Un été

Vincent Almendros · Chapitre 4 sur 20

Pages du PDF

Un été

Le moteur, à l’arrière, se mit à…

Le moteur, à l’arrière, se mit à crachoter sans régularité dans l’eau du port. Une désagréable odeur d’essence se répandit en nuage autour de nous. Larguant les amarres à l’avant, mon frère me demanda de lui faire passer la gaffe pour la pendille. Là, dit-il. Je lui tendis la perche qu’il me montrait, munie d’un croc. J’ignorais ce qu’était une pendille, mais je sentais qu’on n’allait pas tout m’expliquer.

Jean me demanda de « défendre ». De défendre ? Oui, dit-il alors que nous commencions déjà à nous éloigner du ponton, vite, fais en sorte qu’on ne touche pas les autres bateaux. Je retroussai rapidement le bas de mon pantalon jusqu’au mollet et essayai de repousser du pied la coque du bateau voisin. Je ne parvins pas à éviter un léger frottement. Attention, dit-il soudain. Je tournai la tête vers lui. Il s’adressait à Jeanne. À la barre, celle-ci était en train de faire pivoter le voilier. Mon frère paraissait nerveux, pourtant Jeanne avait l’air d’avoir les choses en main. Elle enclencha la marche avant vers la sortie du port, tandis que lui gagnait précipitamment la proue. Fais attention, répéta-t-il en désignant quelque chose du doigt. Jeanne se dressa sur la pointe des pieds pour chercher du regard ce qu’il montrait. C’est bon, dit-elle, j’ai vu.

J’hésitais à m’asseoir. J’inspirai à pleins poumons. Pour l’instant, j’étais bien, debout. J’étais immobile et les choses avançaient. Notre bateau longeait ceux qui restaient à quai. L’air devenait de plus en plus marin. Lone s’approcha de moi et me prit par la taille dans un élan de tendresse qui trahissait, me semblait-il, une inquiétude. Je la serrai contre moi. Je voulais la rassurer. Mais à peine l’eus-je enlacée que je me laissai moi-même gagner par une appréhension confuse.

 

Lorsque nous eûmes dépassé la digue, ce fut la mer. Nous lui fîmes face. Elle était plus agitée et plus hostile que je l’avais imaginé. Autour de nous, des vagues se formaient, des vagues irrégulières qui avançaient vers le rivage et donnaient le sentiment que nous allions à contresens. Le bateau subissait leur mouvement plus qu’il ne l’épousait, se laissant ballotter d’avant en arrière comme s’il n’y était pas préparé. L’étrave s’enfonçait dans les creux puis remontait sans fendre totalement les crêtes, en projetant de chaque côté des gerbes qui éclaboussaient l’air, ouvrant progressivement la mer devant nous. Je me dégageai de l’étreinte de Lone pour ne pas perdre l’équilibre.

Mon frère, avec énergie, avait commencé à hisser la grand-voile en tirant de toutes ses forces sur un cordage, de haut en bas, et celle-ci, par paliers, progressait à chaque fois d’une bonne dizaine de centimètres. Arrivée à mi-hauteur du mât, elle se mit à s’agiter avec plus de force. La toile s’enflait et se désenflait. Le bateau commençait à ressembler à quelque chose. J’ignorais que mon frère savait faire tout ça. J’eus soudain mal au cœur.

Je m’assis.

Reste bien face au vent, dit-il d’une voix forte.

Je me relevai.

Ce n’était toujours pas à moi qu’il s’adressait, mais à Jeanne, qui leva la tête en direction de la fine flèche de la girouette. Celle-ci indiquait, tout en haut du mât, une direction capricieuse, tremblotante et indécise comme si elle enregistrait des secousses sismiques à l’approche d’un tremblement de terre.

Lone, visiblement pas très à l’aise non plus, s’assit en face de moi sur la banquette opposée. Elle me sourit. Elle avait l’air de se demander ce qu’elle faisait là.

Pour nous distraire, Jeanne nous invita à regarder le Vésuve au loin. Le volcan ressemblait à un volumineux nuage de brume. Mon regard glissa sur la côte, embrassant d’un coup toute la baie ouverte sur le large. Ce n’était pas seulement de Naples que nous nous éloignions, mais de la terre elle-même, ferme et rassurante.

OceanofPDF.com

Jeanne avait fini par céder sa place à la barre et s’était drapée d’un long paréo bleu roi sur lequel figuraient des coquillages blancs stylisés. Elle le noua à la nuque et s’empara d’un flacon. Elle était en train de s’enduire les joues lorsque Lone, qui était allée discrètement s’enfermer dans les toilettes pour se changer elle aussi, revint, une serviette de plage à la main. Jeanne cessa alors d’étaler la crème sur son visage, s’attardant sur cette silhouette qui avait conservé quelque chose de l’adolescence, la grâce peut-être, ou l’arrogance. Avant de se rasseoir, Lone rajusta son maillot de bain sur ses fesses. Tiens, lui dit Jeanne en tendant le flacon. Lone s’en saisit et la remercia avec amabilité avant de presser sur le bouton pulvérisateur qui projeta, en différents endroits de son corps, des éclaboussures blanches qu’elle étala consciencieusement, sur ses épaules d’abord puis sur le haut de la poitrine, dessinant quelques cercles sur son ventre en prenant soin d’éviter le piercing au creux de son nombril.

N’oublie pas les pieds, dit Jeanne qui lui reprit le flacon des mains, et se tournant vers moi, elle me demanda de lui passer de la crème dans le dos. Je m’exécutai, sans rien dire. Sa peau se constella d’étoiles laiteuses, et je laissai mes mains glisser dessus, son dos était brûlant et de plus en plus luisant à mesure que mes paumes remontaient de chaque côté de la colonne vertébrale. Je sentais sous mes doigts le contact de ses grains de beauté. Je m’y réhabituais, lentement, comme un aveugle lit le braille. De temps en temps, je jetais un furtif coup d’œil en direction de Lone. Mais Lone ne nous regardait pas. Elle avait fermé les yeux et relevé la tête pour enduire son cou. Voilà, dis-je en m’essuyant les mains sur mes avant-bras. Jeanne me remercia.

 

Ça n’avance pas très vite, dis-je. Quatre nœuds, rétorqua mon frère, c’est pas mal, tu sais. Il fit suivre ces mots d’un rictus, laissant entendre qu’il allait falloir que je m’habitue au rythme de la navigation. Je regardais le sillage blanc que nous laissions derrière nous, un V ondulant et mousseux qui se déployait sur la surface aplatie des vagues.

Au bout d’un moment, je finis par avouer à Jeanne que j’avais mal au cœur. Tu es trop habillé, me dit Jean. Je ne voyais pas très bien le lien entre la chaleur et le mal de mer. Dans le doute, je descendis à l’intérieur du bateau en me maintenant à ce que je pouvais pour ne pas basculer.

En bas, l’air était irrespirable.

Il s’exhalait une émanation étrange, un mélange écœurant de renfermé et d’effluves salins qui donnait envie d’aérer. Je me sentais de plus en plus nauséeux. Je parvins à m’approcher du recoin où j’avais rangé mon sac et ôtai mes vêtements. Je les troquai pour un simple tee-shirt blanc et un short de bain.

Lorsque je voulus remonter, je croisai Jeanne qui descendait. Il n’y avait pas vraiment de place pour deux et nous optâmes pour un face-à-face en s’engageant chacun de profil sur les marches. On ne put éviter un frôlement, et nous nous excusâmes aussitôt pour désamorcer d’un sourire tout début de quoi que ce soit. Tu es blanc, remarqua-t-elle, il faudrait que tu manges quelque chose. Ça va aller, lui dis-je. Malgré la pauvreté de nos échanges, pour l’instant, ça se passait bien entre nous.

 

Mon frère m’expliqua que j’avais le mal de mer parce que j’étais descendu dans le « carré ». Il valait mieux rester à l’air libre quand on n’avait pas le pied marin. Je lui fis remarquer que j’étais allé me changer sur ses conseils. Oui, tu as bien fait, dit-il.

Mon cœur, à nouveau, se souleva, puis s’enfonça dans l’ascension.

Va te mettre à l’avant, proposa-t-il.

Ça va passer, lui dis-je.

Si on doit te ramener, dis-nous-le vite.

 

Jeanne remonta quelques minutes plus tard, une casserole à la main, et vida l’eau fumante par-dessus bord. Elle posa ensuite la casserole sur une planche à découper. Comme les œufs qu’elle venait de faire cuire étaient encore chauds, elle s’y reprenait à deux fois pour ne pas se brûler. D’un coup sec, elle brisait dans sa paume la coquille beige rosé qui se craquelait aussitôt.

Patiemment, elle commença à retirer avec minutie les fragments presque roux qui se détachaient tout seuls et tombaient en écailles sur le torchon qu’elle avait posé sur ses cuisses. Tiens, dit-elle en me tendant, dans un geste aussi maternel qu’autoritaire, un œuf lisse et blanc, encore fumant. Non, non, dis-je, ça va. Tu es sûr ? Je la regardais, le cœur au bord des lèvres.

Vraiment, dis-je.

Il faut que tu t’occupes, intervint Jean, tiens, aide-moi, on va dérouler le génois, je vais t’apprendre à filer l’écoute pour le border, prends la manivelle de winch.

Je ne comprenais rien à ce qu’il racontait. Je me demandais où il avait appris tout ça. Je savais que, quelques années plus tôt, il était parti en traversée avec un ami d’enfance. Mais à part ça. Non, dans mon esprit, c’était Jeanne qui savait naviguer.

Je m’essuyai le front et demandai s’il était prévu qu’on se baigne.

Non, dit-il, on vient de partir.

OceanofPDF.com