisé par une expérience liée à un incendie, ce n’est pas possible autrement, insista-t-elle. Tout l’indique. C’est peut-être un souvenir très ancien que tu auras enfoui dans ta mémoire.

Il réfléchit longuement à nouveau.

— Non, ça ne me dit rien. Tu sais quoi ? Je veux en avoir le cœur net. Il me suffit d’appeler la seule personne capable de me répondre.

Kayla fronça les sourcils en le voyant s’asseoir sur le bord du lit et s’emparer du téléphone. Son correspondant décrocha immédiatement.

— Allô ?

— C’est moi, papa, répondit Jason. Tout va bien ?

— Très bien, mon fils. Tyler et Roger doivent passer me voir, ils ne devraient pas tarder.

— Super. Où allez-vous ?

— Nulle part, ils viennent juste boire une bière. Plusieurs, probablement. On jouera sans doute aux cartes.

— Un samedi entre mecs.

— Exactement. Histoire de garder la forme, plaisanta Edward.

— Tu as bien raison, approuva Jason avant de passer à l’objet de son appel. Papa, j’ai une question à te poser. On en a déjà parlé, mais je voulais vérifier. C’est au sujet de… euh, tu connais ma hantise du feu.

— Oui, répliqua Edward sur un ton circonspect.

— Je t’ai interrogé à plusieurs reprises à ce sujet, mais…

Il prit longuement sa respiration.

— Tu crois que j’aurais pu être traumatisé par un incendie quand j’étais petit ? Avoir assisté à un drame qui m’aurait effrayé ? Enfin, tu vois ce que je veux dire.

— Allons, mon fils. Si c’était le cas, tu te doutes bien que je t’en aurais parlé. Avec ta mère, on s’est toujours fait un sang d’encre au sujet de ton… de ta… Je ne sais plus quel nom bizarre tu donnes à ça.

— Ma pyrophobie, chuchota Jason dans le combiné.

— C’est le mot que je cherchais. Pourquoi ? Elle est revenue ?

— Elle n’est jamais vraiment partie, répondit Jason d’une voix qu’il voulait légère.

— Je serais curieux de savoir ce qui a pu déclencher un truc pareil, soupira Edward. Crois-moi, je t’en aurais parlé depuis longtemps s’il y avait eu quoi que ce soit.

— Bon, d’accord. Une dernière question : as-tu déjà entendu Pete McGray y faire allusion ?

Un long silence lui répondit. Jason comprit que son père n’appréciait guère l’intrusion de Pete dans la conversation, mais il n’avait pas le choix. Il ne devait négliger aucune piste.

— Non, mon fils. Je ne l’ai jamais entendu en parler. Tu peux me croire sur parole.

Jason rejeta la tête en arrière et chassa la mèche qui lui tombait sur les yeux.

— Je sais… Mais je tenais tout de même à vérifier.

Il mit un terme à la conversation et se tourna vers Kayla.

— La réponse est non. Papa n’a pas été en mesure d’éclairer ma lanterne. Je m’y attendais.

— Dans ce cas, de quoi s’agit-il ? murmura-t-elle en secouant la tête. Après tout, peu importe. Tu ferais mieux de ne plus y penser.

Jason doutait sincèrement d’y parvenir.

Quelques jours plus tôt, Jason était encore préservé par la vie. Aussi intelligent que beau garçon, il avait connu une enfance heureuse, traversé une scolarité sans histoire, dégotté un bon boulot et trouvé la compagne idéale. Tout avait toujours roulé comme sur des roulettes. Absolument tout.

Sauf que cela n’était plus le cas.

*

Une nuit parfumée et tendre les attendait. Il goûta la douceur de ses lèvres, caressant de la bouche son cou élancé, ses seins gonflés et son ventre musclé avant d’explorer de la langue ses replis les plus intimes. Elle poussa un léger gémissement, tendit son bassin et lui entoura les épaules des deux bras. Il l’embrassa et elle lui répondit par un sourire enjôleur avant de retomber sur les oreillers. Il la pénétra profondément en fermant brièvement les yeux, écarta les paupières en lui adressant un regard amoureux et fut surpris de constater qu’elle lui souriait sans joie.

Les yeux de la jeune femme laissèrent échapper des éclairs noirs. Une tache d’un gris cendré apparut sur sa joue droite. Des lambeaux de peau se détachèrent alors que flottait jusqu’aux narines de Jason une âcre odeur de fumée. La joue gauche de Kayla s’embrasa, aussitôt suivie de la droite. Des langues de feu s’échappèrent de sa bouche, ses cheveux se consumaient, des flammes lui léchaient les bras, le torse, les jambes. Il recula vivement, frappé d’horreur, et se sentit envahi par un vent de panique. L’instant suivant, il sut qu’il rêvait en voyant Kayla disparaître et laisser place à une créature de feu. Les flammes auraient dû incendier la pièce, ce qui n’était pas le cas. Kayla était leur seule victime, mais elle n’était plus Kayla, remplacée par la créature incandescente. Avait-il pu faire l’amour avec un tel monstre ?

La créature se redressa et tendit les bras en direction de Jason. Du grondement des flammes s’éleva le même sifflement qui avait habité son cauchemar précédent.

Maïkay… Maïkay…

L’être de feu rampait vers lui irrésistiblement. Il recula machinalement et tomba du lit…

*

Jason se réveilla en sursaut.

Il explora les alentours à tâtons, constata qu’il se trouvait toujours dans son lit. Kayla dormait paisiblement à ses côtés. Il faisait nuit et pas la moindre lueur ne trouait l’obscurité. Un cauchemar, une fois de plus.

Son cœur battait à tout rompre, des gouttes de sueur roulaient le long de ses tempes. Le souffle court, il sentait encore des effluves de chair brûlée. Les flammes continuaient de danser dans sa tête, tandis que résonnait toujours l’écho de cette voix atroce. Il mit longtemps à retrouver une respiration normale, à calmer les battements de son cœur. Kayla, endormie, ne bougeait pas à côté de lui.

Il gagna le porche sur la pointe des pieds, s’installa sur la balancelle, se prit la tête dans les mains et ferma les yeux. Ils n’avaient pas reparlé de ses angoisses depuis leur discussion de l’après-midi. Ils étaient sortis dîner au Malibu Palm, où ils avaient passé une soirée merveilleuse.

Il se sentait fatigué et serein en se mettant au lit, persuadé de passer une nuit tranquille. C’était trop en demander. Il sentit une vague de désespoir le submerger. L’arrivée du premier Polaroid avait déclenché un cycle infernal qui le ramenait inexorablement à sa hantise du feu.

En remontant à la surface, le souvenir le frappa avec la violence d’un coup de poing en pleine figure.

 

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