Un été
Tout en m’expliquant que Jeanne avait dû…
Tout en m’expliquant que Jeanne avait dû aller acheter du pain – elle allait arriver –, mon frère s’avança vers l’unique porte qu’il ouvrit en me cédant le passage. La cabine dans laquelle j’entrai était occupée par un matelas qui épousait la forme en V de l’avant du bateau et reposait sur une superstructure en bois. Les cloisons avaient pour revêtement une moquette bleuâtre qui dégageait une légère odeur de moisissure. Pourtant, le capot au-dessus du lit était ouvert et apportait un peu d’air.
C’était la première fois, je crois, que je m’approchais d’un lit dans lequel mon frère et Jeanne avaient dormi. J’eus un mouvement de recul en découvrant le soutien-gorge qui traînait sur le drap. Il avait dû être oublié sans préméditation, pourtant, en regardant ses bonnets blancs ajourés, je ne pus m’empêcher d’imaginer que Jeanne ne l’avait pas laissé par hasard.
Vous êtes bien, là, dis-je en sortant de la cabine et, disant cela, je compris que je venais de quitter la seule chambre du bateau. Lone et moi ne dormirions donc pas ensemble, mais séparés d’un bon mètre, disposant chacun d’une banquette.
Voilà, dit mon frère pour signifier que la visite était terminée, et il en profita pour ôter son chapeau. Il l’agita devant son visage pour s’éventer. D’une main, il ébouriffa ses cheveux. Ah, dit-il comme s’il avait omis quelque chose, et remettant son panama il nous montra, dans un recoin attenant à leur chambre, les toilettes. Il précisa qu’il nous en expliquerait le fonctionnement plus tard, mais ce n’est pas compliqué, dit-il, le système est composé d’une vanne et d’une pompe qui rejette le contenu de la cuvette dans la mer, comme ça, il faut pomper, pomper jusqu’à ce que l’eau arrive, vous voyez, mais il faut toujours regarder si la vanne est, attendez, dit-il comme s’il y avait un problème. Ah, ça y est, ajouta-t-il, et il recommença à activer la pompe, de haut en bas. Oui, ça n’a pas l’air très compliqué, dis-je.
Dehors, la température avait considérablement augmenté. L’air était devenu suffocant. Je sentais le soleil chauffer mon front et demandai à mon frère, qui était encore en bas, s’il avait un chapeau à me prêter. Tu n’en as pas ? Non, dis-je. Attends, dit-il. Je me redressai, et en me retournant vis Jeanne sur le quai.
Je voulus aussitôt l’accueillir par un sourire, mais à cause de la réverbération sur les coques des bateaux, je fermai un œil et mon sourire se transforma en grimace. On se demandait ce que vous foutiez, lança-t-elle d’un ton enjoué tout en enjambant le garde-corps. Jeanne ne prononçait jamais le mot bonjour. Elle s’avança en s’accrochant à un câble relié au mât. Quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres de moi, elle ajouta qu’elle était contente qu’on soit là.
Jean, dont la tête venait de reparaître à l’air libre, me fit passer une casquette en me disant qu’il n’avait trouvé que ça. C’est super, lui dis-je. C’est mieux que rien, rectifia-t-il, et après s’être emparé du sac plastique que Jeanne lui avait confié, il disparut à nouveau. Je considérai un instant la casquette, mais la main de Jeanne, déjà, se posait sur mon épaule. Je me laissai embrasser sur la joue, avant d’aller chercher la sienne dont, par la force des choses, je m’approchai. Sa peau était brune, parsemée de taches de son. Et alors que je tendais l’autre joue, Jeanne me demanda si j’étais seul.
Non, non, m’empressai-je de lui répondre, Lone est là. Je me tournai, cherchai autour de moi.
Elle s’est couchée, dit Jean dont la tête reparut pour la seconde fois devant nous. Il s’écarta pour nous laisser voir. En contrebas, en effet, Lone s’était allongée sur l’une des banquettes. Ses jambes étaient pliées en L et sa tête reposait sur un gilet de sauvetage dont l’un des pans faisait office de coussin. Elle est belle, dit Jeanne en esquissant un rictus. Elle est blonde, remarqua-t-elle.
Lone avait fini par rouvrir les yeux et, nous découvrant tous les trois massés dans l’embrasure, elle s’était redressée en se recoiffant à la va-vite. Elle s’excusa de s’avoir endormie. T’être, rectifia Jeanne. T’être endormie.
Je retirai ma casquette et m’essuyai le front. Sur le devant, l’inscription « Vendée-Globe 2011 – Les Sables d’Olonne » était brodée en lettres blanches. Je mis un temps avant de comprendre. Pour moi, la course en solitaire, jusque-là, s’écrivait Vent des globes.
Lone s’était avancée pour se présenter, elle avait tendu la main à Jeanne, qui la regardait, cette main, et finit par s’en saisir, s’en servant comme d’une poignée pour attirer Lone vers elle et l’embrasser sur les joues. À mi-parcours, elle scella son geste en disant son prénom, « Jeanne », comme une signature à laquelle Lone accola aussitôt la sienne.
Comment ?
Jeanne connaissait le prénom de Lone, mais ne s’attendait peut-être pas à l’entendre prononcé ainsi.
Lone, répéta Lone.
Tu es fatiguée ? Un peu, répondit Lone en glissant une mèche derrière son oreille. J’enfonçai à nouveau la casquette sur ma tête. Bon, tout le monde est là, dit alors mon frère, on va pouvoir partir. Déjà ? dis-je. J’avais eu, l’espace d’un instant, l’impression que notre voyage se terminait.
En vérité, il commençait.
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