Un été
Mon frère était en train de regarder…
Mon frère était en train de regarder sécher une serviette. Il avait l’air hagard comme s’il n’avait pas dormi depuis des mois. Alors ? me demanda-t-il, sortant soudain de sa rêverie et en se grattant le ventre. Ma foi, dis-je, et, d’un bond, je le rejoignis sur le bateau. Nous nous considérâmes sans rien dire.
Sa bouche, à force d’être léchée, était devenue luisante et très rouge, presque confite. Il me semblait vulnérable. Il y a un vrai problème avec le moteur, dit-il. Je me demandais ce que cela impliquait. Je me demandais si nous allions devoir rentrer. Je pensais à ses envies de tour du monde.
Il va falloir qu’on trouve une pièce quelque part, dit-il. Un joint, ajouta-t-il. Une sorte de joint. Il distillait ses informations au compte-gouttes. Je pris la main que Lone me tendait pour l’aider à monter à bord.
Ça se couvre, dis-je.
Nous levâmes la tête tous les trois. Oui, dit Jean, il va pleuvoir.
Jeanne arriva peu de temps après, sa trousse de toilette à la main, sa serviette rouge sur l’épaule. Elle revenait des douches du port. Lone lui tendit la main pour l’aider à nous rejoindre. Alors ? demanda-t-elle. Jean lui expliqua l’histoire du joint. Je regardai le tee-shirt qu’elle portait, couleur saumon trop cuit, et sur le devant duquel se lisait, en grosses lettres noires floquées, l’inscription TOO YOUNG TO DIE. Je le connaissais, ce tee-shirt. C’était moi qui le lui avais offert.
L’après-midi, il y eut une éclaircie durant laquelle Jeanne, sans rien dire, s’éloigna du bateau en direction de la capitainerie. J’imaginais qu’elle allait essayer de téléphoner à sa mère dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis la veille. Je prétextai aller acheter des cigarettes.
Je la suivis.
Je la vis, au bout du port, qui parlait avec un homme. Je stoppai net. Elle parlait en souriant, comme si elle le connaissait. Puis l’homme lui indiqua la direction de la ville.
Jeanne ne m’avait pas vu.
Je continuai à la suivre à distance. Elle marchait sans se retourner. Elle avançait d’un pas déterminé. Je ne savais pas pourquoi, au juste, je la suivais, ou plutôt je ne savais pas pourquoi je faisais mystère de la suivre, j’aurais pu l’appeler, tout simplement, lui dire de m’attendre. Mais c’était autre chose. Cette fois encore, je la regardais s’éloigner.
Après la plage qui peu à peu se dépeuplait, elle monta rapidement la volée de marches vers la place à la fontaine que nous avions traversée avec Lone quelques heures plus tôt, puis elle s’engagea dans la zone piétonne. Je la suivais prudemment, en laissant une dizaine de mètres entre nous. Elle marchait, volontaire et décidée, d’un pas qui laissait penser qu’elle savait où elle allait, qu’elle avait rendez-vous peut-être, mais avec qui, il paraissait impossible qu’elle connaisse quelqu’un ici, à Agropoli. Passé le monument aux morts, en longeant sur la gauche un muret de pierre derrière lequel se devinaient quelques broussailles d’un terrain vague, je me demandai si je l’avais déjà suivie ainsi. Il ne me semblait pas, en revanche je savais que j’aurais pu le faire, que Jeanne aurait pu, jadis, me pousser à la suivre comme j’étais en train de le faire, pour savoir où elle allait, et peut-être, me disais-je, aurais-tu dû la suivre, dès le début de votre histoire, ça t’aurait évité, quoi, me dis-je alors que nous approchions peu à peu de la porte médiévale.
J’avais chaud, l’air était lourd.
Qu’allais-je lui dire si elle se retournait, ma présence était inexplicable, inexcusable, je la suivais, jalousement et sans amour. Je la vis traverser la place et entrer dans l’église.
J’attendis sur le parvis comme si je découvrais l’édifice pour la première fois et m’intéressais en connaisseur à son architecture. En vérité, j’étais bien incapable de dire à quel style on pouvait rattacher cette église, au roman peut-être. Je reculai pour lire l’inscription sur le fronton – Ave Maris Stella – puis, hésitant, la casquette à la main, je me décidai à entrer dans la Chiesa Santa Maria di Costantinopoli.
L’intérieur était calme et frais. La nef était étroite, avec deux rangées de bancs séparées, et sur l’un d’eux, Jeanne était assise, de dos et légèrement voûtée comme si elle était en train de prier. J’attendis sans respirer.
Puis, très vite, je sortis de l’église.
L’air était moite.
L’orage approchait.
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