Un été
La paupière supérieure de son œil était…
La paupière supérieure de son œil était enflée et agglomérée au cerne par une sécrétion luisante, presque visqueuse. Lone venait de se réveiller et s’était présentée devant nous ainsi, les cheveux ébouriffés et l’œil gauche fermé. Elle attendait. Je n’arrive pas, dit-elle, à ouvrir l’œil.
Je m’approchai d’elle.
Elle leva la tête comme si elle saignait du nez, pour qu’on l’inspecte. Mon frère me demanda pardon, s’avança puis, à l’aide du pouce et de l’index, il essaya d’ouvrir délicatement la paupière. C’est rouge, dit-il en grimaçant. Il y a un écoulement.
Ça n’avait pas l’air beau à voir. D’ailleurs, je préférais ne pas trop regarder. J’essayais de réconforter Lone en lui prenant la main. Je lui caressais les doigts comme si c’était là qu’elle avait mal. Ça va aller, lui dis-je.
Elle ne parlait plus.
C’est rien, dit Jeanne qui terminait de prendre son petit déjeuner en raclant l’intérieur de son pot de yaourt.
Il faudrait quand même qu’un médecin l’ausculte, dit mon frère. Lone fronça les sourcils. Il venait de parler d’elle comme si elle n’était plus là. « Ausculte » ? demanda-t-elle.
Je la pris dans mes bras pour la rassurer. Elle se laissa faire. Je lui demandai si elle trouvait nécessaire de voir un médecin. Jean me répondit qu’elle ne pouvait pas savoir, elle n’était pas médecin.
Il avait passé un pantalon en lin clair et un polo beige à manches courtes. Il voulut savoir où j’avais rangé ses chaussures. Vraiment, insistai-je, je préférerais y aller moi-même. Tu parles italien ? dit-il.
Je l’aidai à basculer l’annexe pour la remettre à l’eau. À l’aide d’une corde, il la ramena en laisse vers l’arrière du voilier. Il demanda à Jeanne de lui faire passer son chapeau.
J’embrassai Lone sur le front et tendis une rame à mon frère.
Tout allait un peu trop vite. Lone s’était glissée à l’avant du bateau gonflable. Lorsque mon frère grimpa à son tour dans l’annexe, celle-ci s’enfonça un peu plus. Il s’assit à l’arrière pour essayer de répartir le poids de leurs corps. Jeanne et moi étions seuls sur le voilier maintenant, et nous suivîmes du regard l’annexe qui se dirigeait vers le rivage. Seul Jean pagayait, l’embarcation avançait de biais. À l’abord de la plage d’un hôtel, mon frère descendit et aida Lone, qui releva sa robe pour ne pas la mouiller, puis il éloigna l’annexe de l’eau en la traînant par l’avant sur une déclivité bétonnée.
Tous deux se tournèrent vers nous et nous saluèrent de loin.
On aurait dit qu’ils partaient pour une expédition sur une île inconnue.
Je me tournai vers Jeanne. L’idée me traversa que nous allions peut-être nous embrasser. Je ne savais pas si j’en avais envie. Ce n’était pas le moment. Mais les conditions étaient réunies.
Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je. Son visage s’était assombri depuis le départ de Jean. Rien, répondit-elle. Ça ne va pas ? dis-je. Ma voix essayait d’être plus douce. La sienne aussi s’apaisa. Si, si, m’assura-t-elle. Quitte à tourner en rond, j’essayais par mes questions d’insuffler à la conversation un mouvement concentrique. Tu peux me dire, l’encourageai-je. C’est pas important, dit-elle. Quoi ? demandai-je, cherchant à profiter de cette ligne de faille. Rien, laisse tomber. Tu n’as pas vu mon maillot ? Je crois qu’il est en bas, dis-je.
Ensemble, nous descendîmes à l’intérieur du bateau. Là, lui dis-je. Non, le bas, dit-elle. Le bas, répétai-je, non. Je la laissai chercher en lui tournant le dos. En même temps, je fouillais dans mon sac. Je ne savais pas très bien ce que je comptais y trouver, ça n’avait pas d’importance. Ce n’était même pas mon sac d’ailleurs, je m’en rendis compte en l’ouvrant et en découvrant la trousse de toilette de Lone. C’étaient ses affaires, je reconnus le roman qu’elle avait lu la veille en se couchant.
C’est drôle, dit-elle.
Quoi ? lui dis-je. D’être là, seule, avec toi. Écoute, lui dis-je en refermant le sac et en me retournant. Je m’interrompis. La chemise de mon frère gisait à ses pieds. Jeanne tenait la culotte de son maillot devant elle, prête à être enfilée.
Je pensai à Lone.
N’y pensai plus.
Écoute, lui dis-je à nouveau, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de, de quoi, m’interrompit-elle en faisant passer ses jambes une à une dans le maillot, sautillant sur un pied pour ne pas perdre l’équilibre. De, de, dis-je. Elle se redressa et ajusta la culotte sur ses fesses. Je n’ai pas dormi de la nuit, me dit-elle, je n’ai pas cessé de penser à toi. Je sais que c’est idiot, ajouta-t-elle. On a dit, lui dis-je. Je sais ce qu’on a dit, dit-elle.
Je me suis vu me jeter sur elle et la renverser violemment sur la banquette. Au lieu de ça, j’ai préféré lui opposer un sourire incertain.
Arrête, lui dis-je, arrête tes bêtises. En même temps, je regardais les palmiers noirs dessinés sur son maillot, des cocotiers qui se découpaient en ombre chinoise sur fond blanc. Je tentai alors de me comporter comme si les mots que nous venions d’échanger n’avaient pas eu d’effet sur moi. Je cherchais ma casquette dans la pièce. J’avais oublié qu’elle était sur ma tête. Jeanne m’attrapa le bras. Arrête, dit-elle. Nous nous regardâmes. Prends-moi, dit-elle, prends-moi dans tes bras, précisa-t-elle peut-être pour lever l’ambiguïté, et embrasse-moi. Je la trouvais trop entreprenante, tout à coup, mais je lui obéis, un peu lâchement, certes, optant pour un sens étymologique du mot embrasser, ouvrant les bras et accueillant sa tête contre mon torse. J’avais oublié cette différence de taille. Cette sensation. Ses seins vinrent s’écraser contre moi. On resta un instant ainsi tous les deux immobiles. Elle me serrait si fort qu’elle semblait vouloir me traverser. J’étais troublé par l’odeur de ses cheveux, que je humais malgré moi, me laissant peu à peu imprégner par leur senteur boisée. J’hésitais à fermer les yeux. Je posai mes mains sur ses hanches. Je la redécouvrais. Sa taille s’affina au contact de mes doigts. Viens, dit-elle en se dégageant de mon étreinte.
Non, dis-je au moment d’entrer dans la cabine. Viens, répéta-t-elle. Je restais silencieux. Lorsqu’elle s’allongea sur le matelas, je regardai ses seins perdre leur forme en s’affaissant sur les côtés.
Tu crois que c’est une bonne idée ? lui dis-je. Quoi donc ? dit-elle. Que je fasse ça, répondis-je pour lui montrer qu’elle voyait très bien de quoi je voulais parler et, maladroitement, en enlevant ma casquette, je me penchai et engouffrai ma tête dans son cou. Sa respiration devint courte, haletante. C’était un peu tôt. De mon côté, je ne m’attendais pas à ce que sa peau ait ce goût de sel. Je ne sais pas, dit-elle en recouvrant un brin de lucidité, plaçant ses mains sur mes épaules, je ne sais pas, mais j’ai envie. Viens, me dit-elle de nouveau. Je respirais mal, dans son cou. Viens, répéta-t-elle. Je ne pouvais pas venir plus près. L’atmosphère s’alourdissait considérablement comme avant un orage, la cabine s’emplissant d’une sorte d’électricité. Je me sentais gauche. Mes mains caressaient son ventre, son bassin, elles redécouvraient son corps, remontaient sur ses seins et glissaient le long de sa taille. Tu trouves que j’ai changé ? me demanda-t-elle. Je ne voulais pas me laisser entraîner sur ce terrain-là. Je ne sais pas, dis-je, forcément, oui, un peu, moi aussi. Mais tu ne me désires plus ? J’aimais bien, chez elle, son goût pour le drame. Je ne sais pas, dis-je. Je ne mentais pas. Elle profita de mon hésitation pour se redresser. Viens, approche-toi. Elle voulait maintenant que je la rejoigne, que je m’allonge sur le matelas.
C’était l’odeur de sa peau que je retrouvais, une odeur tiède d’amande douce, de crème, de miel ou de fleur, je ne savais plus. Jeanne, dis-je. Jeanne. Je voulais lui dire d’arrêter, lui dire qu’il fallait quitter cette chambre, qui n’était même pas une chambre, mais une cabine. J’avais du plaisir à dire son nom, je le répétais comme si elle était la seule à le porter. Elle ne répondait pas, ou bien par des râles hésitants et enthousiastes, à la fois rauques et fébriles. Tout en soufflant dans mon cou, elle déboutonna ma chemise et appuya de force sur mon épaule pour que je m’allonge une bonne fois pour toutes. Elle n’était pas très à l’aise non plus, un peu maladroite dans ses gestes elle aussi. Elle me chevaucha en se penchant légèrement vers moi. J’avais ses seins sur mon torse. Comme s’il fallait faire vite, ou bien simplement parce que la cabine était étroite, elle s’effondra un peu plus sur moi, laissant aller ses lèvres chaudes sur ma poitrine, respirant ma peau avec un empressement sauvage, cherchant à son tour à retrouver mon odeur. Arrête, dis-je. Elle ne m’écoutait plus. Elle se mit à répéter elle aussi mon prénom. Je n’avais pas du tout envie de l’entendre. J’avais envie de m’oublier. Pierre, insista-t-elle. Tais-toi, dis-je, ne dis rien.
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