Un été
Je n’avais pas dormi. Je fixais, depuis…
Je n’avais pas dormi. Je fixais, depuis l’aube, les moindres plis et replis rocheux de la crique où nous avions mouillé. J’avais remarqué que, durant la nuit, notre voilier s’était rapproché du rivage.
D’invisibles fauvettes sifflotaient, libérant des notes aigües et isolées, d’humbles gazouillis hésitants qui bientôt se muèrent en phrases plus amples, plus joyeuses, dont l’intensité variait et se modulait à mesure que leur chant se répondait. Excepté ces chants d’oiseaux, rien ne venait troubler le calme du petit jour dans la crique.
Le ciel était limpide, presque transparent avec, çà et là, des nuances de bleu et de rose, de discrètes traces pastel qui annonçaient une nouvelle journée caniculaire.
La mer, écrasée, sommeillait, profonde et paisible, lisse et vernissée. Tout dormait.
Tous dormaient.
Discrètement, j’avançai le long du passavant en m’accrochant aux haubans. Je gagnai l’avant du bateau où le capot de la cabine était relevé. En me penchant, je vis, en contrebas, Jean et Jeanne qui dormaient. Juste à côté de mon frère, ma casquette était posée, en évidence sur le drap.
Je n’imaginais pas ce qui se passerait au moment où il se réveillerait.
J’attendais cette casquette comme, sept ans plus tôt, j’avais attendu le retour de Jeanne. Mais elle n’était pas revenue. Ou plutôt si, elle était revenue, au bras de mon frère.
Je revins, moi, vers l’arrière du voilier. Je posai un pied sur l’échelle de bain tandis que de l’autre j’essayai d’estimer en la remuant la température de l’eau. Je pouvais voir l’image très précise des algues au fond, leurs franges brun olive, sinueuses, qui se laissaient caresser par le courant. L’échelle était dépliée, et la partie inférieure, immergée, se dandinait sans force dans la mer, par saccades, dans un grincement.
L’eau recouvrit peu à peu mes mollets.
Je différais le moment de m’élancer lorsque j’aperçus, à un mètre de moi, une tache rosâtre affleurant comme un bouchon à la surface de la mer. Mes deux mains fermement accrochées à l’échelle, d’un mouvement du corps je tentai de m’approcher pour voir de plus près de quoi il s’agissait, mais déjà la chose se déplaçait sur la crête d’une vaguelette. Une autre tache, flottant à quelques centimètres de la première, apparut alors, puis une autre, puis encore une autre, et lorsque je compris qu’une dizaine de méduses encerclaient le bateau, je remontai rapidement.
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