Un été
Jeanne s’était levée et s’était accrochée au…
Jeanne s’était levée et s’était accrochée au voilier. Par traction, elle parvenait à redresser l’annexe contre la coque pour faciliter notre montée à bord. Jean grimpa le premier, posa la rame dans le cockpit et se saisit de la main de Lone pour l’aider. Attention, dit-il. Le bateau pneumatique dérivait légèrement.
C’est amusant, dis-je.
Quoi donc ? demanda Jeanne en se tournant vers moi.
Là, dis-je, le nom du bateau.
Je fixais ces lettres bleu cobalt inscrites sur fond blanc à l’arrière du voilier. Je m’en approchais et m’en éloignais, au gré des vagues. Je les fixais et finissais par ne plus penser à autre chose : REVIENS.
Tu montes ? dit Jeanne.
Le soir, nous dînâmes dehors, dans le réduit à ciel ouvert que formait le cockpit. Mon frère avait sorti d’un coffre une table de camping aux articulations rouillées. Jeanne y avait posé des couverts et quatre assiettes en plastique.
Autour de nous, d’imposants yachts mouillaient dans la baie de Capri, d’où nous parvenait un brouhaha festif, des cris assourdis, des bribes de musique mêlées à des conversations animées.
Ces lourds bateaux étaient immobiles tandis que, depuis quelques minutes, nous étions obligés, nous, de retenir nos verres qui se déplaçaient seuls sur la table. La houle venait de se lever, une houle de travers qui inclinait le voilier d’un côté et de l’autre. Jean et Jeanne, assis face à nous, s’élevaient quand Lone et moi nous affaissions, et vice-versa, dans un désagréable mouvement de balancier. La bouteille de vin manqua de se renverser. Mon frère s’en saisit et en profita pour remplir nos verres. Il avait beaucoup bu depuis le début du dîner. Une légère ivresse guidait sa conversation.
Cela devait faire quinze minutes qu’il nous parlait d’un article qu’il avait lu quelques jours plus tôt qui évoquait l’existence d’une méduse dont il avait oublié le nom. Celle-ci était considérée comme le seul être vivant immortel, car l’animal était capable de remonter le temps. Bon, mon frère reconnaissait que le mécanisme du rajeunissement de la méduse lui échappait un peu, mais en gros c’était une histoire de cellules que l’animal parvenait à reprogrammer lui-même. Tu imagines, me dit-il, peut-être que dans quelques années, nos arrière-petits-enfants ne mourront pas.
Son visage s’assombrit.
Il se reprit et affirma que des études étaient menées, ou allaient être menées, pour essayer de reproduire ce processus. Depuis quelques minutes, j’avais du mal à me concentrer sur ce qu’il disait. Je me demandais si c’était une bonne idée que nous passions des vacances ensemble. Quand je dis nous, je ne pensais pas à Jean.
Je pensais à Jeanne.
À Jeanne et moi.
Je sentais son regard posé sur moi. De temps en temps, je jetais un coup d’œil dans sa direction pour vérifier si elle me regardait encore. Et chaque fois, nos regards se croisaient. Ses pupilles se contractaient ou se dilataient selon les oscillations de la lampe tempête que mon frère, avant le dîner, avait suspendue à la bôme juste au-dessus de nos têtes.
OceanofPDF.com