Un été
C’était une vaste salle qui avait l’odeur…
C’était une vaste salle qui avait l’odeur et la moiteur d’un vestiaire de piscine. Le sol blanc carrelé luisait de flaques sales. La semelle de mes tongs adhérait dans un bruit de succion à ce carrelage humide.
D’instinct, je me dirigeai vers les lavabos, au-dessus desquels se trouvait un long miroir rectangulaire. Je ne m’y reconnus pas tout de suite.
J’étais la dernière personne que j’avais envie de voir.
Des poils avaient poussé sur mes joues.
J’ôtai ma casquette et m’ébouriffai.
Je ressemblais à Jean.
Un léger bruit métallique se fit entendre derrière moi. C’était le cliquetis d’un loquet. Je n’étais pas seul. Quelqu’un était arrivé avant moi et était en train de prendre une douche dans l’une des cinq cabines, que j’identifiai comme la deuxième en partant de la gauche grâce à la présence d’un pan de serviette sur le haut de la porte.
J’entendais à présent l’eau couler, des gerbes d’eau qui s’écrasaient régulièrement contre le sol dans un nuage de vapeur. J’avais reconnu la serviette rouge de Jeanne qui pendait. Si l’on avait dû organiser une rencontre secrète, on ne s’y serait pas pris autrement. J’avais envie de lui parler. J’avais envie de la voir, seul. De la prendre dans mes bras peut-être. De lui demander pourquoi elle avait essayé de revenir, au mois de juin, et pourquoi, aujourd’hui encore, elle revenait. Puis repartait. Je ne savais plus. Était-ce elle qui avait déposé la casquette sur mon lit ?
J’allais frapper à la cabine de douche pour la rejoindre lorsque l’eau cessa de couler. La porte s’ouvrit et une dame corpulente, en maillot de bain une pièce, sortit, le visage congestionné par la chaleur, luisant et cramoisi. Elle me regarda avec méfiance puis se dirigea vers le miroir, une trousse de toilette à la main, qu’elle posa sur la margelle du lavabo et de laquelle elle sortit un peigne qu’elle passa dans ses cheveux, à plusieurs reprises, pour les démêler. Je me demandais si cette femme avait été belle autrefois. Et si Jeanne, un jour, aurait elle aussi ces épouvantables plis et replis dans ses tissus, ces bras mous, ces fesses gonflées qui ressemblaient à deux larges éponges tremblotantes imbibées d’eau où, en différents endroits, la cellulite creusait de petits points fripés.
Nous étions arrivés au port d’Agropoli dans la matinée. Depuis la veille, mon frère s’inquiétait pour le moteur qui nécessitait, selon lui, une inspection plus approfondie. Par prudence, il avait préféré qu’on s’arrête. Et la météo, avait-il dit, est incertaine. Jeanne souhaitait en profiter pour recharger son téléphone. Quant à moi, je n’étais pas mécontent de regagner la terre ferme.
Après le déjeuner, je partis me promener avec Lone. Nos pas étaient encore accompagnés par le mouvement des vagues sur le bitume.
Nous longeâmes la plage, où vacanciers et autochtones commençaient à s’étendre sur le sable malgré les nuages qui s’amoncelaient dans le ciel. Nous gagnâmes la partie basse de la ville, déambulant dans le réseau des rues marchandes. Nous marchions tous les deux côte à côte, sans nous parler, sans même nous regarder, flânant sans plaisir devant les magasins de souvenirs et les boutiques d’électroménager.
S’arrêtant soudain, Lone me fit part de son désir d’écrire à ses parents. Nous nous tenions debout devant un tourniquet métallique et nous regardions les cartes postales colorées qui étaient exposées. Très vite, Lone en sélectionna trois ou quatre. Celle-ci ? Je m’approchai pour regarder la carte postale qu’elle me montrait. C’était une vue d’Agropoli de nuit. C’est bien, dis-je. Je n’aimais plus Jeanne, pourtant je continuais d’éprouver une sorte d’affection pour l’amour que j’avais ressenti autrefois. Depuis sept ans qu’elle vivait avec mon frère, j’avais appris à vivre avec cette idée. Avec l’idée qu’il y avait deux Jeanne.
Nous bifurquâmes dans des rues au hasard, et nous atteignîmes une porte médiévale qui délimitait l’entrée de la partie historique d’Agropoli. Immédiatement après cette porte, tout près de la falaise, se dressait une église à façade jaune pâle. Son parvis offrait un promontoire qui surplombait la mer.
Tout en haut du village, il y avait un château, un fort avec des créneaux et des tours, de la pierre et quelques aménagements plus modernes composés de verre et d’acier. Le tout montrait çà et là les traces d’une usure discrète, d’une lente érosion.
Lone alla s’accouder au parapet et chercha notre voilier. Elle finit par m’en désigner un du doigt, tout en bas, m’affirmant que ce minuscule triangle blanc était notre bateau. Peut-être, dis-je. Pourquoi tu ne m’as pas dit ? me demanda-t-elle. Je restai silencieux. Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu avais aimé Jeanne ?
De là où nous étions, la mer paraissait infinie.
C’est Jean qui te l’a dit ?
Qu’est-ce que ça change ?
Je ne sais pas, dis-je.
Je vais partir, dit-elle.
Où ça ?
Chez moi, dit-elle.
À Paris ?
Non, dit-elle, chez moi, et d’une main elle retint le chapeau qui manqua de s’envoler.
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