Tu Es Mort

Jack Lance · Chapitre 22 sur 35

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Tu Es Mort

21 le Cimetière Saint-James

21

 

 

LE CIMETIÈRE SAINT-JAMES

 

Kayla émergea de la salle de bains, ses cheveux mouillés libres sur ses épaules. Vêtue d’un chemisier blanc sans manches et d’une jupe courte de couleur marron, ses Ray-Ban à la main, elle emboîta le pas à Jason en direction de leur voiture.

Les heures les plus chaudes de la journée étaient derrière eux, mais la climatisation de la Chrysler peinait à souffler de l’air frais.

Ils gagnèrent le centre-ville, où les passants effectuaient leurs dernières emplettes de la journée, puis ils passèrent devant une rangée d’étals proposant cartes postales, albums photo et autres babioles : des jeux de cartes, des bandits manchots miniatures, de fausses pépites d’or et même des pans, ces poêles métalliques qu’utilisaient autrefois les prospecteurs pour récupérer les précieuses paillettes au fond des rivières.

La présence, inhabituelle dans une ville de taille aussi modeste, d’un centre commercial spécialisé dans la vente de souvenirs leur confirma l’importance du tourisme dans l’économie locale.

Laissant le centre-ville derrière eux, ils tournèrent à droite, puis à gauche en direction du cimetière Saint-James. Un écriteau carré de couleur noire, orné de lettres dorées, précédait le parking réservé aux visiteurs, à l’abri d’une rangée d’oliviers. Une allée de béton s’en échappait en direction des tombes.

— Nous y sommes.

— Allons voir, répondit Kayla.

Un morne paysage de sépultures les attendait derrière les oliviers et un voile de sueur perla sur la peau de Jason, sans rapport avec la chaleur ambiante.

Il reconnut immédiatement la pyramide, majestueuse, à moins de cinquante mètres de l’entrée, lui confirmant qu’il touchait au but. Pris d’un sentiment indescriptible, il fut parcouru d’un long frisson.

Je suis venu jusqu’ici parce que je savais. La clé du mystère se trouve bien au fond de moi.

En clair, il n’avait eu besoin de l’aide de personne pour retrouver le cimetière des photos, dont le souvenir flottait depuis toujours dans son subconscient. À cet instant précis, sa nervosité l’empêchait de réfléchir aux implications d’une telle découverte.

Il rejoignit la pyramide au pas de course, suivi par Kayla. Il s’arrêta devant le bloc de marbre et déchiffra l’inscription qui y était gravée :

EN HOMMAGE À CEUX QUI NOUS ONT PRÉCÉDÉS

Il s’agissait donc d’un monument, et non d’une sépulture, ce qu’indiquaient les quelques bancs, invisibles sur le Polaroid, disposés sur le côté. Jason contourna la pyramide jusqu’à ce que les bancs disparaissent derrière la stèle, puis il s’immobilisa.

Il avait retrouvé l’angle de prise de vue exact de la deuxième photo, mais un détail le chiffonnait.

Où se trouve la grille ?

Il ne la voyait nulle part. L’entrée qu’ils venaient d’emprunter ne ressemblait en rien à celle du premier Polaroid. Il remit à plus tard la résolution de cette nouvelle énigme, préférant concentrer son attention sur une question autrement plus cruciale.

— Où est la tombe ? murmura-t-il. Où est-elle ?

D’une main tremblante, il tira de sa pochette la troisième photo sur laquelle s’étalait la lettre M sur son fond de pierre grise.

La tombe qu’il cherchait était forcément là. Tout près.

Tout près.

Jason s’enfonça dans le cimetière. Entre les bosquets de verdure s’alignaient des rangées entières de croix et de stèles plus ou moins décorées. Des anges de pierre, des guirlandes de fleurs, quelques mausolées. Kayla avançait d’un pas raide, tendue comme un enfant face au médecin qui va lui administrer une piqûre. Au-delà du jeu de mot, elle avait une peur mortelle des cimetières, mais elle préféra ne rien dire, refusant de se plaindre.

Jason avançait lentement en jetant de fréquents coups d’œil à la troisième photo, affolé à l’idée de ne pas retrouver la pierre tombale qu’il cherchait. Taillées dans le même grès, les stèles se ressemblaient toutes. Derrière la lettre M du Polaroid trafiqué apparaissaient bien des fissures et des taches de lichen, mais les mêmes signes d’érosion étaient visibles sur les centaines, voire les milliers de tombes du cimetière Saint-James. Jason ne disposait que d’un gros plan. À moins de disposer d’une vue plus large de la pierre tombale, il lui était virtuellement impossible de la retrouver.

Ils firent halte devant une rangée de cinq sépultures quasiment identiques. Sans grand espoir, Jason s’accroupit et s’efforça de lire sur la pierre les mêmes signes d’usure que sur le Polaroid.

La première tombe, celle d’un certain Doug Weber, ne correspondait pas à la photo, pas plus que la suivante, sous laquelle reposaient les restes d’Ellen et Sonni Bolch. La troisième portait le nom de Lynell Hansen.

Jason s’entêta, vérifiant les tombes les unes après les autres en dépit du défi que cela représentait. Il aurait été plus simple de retrouver une aiguille dans une botte de foin, mais il refusait d’abandonner, emporté par un besoin impérieux d’agir.

Il avait réussi à retrouver le cimetière de la photo, c’est vrai, mais à moins de localiser la tombe, sa quête serait réduite à néant.

Surtout, ne pas perdre espoir, s’admonesta intérieurement Jason.

Le jour déclinait. D’ici peu, l’obscurité le contraindrait à interrompre ses recherches, ce que le bon sens lui dictait depuis le début.

Dépité, il s’assit au pied de la tombe d’un certain James Weiss. Il laissa échapper un profond soupir et se massa les tempes afin de chasser le mal de crâne qui le guettait.

Soudain, la tombe s’ouvrit en deux sous ses yeux. Des flammes jaillirent du sol et un squelette s’en échappa, dont les orbites creuses brillaient d’un feu intense, sa silhouette osseuse nimbée d’une lueur orangée. Viens ! l’invita le squelette d’une voix grinçante. Rejoins-moi, Jason, rejoins-moi !

Les yeux écarquillés, il vit la dépouille grimaçante de James Weiss, s’il s’agissait bien de ce dernier, s’avancer en tendant vers lui ses doigts crochus.

Jason recula précipitamment, serra les paupières, secoua la tête, et rouvrit les yeux. Son cœur était prêt à exploser dans sa poitrine,

La pierre tombale avait retrouvé son apparence ordinaire. Nulle flamme, nul squelette ne s’en échappait.

— Seigneur ! grommela-t-il. Quelle était cette horreur ?

— Ça va ? le héla Kayla, un peu plus loin.

Il tremblait de tous ses membres, les nerfs tendus à bloc comme s’il avait touché un fil électrique.

— Oui, répondit-il. Enfin, je l’espère.

Je suis peut-être en train de perdre la boule, comme Noam Morain.

Sinon, comment expliquer la vision qu’il venait d’avoir ?

Rien. Une simple hallucination. À cause du stress de ces derniers temps. On peut avoir des visions sous l’effet du stress. Rien de grave.

Il ne lui restait plus qu’à espérer échapper aux fantômes qui peuplaient son esprit.

Les dernières lueurs du jour venaient de s’éteindre à l’horizon lorsqu’ils décidèrent de quitter le cimetière. En tout, près de deux heures s’étaient écoulées depuis que Jason avait reconnu l’endroit où avaient été prises les photos. À l’étonnement et à l’excitation succédait à présent la déception.

La stèle qu’ils cherchaient leur échappait toujours, ils avaient très bien pu passer près d’elle sans la reconnaître.

— Tu sais, Kayla, je crois qu’on devrait y aller.

— Oui, approuva-t-elle.

*

Ils remontèrent dans la Chrysler et retournèrent en ville, où ils trouvèrent un restaurant de viande. Kayla, la première, rompit le silence.

— Ce n’est pas le moment d’abandonner, Jason. Ce serait bête d’avoir effectué tout ce trajet pour rien.

Il posa sur elle un regard surpris. S’il n’en avait tenu qu’à elle, jamais ils ne seraient venus à Mont Pytha, sachant sa hantise de la mort et des cimetières. Ils se trouvaient là dans le seul but de découvrir une tombe, peut-être même une tombe à son nom si sa théorie sur la réincarnation n’était pas totalement infondée, et voilà qu’elle surmontait ses angoisses pour lui.

— Tu es un amour.

Il aurait aimé savoir ce qu’elle pensait au fond d’elle-même.

— Ce n’est pas trop dur pour toi ? insista-t-il.

— Je ne sais pas, répliqua-t-elle d’une petite voix. Tout ça me fait peur. Plus ça dure, moins je comprends le sens de toute cette affaire.

Elle détourna brièvement les yeux, distraite par le personnage obèse qui se levait à la table voisine. Elle le suivit des yeux alors qu’il lançait à la serveuse un jovial « Bonsoir, Sue ! » avant de pousser la porte du restaurant.

Sue leur souhaita bon appétit en français en les gratifiant d’un sourire aimable après avoir déposé deux steaks devant eux. Jason prit machinalement ses couverts, plongé dans ses pensées. Le photographe était sans doute la seule personne capable de lui indiquer l’emplacement exact de la tombe. Il était si près du but. Cette fichue tombe était forcément à Saint-James.

Si près du but. Mais en même temps si loin.

 

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